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Full text of "Histoire littéraire des troubadours; contenant: leurs vies, les extraits de leurs pièces, et plusieurs particularités sur les moeurs, les usages, et l'histoire du douzième et du treizième siècles"

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HANDBOUND 
AT  THE 


UNIVERSITY  OF 
TORONTO  PRESS 


f3'7/ 


ŒUVRES 


D    £ 


M.  L'ABBÉ  MILLOT. 


AVERTISSEMENT 

Sur  les  contrefaçons  in-\i  Jes  OEuvres  de  l'abbé 

MiUot. 


Le  public  est  prévenu  que  tous  les  Ouvrages  de  l'Abbé 
Millot  dont  on  vient  de  faire  une  nouvelle  édition  ,  avec 
des  augmentations  ,  format  in-i 2  et  in-8. ,  portent  la  si- 
gnature de  L.  Artaud  :  qu'il  lui  sera  facile  ,  en  consé- 
quence ,  de  se  garantir  des  contrefaçons  fautives  desdits 
ouvrages.  On  n'en  a  tiré  que  100  exemplaires  in-8?. ,  sur 
«arré  lin  d'Angoulêms. 

Prix  f  broches  et  étiquetés* 

Élémens  d'Histoire  ancienne  ,  4  vol.  in-12 ,  10  fr. 

Élémens  d'Histoire  moderne  ,  5  vol.  in- 12  12  liv.  10  S. 

Elémens  d'Histoire  d'Angleterre  ,  augmentée  des  règnes 
de  Georges  II  et  de  Georges  III,  3  vol  in-12, 7  liv.  10  s. 

Elémens  d'Histoire  de  France  ,  corrigés  et  augmentés  d'ob- 
servations sur  le  règne  de  Louis  XV,  concernant  les 
mœurs  de  la  cour ,  les  finances  ,  le  ministère  ,  les  pro- 

frès  de  l'esprit  humain  ,  et  continues  jusqu'à  la  mort  de 
ouis  XVI ,  3  vol.  in-12  ,  7  liv.  jo  s. 
tiistoire  litt.  des  Troubadours  ,  3  Vol.  in-12 ,  7  liv.  10  s. 
Xes  mêmes  ouvrages  en  1  y  vol.  in-S'^. ,  sur  beau  papier, 

60  liv.  hkm  ,  sur  carré  fin  d'Angoulême  ,  90  liv. 
L'édition    in-8*'.    ne  se  vend  pas  séparément,  excepté 
l'Histoire  de  France  et  d'Angleterre,  6  vol.  in-8'.  , 
30  liv. 

Cours  d  études  ENcYCLopÉDiQcrs  ,  léciiç^éssur  un  p'rn  reuf,  con- 
tenant: x°.  l'Histoir-  dr  l'origine  er  d'c>  ri"ercs  de  toutes  les 
«ciences,  belles-lettre»,  beaux  arts  et  arts  mécaniques;  o*.  l'ana- 
lyse de  leurs  principes }  3*.  tous  ces  mêmes  objets  traites  en  dc'tait. 
I^e  tout  d'après  les  meilleurs  auteurs  ,  et  les  découvertes  les  plus 
léccntes ,  6  gros  vol.  in-8".  avec  un  frontispice  gravé  et  un  atlas  de 
6i  planches  ou  tableaux.  Prix  ,  36  fr.  brochés,  pour  Paris j  4o  fr. 
frai  c  de  port  par  les  messageries,  pour  les  départemens;  et  48  fr, 
franc  de  port  par  la  poste  :  U  faut  ajouter  8  fr.  de  plus  pour  la  re- 
liure en  basane  propre  ,  et  iS  fr.  en  veau  porphyre,  fîlet ,  atlas, 
reliure  pleine.  Il  en  reste  quelques  exemplaires  sur  beau  papier 
vélin,  atlas  grand  raisin  vclin,  premières  épreuves,  du  prix  de 
72  fr.  br.  pour  Paris,  et  84  fr.  par  la  poste.  H  faut  ajouter  3o  fr. 
pour  U  r«l.  ça  veau  t/ûe*^ ,  (kntelk ,  dore  sut  tranche  »  a*,  cdi'- 
ti  n. 


HISTOIRE 

LITTÉRAIRE 

DES  TROUBADOURS, 

CONTENAIS    T 

Leurs  vies,  les  extraits  de  leurs  pièces^ 
et  plusieurs  particularités  sur  Iss  mœurs, 
I         les  usages ,  et  l'histoire  du  douzième  et  du 
treizième 'siècles. 


Tome  I. 


A    PARIS, 

Chez  Artaud,  Libraire,  quai  des  Augus* 
tins  ,  n°.  5o. 


1802. 


330^* 


AVERTISSEMENT. 

w5  A  K  S  les  travaux  immenfês  de  M,  de  Sainte- 
Palaie ,  THifloire  littéraire  de  l'Europe,  &  de  la 
France  en  particulier ,  auroit  toujours  été  in- 
complette.  Il  n'y  avoit  que  l'auteur  des  Mé- 
moires (ur  l'ancienne  Chevalerie ,  qui  pût  arra- 
cher les  troubadours  du  tombeau ,  où  leur  re- 
nommée étoit  enfèvelie  avec  leurs  ouvrages,, 
Ce  refpeilable  académicien  ,  facrifiant  tout  , 
fanté  &  fortune ,  aux  recherches  les  plus  pro- 
fondes fur  nos  antiquités  nationales  ,  ell  par- 
venu à  découvrir  tout  ce  que  l'on  pouvoit  ral- 
fbnnablement  dé/îrer  ,  dans  un  genre  d'étude 
héri/Té  d'épines  &  capable  d'effrayer  la  paflioii 
même  du  (avoir.  Le  Public  jugera  que  ce  n'ell 
point  une  découverte  de  pure  curio/ité,  ni  d'éru- 
dition infrudueule. 

Pour  connoître  les  troubadours ,  ces  anciens 
poètes  provençaux ,  les  pères  de  la  littérature 
moderne ,  il  falloir  trouver  &  expliquer  leurs 
ouvrages.  La  bibliothèque  du  Roi  en  pofTede 
feulement  quatre  manufcrits.  L'Italie  en  poflede 
un  grand  nombre.  Quoique  l'amour  de  l'anti- 
quité &  des  arts  y  eût  déjà  conduit  M.  de  Sainte- 
Palaie  ,  il  entreprit  un  fécond  voyage  pour 
recueillir  tant  de  mcnum.ens  inconnus  ou  négii- 

a  lij 


v]      AVERTISSEMENT. 

%és.  Au  mois  de  février  1740,  les  Nouvelle^ 
litiéraires  de  Florence  célébrèrent  lx)n  projet  & 
ibn  travail.  Quatre  ans  après ,  le  favant  dodeur 
Lami  les  célébra  de  nouveau  dans  une  éloquente 
tpitre  dédicatoire  ,  où  il  rend  également  juftice: 
aux  qualités  de  fôn  cœur  &:  à  celles  de  fone/prît; 
(Voyez  De  [ici  ce  eniditorum,  ) 

Si  Tacadémicien  françois  a  épuifé  ,  poUc 
ainlî  dire ,  toutes  les  bibliothèques  dTtalie  5^ 
.€ettQ  elpèce  de  conquête  exigeoit  une  adivitc  , 
*ine  dépenlè,  des  foins  incroyables.  Qu'on  en 
juge  par  un  fait  particulier.  Les. PP.  Mabilion 
!&  de  Montfaucon  n*avoIervt  pu  obtenir  que  cer- 
tains manufcrits  de  Rome  leur  fufTent  commuT 
aîqués:  M,  de  Saînte^Palaie ,  pour  en  obtenir 
Va  cem'.numcation ,  a  eu  beîoin  d'un  bref  du 
{>ape  ;  (bit  qu'une  jaloufîe  littéraire  mal  enten- 
,<iue  5  ou  une  politique  intéreîTée  mît  obilaclf 
aux  progrès  de  nos  connoifTances, 

Après  avoir  recueilli  environ  quatre  raille 
pièces ,  &  les  vies  originales  de  plufieurs  poètes,; 
après  avoir  vérifié  que  les  fragmens  épars  en 
divers  endroits  ,  au  nombre  de  douze  c*nts ,  €q 
^rouvoient  tous  dans  fês  recueils  ;  il  lui  reftolf 
encore  les  plus  grandes  difficultés  à  vaincre. 
Comment  bien  entendre  les  troubadours  \  Des 
gens  de  Lettres  5  ^îniliarifés  avec  le  proven^ai. 


AVERTISSEMENT,     vîj 

inoderne ,  trouvoient  fbuvent  leur  langage  in- 
intelligibles.  De  célèbres  Italiens  qui  a  voient 
étudié  leurs  poéfies ,  Rédi  Se  Crelcimbéni ,  n'en 
avoient  pu  traduire  quelques  morceaux  (ans 
tomber  dans  des  méprilès  &  des  contre-feas* 
M.  de  Sainte-Palaie  étoit  réduit  à  Ce  faire  lui- 
même  Ion  Diâionnaîre  :  il  Ta  fait  ;  &:  pour  peu 
qu'on  connoifTe  fon  exaditude  Cnv  les  plus  min* 
ces  détails  ,  onne  doutera  point  qu'il  n'ait  exa  * 
miné  ,  reiïaiïe  ,  comparé  tous  les  mots  ,  ie 
manière  à  fàilir  le  fêns  de  tout  ce  qui  peut  êlre 
Lnterprété, 

Enfin  l'idée  feule  de  fon  travail  cR  effrayan- 
te pour  l'imagination.  Quinze  volumes  in-folio f 
contenant  les  pièces  provençales ,  avec  les  va- 
riantes des  différens  manufcrits  ;  huit  autres 
volumes  d'extraits ,  où  cos  pièces  (ont  en  partie 
traduites ,  où  chacune  eft  déiignée  dafts  l'ordre 
alphabétique  des  auteurs  ;  (ans  parler  du  glol«^ 
faire ,  des  tables  >  8c  d'une  infinité  de  notes  ; 
Voila  un  des  monumens  les  plus  extraordinairec 
du  courage  que  peut  in(pirer  à  Phomme  de 
Lettres ,  non  l'ambition  ou  l'intérêt ,  mais  le 
fêul  défîr  d'acquérir  d»s  conpoifTances  &  de  leS 
communiquer. 

Cependant  M.  de  Saîntô-Palaîe ,  occupé  d'urt 
autre  ouvrage  d'érudition  encore  plus  impoc^ 

a  w 


vHj     AVERTISSEMENT. 

'  tant ,  &  courbé  fous  le  poids  d'une  vénérable 
vieillefTe ,  ne  pouvolt  donner  au  public  le  fruit 
de  Ces  travaux  fur  les  troubadours.  Des  amis 
communs  m'invitèrent  à  cette  entrepri(ê.  Je 
crus  d'abord  qu'elle  ne  convenoît  ni  à  mes  prin- 
cipes ni  à  mes  goûts,  qu'il  s'agifloit  unique- 
ment de  galanterie ,  &  qu'il  importoît  fort  peu 
de  favoir  comment  nos  premiers  poètes  chan- 
toient  leurs  dames.  Mais  j'eus  la  curiofîté  de 
parcourir  les  extraits  ;  j'y  aperçus  beaucoup  de 
détails  intéreflans  pour  l'hiftoire  des  mœurs  y 
pour  celle  de  l'elprit  humain  ;  je  fêntis  qu'on 
en  pouvoit  tirer  des  lumières  fur  une  foule 
d'objets ,  à  peine  connus  de  nos  jours  &  obfcur- 
cîs  par  les  nuages  du  préjugé  :  alors  mes  fcru- 
jpules  s'évanouirent. 

^  Un  fentiment  louable  de  M.  de  Sainte-Palaie 
acheva  de  me  décider.  Il  craignoit  qu'une  plu- 
me licencieufe  ne  s'emparât  un  jour  de  maté- 
riaux amafTés  pour  l'utilité  publique ,  &  ne  lôs 
employât  au  préjudice  des  bonnes  mœurs.  Il 
craignoit  de  même  qu'un  faux  goût  de  frivolité 
ou  de  bel-efprit  ne  dégradât  fès  recherches  ,  en 
les  détournant  de  leur  véritable  but ,  en-  cher- 
chant moins  à  faire  un  ouvrage  utile  qu'un 
ouvrage  brillant  &  peut-être  pernicieux.  Ces 
vues  s'accordoient  trop  avec  les  miennes ,  pouç 


AVEB.TÎSSEMENT.       îx 

que  ]e  ne  me  fifTe  pas  comme  un  devoir  de  les 
féconder. 

Les  aventures,  8c  même  les  pièces  galantes  des 
troubadours  ,  épurées  de  tout  ce  que  la  pudeur 
doit  profcrire ,  peuvent  fêrvir  fans  pédantlfine  , 
foit  à  caradérifer  l'efprit  &  les  moeurs  des  fié- 
des  de  la  chevalerie  ,  foit  à  peindre  le  vice 
haïflable  quand  il  trouble  l'harmonie  &  les 
devoirs  de  la  fbciété.  Sous  la  plume  de  Fénélon, 
nie  enchanterefTe  de  Calypfa ,  les  trompeufes 
délices  de  l'amour  fourniflbient  matière  aux 
leçons  de  la  fagefle.  Ce  grand  homme  ne  dou- 
toit  pas  que  ,  pour  être  folidement  prémuni 
contre  les  délbrdres ,  il  ne  fallût  en  connoître 
la  nature  &  les  dangers.  Aufii  Hùiloire  &  la 
morale  font-elles  étroitement  liées  l'une  à  l'au- 
tre. La  première  offre  les  faits  ;  la  féconde  en 
tire  les  confequences. 

Jufqu'aux  fatires  indécentes  de  quelques  trou- 
badours contre  le  clergé  ,  ou  contre  la  cour  de 
Rome  ,  tout  devient  matière  d'inflrudion. 
Elles  tiennent  aux  faits  hiftoriques  &  aux 
mœurs  du  tems  :  elles  prouvent  que  les  fiècles 
d'ignorance  furent  des  fiècles  de  défbrdres  ;  que 
les  minières  de  i'églilé  nuifoient  beaucoup  à  la 
religion  même ,  par  des  abus  &  des  excès  trop 
capables  dû  Ibulever  les  efjrits  ;  que  leur  nv^ 

ay 


«      'AVERTISSEMENT. 

•BÎftère  n*àuroît  point  été  en  butte  aux  traks<î^ 
ia  haine ,  fi  les  lumières  &  les  vertus  en  avoient 
garanti  leur  perfbnne.  Combien  n'ont-ils  pas. 
|)rofité  ^ejmîs  de  cette  fatale  expérience  ?  com- 
bien le  fpedacle  des  anciennes  erreurs ,  des- 
^ricîennes  fautes ,  n'efl-il  pas.  propre  à  inlpîrer- 
ia  fagefle  ? 

Quoi  qu'il  en  (cit ,  le  mérite  de  cet  ou- 
vrage appartient  fpécialement  à  M.  de  Sainte- 
Palaie.  Je  n'ai  fait  que  mettre  en  œuvre  avec  • 
f)laifîr  ie^  matériaux  qu'il  a  rafle mblés  avec 
tant  de  peines.  J*ai  fuivi  (es  tradudions ,  en 
adonnant  au  fiyle  une  tournure  plus  libre  8c 
Ipïus  variée.  Ses  remarques  &  celles. de  fès  pre- 
îiî-iîrs^  coopérateurs  m'orrt  épargné  l'ennui  des 
îecherches.  Le  choix  &  l'arrangement  des  ma- 
aîères ,  le  iôia  de  les  fondre  ,  d'y  mêler  des: 
îéflexions ,  &  de  remédier  autant  qu'il  eft  paf- 
lÊbie  à  une  ennayeufè  uniformité  >  n'exigent- 
cas  de  grands  efforts  quand  on  a  de  parefls 
ifecours.  Quoique  j'aie  fîipprimé  une  infinité  de^ 
chofês  indifférentes  ,  on  me  reprochera  peut- 
^tre  d'wi  avoir  laiffé  beaucoup  trop»  Mais  ee 
jçui  (èroit  plus  qu'indifférent  ailleurs ,  ne  Ved 
f)oint  dans  l'hiiloire  littéraire  ,  où  les  gens^  ds- 
Letîres  peuvent  trouver  important  ce  que  le& 
gens  du  aiQSjde^  jugent  iautile^ 


■AVERTISSEMENT.       xj 

Un  académicien  très-connu ,  dont  la  profonde 
érudition  eft  accompagnée  de  toutes  les  grâces 
de  Pefprit  &  de  toutes  les  lumières  de  la  cri- 
tique ;  dont  la  (ôciété  ,  comme  celle  de  M,  de 
Sàinte-Palaie ,  eu.  également  douce  &  avanta- 
geufê  pour  fês  amis  *,  &  qui  ne  peut  fè  dérober 
aux  louanges  ,  quoiqu'il  ne  me  permette  point 
de  le  nommer  ,  avoit  compofé  autrefois  quel- 
ques vies  de  nos  troubadours  "^^  J'aî  beaucoup 
profité  de  Ton  travail,  en  regrettant  qu'il  ne 
Fait  pas  étendu  plus  loin»  Jl  embraffbit  les  gé-- 
néalogies ,  la  chronologie ,  les  difêuffions  kifîd-r 
riques  ,  les  ob(èrvations  littérairest  Lui  fêul  aur 
roit  pu-  remplir  un  plan  G.  vafle.  Pour  moi ,  îl 
me  falloit  être  court  ,  fous  peine  d'être  en* 
nuyèux  fans  utilité. 

Un  autre  homme  de  Lettres  ,  qui  ne  vît 
plus  ,  s'étoit  chargé  de  finir  l'ouvrage  Sût 
le  même  plan.  Ce'  qu'il  a-  écrit  fur  Jcette  ma-^ 
tière  ne  pouvoit  fbutenir  Timpreffion,  Mais  j'y; 
ai  trouvé  la  plupart  des  matériaux  nécefTaireS' 

*  Ces  troubadours  font  Amaui  DanUl ,  Ar^r 
ncLui  de  MarveU\  Aimer  i  de  Péguilain  ^Ber- 
nard de  Ventadour  ,  Geoffroi  Rudel  y  Guillaw: 
me  IX  cornu  de  Poitou  ,  G*  Guillaume  de  Ca*i- 
Jf0aifi^^ 


xlj      AVERTISSEMENT. 

.f  arm    leaucoup  de  minuties  &  de  longueurs 
infiip  ortatles.  ' 

Le  Difcours  préliminaire  dont  je  prends  fut 
xnoi  toutes  les  fautes ,  parce  que  je  l'ai  tiré  de 
mes  propres  obfervations^va  développer  ce  qu'il 
jn?  paroît  le  plus  important  de  favoir  au  fiijet 
des  troubadours. 


j^^L-^1--^         ^^^^ ^ ; [w;f>t 

cj]  X  (£  ■•«•  -»-  •#••  3  s  -«•  -Hf-  •»••  2)  - 
jU  (^  -îk-  ■  4-.  '  4-  4-  i)  ^  (£  ■  ¥■•  ■  ••»-  ■  "îfe-  "  4-  ï  '^ 
iU|7    4-   ■■*••    ■■«••    5)      (^    4-   4-   4-    2). 

DISCOURS 

X-i  ES  troubadours  ne  font  plus  guère 
connus  que  de  nom  ;  &:  îa  plupart  des 
gens  de  Lettres  eux-mêmes  ne  s'en 
forment  qu'une  idée  fort  imparfaite. 
On  fe  contente  de  favoirque  ces  an- 
ciens poètes  provençaux  fleurirent  dès 
le  douzième  fiècîe  ,  lorfque  îa  bar- 
barie Se  rignorance  dominoient  en- 
core en  Europe  ;  qu'ils  vifitoient  les 
cours  des  princes  Se  des  grands  fet^ 
gneurs ,  feuîs  théâtres  où  leurs  talens 
pudent  briller  ;  qu'ils  y  étoient  favo- 
rablement accueillisjfurtout  par  les  da- 
mes, auxquelles  ils  confacroient  leurs 
hommages  ôi  leurs  chanfons  3  eufia. 


XÎT  D   I  3    C   0   TT  É  * 

qu'ils  furent  dans  nos  climats  les  pères? 
de  la  poefie  moderne.  Mais  on  fe  les 
figure  d'ailleurs  comme  des  aventu- 
riers fans  état  ;  comme  des  écrivains 
fans  lumières  Se  fans  goût,  dont  les- 
fades  galanteries  méritent  un    oubli 
cternel ,  &  dont  les  ouvrages  n'ont 
rien  d'intéreffant  que  pour  ces  ama-^ 
teurs  d'antiquités ,  qui  paffent  inutile- 
ment leur  vie  à  dérouiller  de  miféra^ 
blés  monumens  gothiques^ 

Les  richeffes  de  notre  littérature  J. 
capables  de  fatisfaire  tous  les  efprits  , 
3c  de  nous  rendre  indifFérens  pour  des 
^  objets  moins  agréables,  contribuoieni; 
à  entretenir  ce  préjugé  ;  il  fem.bloît 
devoir  fe  perpétuer  à  jamais.  Les  vies 
des  Troubadours  ,  écrites  par  Jean 
Noftradamus ,  font  un  ouvrage  égale- 
ment  fec  Se  fuperficiel ,  où  la  plupart 
de  ces  poètes  ne  font  pas  même  nom- 
més ;  d'ailleurs  trop  plein  de  fables  Se 
é'erreursgroffières  jtrop  décrié  depuis: 


j^  R  É  L  I  M  I  ÎT  A  r  ^  E.  Xt 

long-tems,  pour  attirer  beaucoup  de 
ledeurs.  Et  quel  fruit  en  recueille- 
roit-on  ?  quelques  traits  hiftoriques 
mal  digérés  y  quelques  notices  défec- 
tueufes;  nulk  connoiiTance  du  goût 
ni  des  produdions  de  nos  mufes 
provençales  ;  prefque  rien  de  fatisfair 
fant  en  matière  d'hiflake  &  de  cui^ 
tique. 

Cependant  le  fonds  étok  précieux",: 
Souverains,  grands  feigneurs  y  cheva- 
liers ,  dames  illuftres ,  eccléfiaftiques 
&  moines  ,  hommes  de  tout  état  ;: 
libertins  ou  dévots ,  enthoufiaftes  ea: 
amour  ou  en  fuperftîtion ,  flatteurs  oït 
fatiriques  y  moral iftes  ou  licencieux  t 
c'efl:  ce  qui  forme  la  chaîne  des  trouf- 
badours.  Plufieurs  ont  eu  des  aventu- 
res mémorables  ;  plufieurs  ont  pris: 
part  aux  événemens  de  leur  fiècle  ôc 
les  ont  chantés  avec  intérêt.  Les  uns 
expriment  tous  les  tranfpoxts  de  Tar- 
mour  ^  ks  autres  fe  livrent,  à  la  fusent 


xvj  Discours 

martiale  :  cenx-îà  font  les  trompettes 
du  fanatifnie  ;  ceux-ci  peignent  les 
mœurs  de  invedivent  contre  les  défor- 
dres  ;  quelques-uns  traitent  même  de 
•philofophie.  Si  Noflradamusavoit  feu- 
lement connu  une  partie  des  manuf- 
crits  de  M,  de  Sainte-Falaie  :  quel- 
que médiocre  que  fût  fon  talent  pour 
penfer  Se  pour  écrire  ,  il  nous  eût 
JaifTé  du  moins  un  ouvrage  inftrudif 
ôc  curieux. 

Je  me  propofe  dans  ce  Difcours  , 
non  de  relever  Timportance  du  fujet , 
mais  de  le  préfenter  fous  un  point  de 
vue  général ,  qui  en  faflfe  mieux  faifir 
les  rapports.  Quelle  étoit  la  poéfie 
'avant  que  les  peuples  fortiffent  de 
leur  premier  état  de  fimpîicité  ?  quels 
progrès  lit-elle  à  Tépoque  des  trouba- 
dours f  quelle  idée  doit-on  avoir  des 
moeurs  de  leur  tems ,  ôz  furtout  de 
cette  galanterie  célèbre  qui  les  infpira 
fani  ceffe,  parce  qu'elle  étoit  comme 


ï»  R  ê  L  I  M  ï  N  A  I  R  E.        XVÎ} 

Tâme  de  la  fociété  ?  quels  grands  évé- 
nemens  excitèrent  leur  génie,  Ôc  four- 
nirent matière  à  leurs  compofitions  ? 
quels  font  les  principaux  caradères 
de  leurs  difFérens  ouvrages  ?  quelle 
influence  ont-ils  eue ,  ainfi  que  leur 
langue  ,  fur  la  littérature  moderne  ? 
enfin  ,  quelles  font  les  fources  dont 
nous  avons  tiré  leur  hiftoire  f  Toutes 
ces  queftions  paroiffent  dignes  de 
quelque  examen. 


Quand  on  voit  les  barbares,  les 
fauvages  mêmes  chanter  leurs  dieux , 
ou  leurs  amours  ou  leurs  exploits ,  on 
fe  perfuâde  aifément  que  la  poéfie  eft 
prefque  auffi  naturelle  à  Thomme  que 
le  langage ,  le  chant  ôc  les  pallions. 
La  mefure  plaît  à  fon  oreille  :  il 
éprouve  que  fes  idées  6c  fes  fentimens 
en  tirent  une  force  d'expreflion  ,  qui 
frappe  davantage  le  coeur ,  ôc  qui  fe 


!xvîîj  Discoui^s 
grave  mieux  dans  la  mémoirCr  Uft 
exemple  faffit,  Ôc  cet  exemple  ne  tardes 
point  à  éclorre  ,  pour  que  les  vers 
deviennent ,  dans  une  peuplade  même 
fans  lois  ^  le  langage  de  la  nature  paf- 
fionnée  :  il  s'y  forme  toujours  des 
poètes ,  3c  h  multitude  eft  leur  écho. 

Une  fimplicité  agrefte  ,  jointe  à  deï 
images  vives  Se  quelquefois  fubîimes, 
caradérifc  la  plupart  de  ces  produc- 
tions informes.  Les  forêts  de  TAmd- 
rique  ,  les  montagnes  Incultes  de 
rÊcoiTe,  les  déferts  glacés  de  llflande 
ont  vu  naître  des  fruits  de  génie  ^  qui 
nous  étonnent  encore  aujourd'hut. 
Les  efprits  trop  relTerrés  dans  les  limi- 
tes de  Part ,  ne  réfléchiiïant  point  fur 
îa  féconde  énergie  de  la  nature ,  con- 
çoivent difficilement  que  de  telles 
produ(5lions  aient  pu  fortir  du  feîn  de 
la  barbarie  Se  de  fignorance.  C'eft 
néanmoins  Touvrage  de  la  nature. 
Dès  que  famé  eft  vivement  affedés 


P  îl  é  L  I  M  I  N  A  I  R  E.  y!îX 

par  un  objet  ,  le  talent  poétique  fe 
déploie  avec  d^autant  plus  d'audace 
&  de  vigueur  ,  qu^on  a  pea  d'idées  ca- 
pables de  le  diftraire,  ôc  qu'il  devance 
la  culture  des  autres  talens. 

Le  befoin ,  père  de  rinduftrie  ,  con- 
tribue fans  doute  à  lui  donner  Teffor 
dans  tout  l'univers.  Par  tout  on  veut 
perpétuer  le  fouvenir  de  certaines 
chofes  5  inculquer  certaines  n^iaximes  , 
infpirer  certains  fentimens.  Comment 
faire,  lorfque  l'écriture  çft  inconnue 
ou  très-rare  l  Le  langage  commun  ne 
laiffe  que  des  traces  légères  ;  il  faut 
donc  que  la  cadence,  le  nombre  ou 
la  rime  viennent  au  fecours  de-  la 
mémoire  ;  il  faut  qu'une  efpèce  de  dit 
cours  plus  ferré  &  plus  expreffif ,  frap- 
pant Tefprir  6c  Foreille  avec  plus  de 
force  ou  plus  d'agrément,  y  refte  im- 
primée d'une  manière  durable ,  Se  rap- 
pelle fouvent  aux  hommes  ce  que  î'oa 
"voudroit  qu'ils  euflent  toujours  devant? 


XX  Discours 

les  yeux.  Cette  utile  découverte  fe  fait 
bientôt.  Le  chant  s'unit  enfuite  aux 
paroles  par  une  affinité  naturelle  :  il 
les  fixe  en  quelque  forte ,  ôc  donne  de 
la  confifîance  à  la  penfée. 

Tefle  efl:  fans  doute  la  marche  de 
Tefprit  humain  ,  puifque  dans  toutes 
les  nations,  les  poètes  ont  précédé 
les  profateurs;  puifque  dans  la  Grèce 
Ôc  à  Rome ,  les  premiers  hifloriens  6c 
les  premiers  philofophes  écrivirent  en 
vers  ;  puifque  la  poéfie  fut  fouvent 
l'organe  des^  lois  :  enfin ,  pour  ne  pas 
multiplier  les  exemples  à  rinfîni,puiC. 
que  chez  les  Gaulois,  nos  ancêtres, 
encore  à  dcmi-fauvages  ôc  méprifant 
le  joug  romain  ,  les  chants  guerriers 
des  Bardes  allumoient  le  feu  des  com- 
bats ,  ôc  fufcitoient  tant  d'émulés  aux 
héros  dont  ils  cétébroient  la  vail- 
lance. 

Plus  un  peuple  eft  fimple  ôc  grofïïer, 
moins  il  a  d'idées;  moins,  par  confé- 


PRÉLIMINAIRE.  XXj 

quent,  fa  fphère  poétique  a  d'étendue. 
Sa  langue  eft  également  pauvre  Se 
informe;  fon  intelligence  ne  va  guère 
plus  loin  que  fes  fens.  Les  poètes 
alors  pourront  peindre  d'un  ftyle  très- 
figure  les  objets  réels  de  la  paffion, 
les  chimères  mêmes  que  l'imagination 
enfante  ,  &  qui  femblent  exifler  par 
elle.  Leurs  mots  feront  prefque  autant 
d'images,  précifément  parce  que  leur 
langue  ne  fournit  point  de  mots 
aux  penfées  abftraites.  Mais  comment 
s'échapperoient  -  ils  du  cercle  étroit 
dans  lequel  l'enfance  de  la  fociété 
captive  toujours  le  génie?  Comment 
fuppléeroient-ils  aux  arts  6c  aux  con- 
noiffances  ?  L'homme  n'ell  créateur 
qu'en  imitant. 

Sous  un  beau  ciel ,  dans  un  pays 
favorifé  de  la  nature ,  où  la  chaleur 
du  climat  excite  l'elprit  fans  afFaifler 
îe  corps ,  le  goût  de  la  poéfie  doit 
être  plus  yif  qu'ailleurs ,  ôc  plus  fertile 


xxîj  Discours 

en  produdions.  Telles  étoient  les  pro* 
vinces  méridionales  de  la  monarchie 
françoife ,  toutes  comprimes  fous  le 
nom  commun  de  Provence ,  parce 
ique  îa  langue  provençale  leur  ctoic 
commune  à  toutes.  Quoique  le  pre- 
mier troubadour  connu,  Guillaume  IX 
comte  de  Poitou  &  duc  d'Aquitaine, 
ait  fleuri  dans  le  douzième  ^ècle ,  on 
ne  peut  douter  qu'il  n'ait  eu  des  pré- 
decetfeurs  :  les  grâces  de  fon  ftyle 
fuppofent  un  art  déjà  cultivé.  C'eft 
néanmoins  à  fon  époque  qu'il  fauU 
confidérer  les  progrès  de  îa  poéfîe 
provençale.  C'eft  alors  que  ,  prenant 
iin  vol  rapide,  elle  pénétra  dans  les 
cours,  (Se  fit  les  délices  ou  l'admiratipn 
d'une  grande  partie  de  l'Europe. 

I  I. 

Le  paffage  d'un  état  affreux  de  flu-i 
pidité  6c  de  barbarie  à  la  culture  des 


'Préliminaire.  xxiîj 
un  des  plus  beaux  fpedacles  que  pré- 
fente  rhiftoire  du  genre  humain.  Tout 
fermente  dans  le  chaos  pour  une  forte 
de  création  nouvelle;  &  les  objets  qui 
en  foFtent ,  quoique  fort  loin  de  la 
perfedion ,  ont  une  beauté  originale 
prefque  aufli  digne  des  regards  de  la 
curiofité  que  la  perfection  même. 

Après  une  longue  fuite  de  mauxi 
où  l'erreur  d'une  part ,  &  l'anarchie 
de  Tautre  a  voient  plongé  les  Euro-î 
péens  ,  rignorance  du  dixième  fiècle, 
accompagnée  des  ravages  d'un  déluge 
de  brigands ,  mit  le  comble  à  leurs 
calamités  ,  &  acheva  de  les  abrutir. 
Le  fiècle  fuivant  vit  renaître  des  étu- 
des ,  mauvaifes  fans  doute  &  peut-être 
plus  fécondes  en  erreurs  que  l'igno- 
rance ,  mais  propres  à  tirer  les  efprits 
d'un  fatal  engourdiiTement,  Le  ponti- 
ficat de  Grégoire  VII ,  les  fecouffes 
qu'il  donna  aux  nations  ,  le  choe 
jriplent  4u  feçedQçe  avec  lîempire  ^^ 


xxîv  D  I  s  C  O  .U  R   s 

perpétué  par  {gs  fuccefleurs ,  produi* 
•  firent  un  mouvement  univerfel ,  Se  de 
puilîans  intérêts  qui  réveillèrent  en- 
core les  âmes  ;  tandis  que  la  chevale- 
rie ouvroit  une  carrière  d'héroïfme  , 
où  quelques  vertus  fociales  jetoient 
de  l'éclat  parmi  les  vertus  ou  les  ex- 
ploits militaires. 

Qu'on  ajoute  à  ces  différentes  cau- 
fes  la  croifade  née  à  la  fin  du  même 
fiècle.  Un  enthoufiafme  inoui  brifa 
les  barrières  qui  féparoient   les  na- 
tions ;  les  réunit  pour  des  conquêtes 
religieufes ,  c'eft-à-dire,  confacrées  par 
un  prétexte  religieux  ;  les  tranfporta 
dans   la   patrie   des   Phidias    &   des 
Homères  ;  leur  fit  refpirer  Tair  de  la 
voluptueufe  Afie.  De-là  combien  de 
nouvelles  fenfations  ,   de  nouvelles 
idées  ôc  de  goûts  nouveaux  !  Chofe 
étonnante  !  la  dévotion  meurtrière  Se 
peu  fenfée  des  croifades  fervit  au  dé- 
veloppement des  beaux-arts  ôc  de  la 

railon  ; 


-    "P  H  é  L  I  M  I  N  A  I  R  E.         XXV 

taifon  :  elle  concourut  au  triomphe 
des  mufes ,  &  aOx  ingénieux  plaifirs 
qui  dévoient  naître  de  leurs  travaux. 

Ceft  dans  ces  conjondures  que  fe 
multiplièrent  les  poëtes ,  connus  fous 
le  nom  de  troubadours ,  nom  vraiment 
digne  du  génie  ;  puifqu'il  exprime  le 
talent  de  trouver^  d'inventer,  en  un 
mot  le  génie  même.  L'exemple  feul 
d'un  prince ,  tel  que  le  comte  de  Poi- 
tou, de  voit  exciter  leur  v^rve  &  leur 
émulation.  Plufieurs  autres  princes  ou 
grands  barons  devinrent  pour  eux  des 
modèles  Se  des  protedeurs.Les  cours, 
prefque  aufli  nombreufes  que  les  châ- 
teaux ,  les  attirèrent  à  Fenvi.  Us  y 
trouvèrent  la  fortune ,  les  plaifirs ,  la 
confidération  encore  plus  flatteufe. Les 
belles  dont  ils  célébroient  les  char- 
mes 3c  le  mérite  ,  ces  divinités  ter- 
reflres  de  la  chevalerie ,  les  accueilli- 
rent avec  une  générofité  prévenante , 
quelquefois  même  avec  la  tendrelTe  de 
Tome  L  h 


xxvj         Discours 

Tamour.  Combien  d'encouragement 
pour  des  efprits,  que  l'attrait  de  la  nou- 
veauté  &  le  penchant  naturel  entraî- 
noient ,  dirai-je  au  plaifir  ou  à  Fétude  ! 

On  vit  donc  les  poètes  fe  difputer 
à  qui  enîeveroit  les  fufFrages.  Ceux-là 
s'exprimèrent  avec  plus  d'élégance  ôc 
de  finefTe  ;  ceux-ci  avec  plus  de  préci- 
fion  ôc  de  force.  Les  uns  perfedion- 
nèrent  le  mécanifme  du  vers  ;  les  au- 
tres créèrent  de  nouveaux  genres  de 
poéfie.  Tantôt  les  grâces  donnèrent 
le  ton  au  fentiment  ;  tantôt  la  fîdion 
&  le  dialogue  afTaifonnèrent  la  mo- 
rale. Le  goût  ceffa  d'être  efclave , 
pour  ainfi  dire ,  d'une  rempante  rou- 
tine :  il  fui  vit  le  progrès  des  idées  ;  ôc 
embraflant  une  variété  d'objets  aupa- 
ravant inconnue,  il  varia  auiïi  les  gen- 
res de  compofitions  , ,  qu'une  ftérile 
uniformité  rendoit  infipides. 

Mais ,  ainfi  que  les  idées  obfcurcies 
par  l'ignorance ,  le  goût  rçlloit  em- 


PRÉLIMINAIRE.         XXvij 

core  bien  éloigné  de  la  perfection 
réelle ,  où  il  n'arrive  qu'avec  lenteur 
à  mefure  que  la  fociété  s'éclaire  ôc  fe 
polit.  Il  trouvoit  même  un  grand  obfta- 
cle  dans  la  manie  qui  multiplioit  les 
poètes  ,  ou  les  prétendans  aux  récom- 
penfes  poétiques.  Une  foule  d'hom- 
mes prefque  fans  talens ,  condamnés 
à  Tobfçurité  par  la  nature  comme  par 
la  fortune ,  fe  jetoient  dans  une  car- 
rière où  ils  voyoient  la  perfpedive  la 
plus  attrayante.  Les  jongleurs ,  dont 
le  métier  étoit  de  chanter  les  vers  des 
troubadours ,  afpirèrent  aux  avantages 
de  Tune  ôc  de  l'autre  profeflTions  ;  la 
plupart  des  troubadours  eux-mêmes 
avoient  à  peine  une  teinture  des 
lettres  ;  ôc  quelques-uns  ,  trop  diftin- 
gués  par  leur  rang  ,  devenoient  des 
modèles  dangereux,  lorfque  Tintérêt 
ou  la  flatterie  apprécioit  le  mérite  des 
ouvrages.  Plufieurs  ,  pour  fe  diftin- 
guer  dans  la  multitude ,  affedèrent  de 

b  ij 


xxyji)        Discours 

pénibles  défauts  qui  leur  attiroient  des 
admirateurs  ;  une  combinaifon  de  vers 
Se  de  rimes  capable  d'éteindre  le 
feu  du  génie ,  une  obfcurité  de  llyîe 
où  tout  paroiiToit  énigme  ,  où  rien 
ne  rnéritoit  d'être  deviné.  Ainfi  les 
progrès  du  goût ,  quoique  fenfibles  à 
bien  des  égards,  étoient  arrêtés  non- 
feulement  par  rignoranee  &  la  grof- 
fièreté  qui  règnoient  alors ,  mais  par 
une  forte  de  corruption  que  produi- 
foic  la  culture  d'un  art  fans  principes. 

I  I  I. 

JLes  ouvrages  des  troubadours  font 
néanmoins  précieux  ,  en  ce  que  les 
moeurs  s'y  trouvent  peintes  au  natu- 
rel 5  mieux  que  dans  aucun  autre  mo- 
nument de  ces  fiècles  peu  connus. 
Nos  anciens  faifeurs  de  chroniques , 
nourris  au  fein  des  ténèbres  &  des 
préjugés  du  cloître ,  ne  favoient  en 
général  que  narrer  longuement  les 


P  R  é  L  I  M  I  N  A  ï  R  E.  XxÎjC 

faks  publics  mêlés  de  bruits  popu- 
laires 6c  fouvent  de  légendes  ridisU'-  ' 
les  :  ils  dégradoient  rhillolre  ;  ils  ne 
la-  connoifToient  point.  Mais  les  poë-  ' 
tes  étoient  naturelhment  les  peintres 
de  la  fociété.  Ge  qu'ils  voyoient,  ce 
qu'ils  entendoient ,  les  coutumes  ,  les 
modes,  \ts  opinions  dominantes,  les 
paillons  modifiées  en  tant  de  maniè- 
res ,  devenoient ,  fans  qu'ils  penfaiTent 
à  inflruire  la  poftérité  ,  le  fond  &  l'or- 
nement de  leurs  pièces.  Parmi  les  an- 
ciens ,  Homère  fupplée  en  cette  par- 
tie aux  monumens  hiftoriques  ,  &  fes 
£dions  mêm^  font  une  fource  de 
vérités  qui  ne  fe  puiferoient  point  ail* 
leurs.  Les  troubadours  ont  fur  lui  une 
forte  d'avantage  ;  car  leurs  genres  de 
poéfies ,  plus  bornes  à  la  vie  com- 
mune &  aux  objets  contemporains  , 
forment  des  peintures  plus  naïves  & 
dont  il  réfulte  des  conféquences  plus 
certain  es,- 


XXX         Discours 

On  y  voit  cette  bravoure  ardente' 
6c  emportée,  qui  caraétérifoit  encore 
la  nation  ;  qui  refpiroit  hs  combats 
comme  des  plaifirs  ,  Se  qui  du  droit 
barbare  de  Tépée  faifolt  le  premier 
droit  de  la  nature.  On  y  voit  cette 
prodigalité  des  feigneurs  ,  érigée  en 
vertu  efTentielIe  de  leur  rang  ;  aufli 
peu  délicate  fur  Igs  moyens  d'acquérir 
que  fur  la  manière  de  difllper ,  ôc  ne 
rougiffant  point  d'accumuler  des  rapi- 
nes ,  pour  fe  parer  d'une  ruineufe 
oflentation.  On  y  voit  cet  efprit  d'in- 
dépendance qui  entretenoit  les  défor- 
dres  de  l'anarchie  ,  quelquefois  fe 
pliant  par  intérêt  aux  humbles  démar- 
ches de  courtifan  ,  mais  toujours  prêt 
à  fe  roidir  avec  audace  lorfqu'il  étoit 
excité  parles  conjondures.  On  y  voit 
cette  franchife  mâle  Se  agrefte  ,  que 
rien  n'empêche  de  s'exprimer  libre- 
ment (Se  fur  les  perfonnes  &  fur  les 
chofes  y  qui  cenfure  les  princes  çomr 


PRÉLIMINAIRE.         XXX) 

me  les  particuliers  ,  fans  paroître  fe 
douter  des  égards  de  la  bienféance , 
encore  moins  de  la  politeiïe  moderne. 
On  y  voit  l'aveugle  fuperllition  ,  fe 
repaiiïant  d'abfurdités  &  de  folies  ; 
facrifiant  à  fes  fantômes  la  raifon ,  Thu- 
manité ,  la  divinité  même  ;  aviliflant 
le  fouverain  être  par  les  hommages 
qu'elle  croit  lui  rendre  ,  au  mépris  des 
lois  qu'il  a  établies  ;  &  fourniflant  par 
fes  excès  des  armes  à  Tirréligion 
qu'elle  fait  naître.  On  y  voit  l'igno- 
rance (Se  le  fanatifme  d'uu  clergé 
vicieux  ;  la  pétulance  d'une  noblei'fe 
inquiète  &  indomptable;  Tadivité  Se 
la  hardieffe  d'une  bourgeoifie  à  peine 
délivrée  de  la  fervitude  ;  les  vices  plu- 
tôt que  hs  vertus  des  hommes  de  tout 
état ,  livrés  encore  à  des  habitudes 
barbares,  6c  commençant  à  fe  raffiner 
par  de  faufles  lumières.  On  y  voie 
enfin  le  fyftème  de  la  chevalerie  déve- 
loppé, fes  exercices,  fes  amufemens, 

h  iv 


xxxij  Discours 
fes  préceptes ,  (es  moeurs  ,  ordinaire- 
ment contraires  à  fa  morale, &  furcouc 
cette  galanterie  fameufe  qui  devint  ua 
dts  principaux  mobiles  de  la  fociété, 
ôç  dont  il  importe  d'acquérir  une  con- 
iioiiïance  plus  exaâ:e. 

Toute  riiifloire  dépofe  de  la  véné- 
ration àQs  peuples  du  nord  pour  Tes 
femmes  ;  fentiment  plus  ou  moins  vif 
êc  profond  ,  mais  commun  à  toutes 
les  nations  Celtiques,  parmi  lefquellbs 
un  favant  moderne  compte  hs  Ger- 
mains j  les  Scandinaves ,  ôc  même  les 
Scythes ,  quoique  la  reliemblance  des 
^Tioeurs  ne  prouve  pas  toujours  Pidea- 
îité  d'origine '^.  Ces  peuples  féroces, 
dont  la  fenfibilité  en'  amour  n'appro- 
choit  point  de  celle  qui  règne  da»s 
les  climats  chauds  ,  rendoient  cepeii- 
dant  une  efpèce  de  culte  au  fexe  aima* 
ble  qu'on  tenoit  ailleurs  en  efclavageu 

*  Voyez.  Pelloutier,  HIIî,  des  Celtes. 


P  îl  É  L  I  M  î  Î5  A  I  R  E.        XXxIij 

Ils  voy oient  en  lui  quelque  chofe  de 
divin  :  ils  lui  donnoient  l'autorité  des 
oracles  ,  6c  Tempire  de  la  beauté 
s'afFermifToit  par  une  confiance  rcli- 
gieufe. 

Soit  que  ce  fat  un  effet  de  cette 
fotce  d'imagination ,  qui  rend  les  fem- 
mes fi  fufceptibles  de  mouvemens  ex- 
traordinaires,  &  quelquefois  leur  per- 
fuade  qu'elles  font  infpirées  ,  quand 
elles  s'égarent  dans  leurs  rêveries  ;  ou 
de  cette  fine  fagacité  qui ,  pour  peu 
qu'elle  ait  d'exercice ,  leur  fait  péné- 
trer le  fecret  des  coeurs,  faifir  proiiipte- 
ment  le  noeud  des  intrigues  ÔC  des 
affaires,  donner  aux  hommes  de  fou- 
dains  confeiîs,  fupérieurs  aux  réfultats 
de  nos  lentes  méditations  ;  ou  de 
cette  adreffe  infinuante ,  avec  laquelle 
les  grâces  fubjùguent  la  force,  &- la 
douceur  triomphe  de  la  férocité  :  foit 
que  toutes  ces  caufcs  réunies  Se  d'au- 
tres encore  concourufrent.  au  même 


xxxîv      Discours 
effet ,  on  ne  peut  douter  qu'il  n'ait  evt 
beaucoup  d'influence  dans  les  mœurs 
publiques ,  Se  dans  ïqs  entreprifes  les 
plus  éclatantes. 

Pour  mériter  la  beauté  qu'il  îdolâ- 
troit  5  le  guerrier  bravoit  les  fatigues  y 
les  bleffures  Se  la  mort.  La  dépouille 
d'un  ennemi  tué  de  Tes  mains  de  voit 
accompagner  fes  pourfuites  amoureu- 
{qs.  Les  idées  d'amour  &  de  valeur 
paroiiToient  inféparables  ,  Se  lé  poëte 
les  confondoit  en  célébrant  les  héros, 
ou  en  excitant  à  PhéroiTme.  Combien 
de  fois  hs  femmes  ne  donnèrent-elles 
pas  l'exemple  du  courage  qu'elles  exci»' 
îoient  ?  combien  de  fois  ne  partagè- 
rent-elles pas  les  travaux  Ôc  les  périls 
des  expéditions  ?  On  les  vit  en  plu- 
fîeurs   rencontres  s'arracher  la  vie , 
pour  échapper  à  l'ennemi  vainqueur. 

Quand  les  moeurs  publiques  ont 
pris  dans  l'origine  une  forte  direc- 
tion 3  il  en  refte  toujours  des  traces  ^ 


tV^ÛLimin M  R  -E,        XXXV 

malgré  les  changemens  que  produit 
le  cours  des  fiècles.  Sans  doute  les 
habitans  de  nos  provinces ,  mélange 
de  Gaulois  Ôc  de  Germains ,  confer- 
voient  pour  les  femmes  le  même  fond 
defentimens;  (Scia  chevalerie  ne  créa 
point  un  nouveau  fyftême ,  elle  ae  fit 
qu'étendre  &  fubtilifer  Tancien.. 

La  guerre ,  Famour ,  la  religion  for- 
moient ,  comme  on  fait ,  la  bafe  de 
cette  inftitution  fingulière.  Mais  quel- 
que dévots  que  les  grands  &  le  peu- 
ple fuffent  alors ,  Se  quoique  les  idées 
religieufes ,  bien  on  mal  conçues,  fe 
mêlafTent  à  toutes  les  chofes  humai- 
nes ;  la  guerre  &  l'amour ,  ces  paflTions 
favorites  Ci  propres  à  remuer  Tame  par 
lesfens,  dévoient  généralement  l'em- 
porter fur  les  objets  invifiibles ,  offerts 
à  la  penfée  pour  le  bonheur  d'une 
autre  vie.  Toutes  leurs  dévotions  n'em- 
pêchoient  pas  nos  héros  de  refpirec 
fans  celle  le  carnasfe  ,  ni  de  fervic 


ia' 


h  vj 


XXXV)       Discours 
ordinairement  leurs  belles  avec  autant 
Se  plus  de  ferveur  qu^  leur  Dieu. 

Confacrer  fon  coeur  ôc  ks  homma- 
ges à  une  maîcreffe  ;  vivre  pour  elle 
exclufivement  ;  pour  elle  ,  afpirer  à 
toute  la  gloire  des  armes  &  des  ver- 
tus ;  admirer  [qs  perfedions  ,  ôc  leur 
affurer  Tadmiration  publique  ;  ambi- 
tionner le  titre  de  fon  ferviteur ,  de 
fon  efclave  ;  Ôc  pour  récompenfe  de 
tant  d'amour  ôc  de  tant  d'efforts  , 
s'eftimer  heureux  qu'elle  daigne  les 
agréer;  en  un  mot,  fervir  fa  dame 
comme  une  forte  de  divinité  ,  dont 
les  faveurs  ne  peuvent  être  que  le 
prix  des  fentimens  les  plus  nobles , 
•divinité  que  Ton  n'aime  qu'avec  ref- 
ped,  comme  on  ne  doit  la  révérer 
qu'avec  amour;  c'étoit-làun  des  prin- 
cipaux devoirs  de  tout  chevalier  ,  ou 
de  quiconque  afpiroit  à  le  deveî;]ir. 
L'imagination  trouvoit  à  s'exalter  llin 
m  tel  fyftême  d'amour.  Auflî ,  en  fof- 


¥  R  É  L  I  M  I  N  A  I  R.E.     XXXVÎf 

kîiant  des  Iréros ,  fit-il  éclorre  toutes 
les  folies  romanefques. 

Si  la  galanterie  régna  dans  la  fo^ 
ciété  civile,  les  troubadours  ne  con- 
tribuèrent pas  peu  à  Faccroiflement  de 
fon  empire  ,  &  à  l'a  célébrité  de  fes 
triomphes.  Frefque  tous  fe  dévouèrent 
au  culte  des  dames,  Its  uns  par  fen- 
timent ,  les  autres  par  ollentation  , 
plufieurs  par  intérêt  ;  car  c'étoit  le 
chemin  de  la  fortune ,  Se  les  dames , 
Jaloufes  d'un  encens  qui  fembloit  éter- 
niler  leurs  charmes ,  ne  manquoient 
pas  de  favorifer  le  poëte  adorateur» 
La  paflîon  ôc  la  flatterie  fécondèrent 
également  le  parnafle  provençal» 

Mais  qu'il  s'en  faut  bien  que  l'a- 
mour ,  en  ces  tems  de  chevalerie  ,  fut 
tel  que  l'imaginent  les  cenfeurs  des 
tems  modernes  !  Quand  l'hifloire  n'a^ 
tefleroit  point  les  défordres  &îa  licen- 
ce des  moeurs ,  les  ouvrages  des  trou- 
badours en  fourniroient  une  foule  de 


Xxxvîîj  Discours 
preuves  inconteftables.  Parmi  quel- 
ques exemples  d'une  galanterie  pure  i  ' 
afTujettie  au  frein  de  la  pudeur  Ôc  des 
devoirs ,  on  y  trouve  mille  traits  de 
libertinage  &  de  débauche  ;  on  y  voit 
les  fens  maîtrifer  le  cœur ,  la  foi  con- 
jugale impudemment  violée,  quelque- 
fois les  mœurs  outragées  ayec  une 
indécence  cynique,  enfin  les  mêmes- 
vices  qu'aujourd'hui,  moins  déguifés- 
fous  d'honnêtes  apparences.  Delà  les- 
fatires  de  pîufieurs  de  ces  poètes  ,  qui 
préconifant  le  tems  pafle  ,  quoique 
plus  digne  encore  de  leurs  cenfures, 
font  une  peinture  affreufe  des  excès 
de  leurs  contemporains.  Tant  ïï  eli 
naturel  d'exagérer  les  anciennes  ver- 
tus, ou  même  de  les  fuppofer,  pour 
cenfurer  avec  plus  d'amertume  les 
vices  préfens  ! 

Prenons  un  milieu  ,  ôc  fans  être 
injuftes,  ni  par  indulgence  envers  les 
morts  ,    ni    par   aigreur   envers   le% 


IPRÉLIMINÂIRE.        XXxIx 

Vivans ,  louons  ce  que  ceux-ci  ont  de 
louable ,  reconnoiflbns  ce  que  les  au- 
tres eurent  de  mauvais.  Le  courage  ^^ 
la  courtoifie ,  l'honneur ,  la  galanterie 
de  nos  aïeux  étoient  fouillés  de  beau- 
coup de  vices  grofîiers  ,  inhcrens  k 
Fétat  informe  de  la  fociété  r  au  milieiï 
de  nos  vices  raffinés  brillent  encore 
des  vertus  excellentes ,  que  la  culture 
des  mœurs  &  de  la  raifôn  produira 
toujours.  Un  préjugé  qui  nous  ôteroit 
le  fentiment  des  avantages  dont  nous 
Jouiffions ,  feroit  également  abjed  ôc 
Ruifible.  L^s  lumières  tirées  de  nos 
troubadours  ,  pour  la  connoiflance 
des  moeurs ,  peuvent  fervir  du  moins 
à  le  diffiper» 

I  V. 

Une  grande  partie  de  leurs  ouvra*» 
ges  roule  fur  les  événemens  de  leur 
liècîe  ,  f\  capables  d'exciter  ou^  l'en- 
thoufiafoie  ou  l'iadignatûon  poétiques* 


xF  D  t  s  c  ô  tj  R  s^ 

11  efl:  néceïïaire  d'ébaucher  ici  un  ta-^ 
blcau  de  ces  événemens  :  on  y  verra- 
du  premier  coup  d'oeil  ce  que  la  ma-- 
tière  doit  offrir  d'inflrudions. 

C'étoic  le  tems  où  les  papes ,;  qui 
avoient  perdu  de  vue  les  règles ,  com- 
me les  exemples,  de  la  primitive  égli- 
fe,  remuant  tout  au  nom  de  Dieu  & 
de  S.  Pierre,  faifoient  d'une  religion 
divine    l'inflrument   d'une    politique 
audacieufe  ;  Ôc  tantôt  difpofant  des  ré* 
compenfes  du  ciel ,  tantôt  condam- 
nant aux  fuppîices  de  l'enfer ,  fubju- 
guoient  les  nations ,  ébranlaient  les 
empires ,  détronoient  même  les  fou- 
V^rains.  Les  croifades  dont  Grégoire 
VII  avoit  conçu  la  première  idée,  fi 
on  les  confidère  fous  une  face  poli- 
tique ,  furent  le  chef-d'œuvre  de  l'an- 
cien defpotifme  pontifical.  Par  elles 
un  pontife  pouvoir  armer  les  fujet« 
de  tous  les  princes ,  en  faire  fes  pro- 
pces  foldats  3  les  eavoyer  conquérir 


λIIÊLI  M  IN  AI  R  K.  Xlj 

3es-  royaumes ,  qu'il  fe  rendoit  tribu- 
taires ;  lever  d'un  bout  de  TEurope  à 
l'autre  d'immenfes  contributions,  dont 
il  dirigeoit  Tufage  ;  épuifer  d'hommes 
âc  d'argent  les  états ,  dont  la  foibleiïe 
d'evoit  augmenter  fa  puifTance  ;  relé- 
guer en  quelque  fojrte  au-delà  des 
mers  les  empereurs  ôc  les  rois ,  dont 
l'éloignemenc  lui  étoit  avantageux  ; 
augmenter  les  richefles  eccléfiafliques, 
Se  par  conféquent  Tes  revenus,  du  pro*- 
duit  d'une  infinité  de  terres ,  que  les 
croifés  vendoient  à  bas  prix  pour  être 
en  état  de  gagner  les  indulgences  de 
la  guerre  faînte;  s'établir  enfin  adroi- 
tement le  juge  de  toutes  les  affaires 
civiles  &  politiques  ,  en  mettant  fous 
}a  fauve-garde  du  pontificat  les  biens 
Se  les  perfannes  de  quiconque  avoit 
arboré  la  croix.  Si  la  politique  de 
Rome  ne^conçut  pas  d'abord  ce  fyf- 
tême  dans  toute  fon  étendue  ,  il  pa- 
roît  qu'en  peu  de  tems  elle  l'é tendit 


xllj  Discours 

jufques-là  ;  quoique  des  idées  religîeu- 
fes  &  myftiques  voilaflerK  toujours  fes 
projets,  peut-être  même  à  fes  yeux 
comme  à  ceux  des  nations  fafcinées. 

Nous  trouvons  dans  les  poéfîes  des 
troubadours  cent  exemples  de  Fea- 
thoufiafme  des  croifades ,  ôc  des  vains 
motifs  qui  le  rallumoient  fans  cefie; 
mais  nous  y  voyons  auffi  quelquefois 
une  hardielTe  à  les  cenfurer ,  qui  con- 
trafte  fingulièrement  avec  les  préjugés 
de  la  multitude. 

Et  comment ,  après  tant  d'expédi- 
tions malheureufes  ,  dont  l'Europe 
avoit  attendu  les  plus  grands  fuccès  ; 
comment  n'y  auroit-il  pas  eu  des 
hommes  affez  raifonnabîes  pour  en 
mieux  juger,  &  allez  libres  pour  en 
dire  leur  fentiment  ?  La  puilTance 
eccléfiaftique ,  fi  refpedabJe  par  fa  na- 
ture ,  fi  utile  quand  elle  remplit  avec 
fagefle  fon  miniftère  ,  s'expofoit  elle- 
même  aux  plus  dangereufes  attaques.^ 


P  R  É  1 1  M  I  lî  A  I  R  Ef.        xliij 

par  des  abus  dont  les  peuples  com- 
mençoient  à  s'indigner. 

Ce  fut  proprement  l'origine  des 
fe(^aires  de  nos  provinces  méridiona- 
les ,  connus  fous  diflFérens  noms ,  Ma- 
nichéens ,  Vaudois  ,  Albigeois ,  &:c 
Leurs  inveélives  contre  le  clergé  coa- 
tribuèrent ,  autant  que  leurs  erreurs  ,  ^ 
à  la  guerre  atroce  qu'on  leur  déclara 
pour  la  ruine  du  comte  de  Touloufe. 
Jufqu'alors  les  croifades  avoient  eu 
pour  objet  d'exterminer  les  ennemis 
du  nom  chrétien.  Mais  des  chrétiens  , 
réputés  ennemis  de  l'églife  ,  parurent 
encore  plus  dignes  d'être  immolés  pac 
le  zèle  ;  &  leur  fouverain  ofant  les 
protéger  ,  ou  plutôt  les  tolérer ,  le 
pape ,  non  -  content  de  le  foudroyer 
d'anathêmes  ,  fît  un  devoir  de  reli- 
gion ôc  un  moyen  de  faîut ,  de  pren- 
dre les  armes  pour  le  dépouiller  de  fes 
états. 

J'indique  feulement  ici  cette  hon- 


xfiv  D  I  s  C  O  U  R  S^ 

teufe  croifade,  célèbre  par  tant  d'm^ 
juftices  8c  de  barbaries  ;  fi  fatale  à  Rai- 
mond  VI  Se  Raimond  VI  ï  comtes  de 
Touloufe,  malgré  leurs  humbles  fou- 
miffiions  toujours  fuivies  d'abfolutior/s 
trompeirfes  ;  mais  (i  utiles  à  la  cour 
de  Rome  qui ,  de  leurs  dépouilles,  fc 
forma  une  principauté  au  iein  de  la 
France.  Plufieurs  de  nos  troubadours 
intérefles  à  ces  guerres  civiles  ,  ou 
comme  adeurs,  ou  comme  partifans 
des  opprimés  ,  ont  lailTé  des  détails 
curieux  qu'il  faut  réferver  pour  leurs 
articles^ 

Le  cierge  de  ces  malheuréufes  pro- 
"vinces,  fanatique  alors  ôc  trop  fujet 
aux  paflions  des  gens  de  guerre  ,  fe 
fignala  par  de  terribles  excès  ,  ôc  les 
moines  peut-être  encore  plus.  Ulnqui- 
fition  naifiante  fe  montra  d-abord  al- 
t-érée  de  fang  ;  mais  en  faifant  brûler 
fes  vidimes  ,  parmi  lefquelles  Tinno- 
cent  fut  plus  d'une  fois   confondti: 


P  R  K  X  l  M  I  N  A  I  K  E.  xlv 

'Avec  le  coupable ,  elle  échauflFoit  la 
bile  des  poëtes  citoyens  ou  fenfibles  à 
rhumanitc.  Nous  aurons  fouvent  lieu 
d'obferver  combien  la  religion  devoil: 
gémir  d'être  changée  par  fes  minif-^ 
très  en  tyrannie.  Quelle  gloire  pour 
la  faine  littérature  d^  Favoir  vengée 
de  cet  opprobre  ,  en  oppofant  les 
pjréceptes  de  la  charité  chrétienne 
aux  préjugés  d'un  fanguinaire  fana-«^ 
tifme  !  Gui  ,  dans  les  fiècles  même 
barbares ,  les  Lettres  ont  été  fouvenc 
les  bienfaitrices  du  genre  humain. 

Cependant  les  fouverains  pontifes 
continuoient  à  régner  par  des  vio^ 
lences.  Le  facerdoce  luttoit  toujours 
avec  animoiîté  contre  fempire.  Fré- 
déric I ,  ce  grand  empereur ,  en  avoiç 
reçu  de  dangereufcs  atteintes  ;  &  lai 
révolte  des  villes  de  Lombardie ,  li- 
guées pour  s'affranchir  de  fa  domina- 
tion^ étoit  principalement  l'effet  de$ 
cntreprifes  de  la  cour  de  Rome.  Foi? 


x^vj         Discours 

ble  prélude  des  orages  qu'Innocent 
m,  Grégoire  IX,  Innocent  IV,  &c, 
dévoient  bientôt  exciter  contre  Fré- 
déric II  ôc  les  reftes  de  la  maifon  de 
Souabe. 

Après  une  longue  fuite  de  fcènes 
fcandaleufes ,  oii  les  excommunica- 
tions ,  prodiguées  par  la  haine ,  ten- 
doient  toutes  à  détrôner  l'empereur, 
on  le  vit  folennellement  dépoie  dans 
Un  concile  de  Lyon  ,  dont  le  pontife 
dida  le  décret.  S'il  ne  perdit  point  fa 
couronne ,  c-efl:  qu'il  eut  le  courage 
de  la  défendre.  Ses  fucceiTeurs  furent 
encore  plus  malheureux.    Les  papes 
pourfuivirent    d'un    côté    Tempereur 
Conrad  ,  fils  de  Frédéric ,  &  de  l'au- 
tre  dépouillèrent    du    royaume    des 
Deux-Siciles  cette  maifon  qu'ils  détef- 
toient.  L'Angleterre  ne  fut  pas  pro- 
fiter de  leur  offre.  Le  frère  de  S.  Louis, 
déjà  comte  de Frovence,réufrit  mieux; 
s'il  faut  regarder  comme   un  grand 


?Ri:LTMÏNAIRE.         xlvi) 

fuccès  fa  conquête  de  Naples ,  cimen- 
tée par  le  meurtre  juridique  du  roi 
Conradin  &  du  duc  d'Autriche  ,  & 
fuivies  de  tant  d'excès  révoltans ,  que 
les  Vêpres  Siciliennes  en  furent  pref-, 
que  Tunique  fruit. 

Quand  nous  verrons  le  troubadout 
Figueira  ,  &  quelques  autres  ,  fe  dé-; 
chaîner  avec  une  forte  de  fureur  con- 
tre Rome ,  contre  les  miniftres  ou  les 
imitateurs  de  fes  injuftices  ;  il  faut  l'a- 
vouer, quelque  étrange  que  fut  leuc 
audace  dans  des  (iècles  fuperftitieux , 
rhiftoire  en  donnera  aifément  l'explir 
cation. 

A  ces  événemens  mémorables  aux- 
quels les  pièces  de  nos  poètes  ont 
fouvent  rapport,  ajoutons  les  démêlés 
de  la  France  avec  T Angleterre ,  la 
réunion  de  plufieurs  provinces  fran- 
çoifes  à  une  couronne  rivale,  Tempri- 
fonnement  de  Richard  I  au  retour  de 
la  Paleûine,  les  conquêtes  de  Philippe- 


itlviîj  Discours 
Aiigufte  fur  Jean ,  fiiccelTeur  de  Ri- 
chard, roppofition  d'intérêts  entre  les 
troubadours  de  divers  partis  :  quelles 
fources  de  particularités  hiftoriques  6c 
de  traits  de  poéfie ,  dignes  de  la  curio- 
iîté  des  ledeurs  ! 

Mais  les  révolutions  arrivées  dans 
le  pays  même  des  mufes  provençales 
fourniiToient  ,   indépendamment    de 
tout  le  refte ,  une  ample  matière  à 
leurs  chants.    Ce  pays  comprenoit , 
outre  le  Dauphiné  ôc  la  Provence  qui 
relevoient  de  rempire,les  trois  grands 
comtés  de  Touloufe,  de  Barcelone  Se 
du  Poitou,  avec  le  duché  d'Aquitaine^ 
Là ,  comme  ailleurs ,  le  gouvernement 
féodal  avoir  formé ,  fous  une  appa- 
rence d'ordre  de  de  fubordination ,  ua 
véritable  chaos  où  le  fuzerain ,  le  vaf- 
fal ,  l'arrière -vaffal ,  chacun  avec  fes. 
droits  fadices ,  fe  trouvoient  fouvenc 
réduits  au  droit  du  plus  fort. 
Si  de  cette  première  caufe  dévoient 

naîtrq 


I 


IPRéLÏ  M  I  N  Aï  RR.  \\i^ 
Kâttre  une  infinité  de  troubles  ,  de 
violences ,  de  confifcations ,  d'ufurpa» 
tions  ôc  de  guerres  ;  Therédité  &  la 
partage  des  fiefs  occafionnoient  en- 
core des  ébranlemens  &  des  varia- 
tions rapides ,  furtout  quand  hs  filles 
fuccédoient  au  défaut  de  mâles.  Le 
mariage  d'une  héritière  attiroit  un  fou- 
verain  étranger;  plufieurs  mariages  de 
cette  efpèce  créoient  une  vafle  puif- 
fance  ;  Tambition  s'agitoit ,  l'équilibre 
fe  rompoit ,  les  rivalités  éclatoient  de 
toutes  parts  ,  <Sc  les  peuples  étoient 
ordinairement  les  vidimes  de  ceux  qui 
pxétendoient  les  gouverner. 

Ainfi  le  Poitou  ôc  la  Guienne ,  que 
le  mariage  d'Eléonore  avec  Louis  le 
Jeune  devoit  réunir  à  la  couronne  de 
France  ,  pafiferent  fous  la  domination 
angloife ,  dès  que  le  divorce  impru- 
dent de  Louis  eut  laifTé  Eléonore 
maitreffe  de  difpofer  tout  à  la  fois  de 
fa  perfonne  &  de  fes  états.  Ainfî  la 
Tome  I.  ç 


1  Discours 

mâifon  de  Barcelone  acquit  par  des 
mariages  Je  comté  de  Provence,  le 
royaume  d'Aragon  ,  &  d'autres  fouve- 
rainetés.  Ainfi  îa  maifon  de  Baux  ,  en 
V.ertu  d'un  mariage ,  ofa  lui  difputer  la 
Provence,  fans  avoir  les  forces  nécet- 
faires  pour  foutenir  Tes  prétentions. 
Ainfi  la  maifon  de  Sabran  ,  avec  un 
titre  pareil  ,  s'empara  du  comté  de 
Forcalquier ,  dont  elle  conferva  beau- 
coup de  fiefs ,  malgré  la  puiiTance  de 
fa  rivale.  Ainfi  l'héritière  du  dernier 
comte  de  Provence  de  la  maifon  de 
Barcelone  ,  fit  pa  er  dans  celle  de 
France  ,  en  épouiant  Charles  d'Anjou, 
une  principauté  qui  devoit  tôt  ou  tard 
revenir  à  la  monarchie  françoife. 

Ces  révolutions  &  leurs  fuites,  les 
affaires, foit  des  grandes,  ioit  des  peti- 
îes  cours ,  mettant  les  elprits  en  mou- 
vement ,  Se  les  troubadours  jouant 
quelquefois  un  rôle  dîllingué  ,  ou 
âjaiijt  de$  liaifoas  étroites  avec  les 


PRÉLIMINAIRE.  IJ 

premiers  adeurs ,  leurs  ouvrages  rap- 
pelleront fouvent  les  faits  3c  hs  per- 
fonnes  ,  qui  frappèrent  lejr  imagina-^ 
tion  ôc  intéreilerent  leur  ame.  11  fut 
un  tems  où  les  cours  d'Aragon  ,  de 
Poitou ,  de  Touloufe  ,  de  Provence , 
favorifoient  à  Tenvi  les  mufes.  La  re- 
connoiiîance  n'étoit  pas  muette  ;  &  (î 
une  partie  de  nos  poètes  fignala  foa 
zèle  pour  les  princes  de  Touloufe  , 
nous  en  voyons  clairement  la  caufe, 
dans  les  bienfaits  de  ces  princes  ou 
de  leurs  ancêtres.  Mais  en  défendant 
leur  caufe  contre  le  clergé  ,  qu'une 
haine  religieufe  rendoit  ingrat  ôc  in- 
jufte  ,  ils  pou  voient  fuivie  eux-mêmes 
les  mouvemens  de  Panimofité  Se  de 
Tintérêt.  Qu'il  eft  rare  ,  en  pareilles 
circonftances  ,  de  fe  tenir  dans  les 
bornes  de  la  fagelTe  ou  de  Téquité  ! 

Ne  nous  paflfionnons  point  en  fa- 
veur des  troubadours  :  ils  méritent 
pour  la  plupart  moins  de  louanges 

cij 


Mj  Discours 

que  de  blâme.  Dans  le  compte  fuc- 
cint  que  je  vais  rendre  de  leurs  divers 
genres  de  poéfies,  Ôc  des  principaux 
earadères  qui  les  diftinguent,  fexpo-^ 
ferai  les  défauts  fans  prévention  ,  je 
tâcherai  de  réduire  à  leur  jufle  prix  les 
chofes  eftimables, 

V, 

Ces  pièces  font  des  charifons ,  des 
firventes  ^  des  tenfons  ou  jeux-partis  ^  des 
paflourelles^  des  novdks  ou  contes,  <&c. 
Je  les  didinguerai  d'abord  plus  utile» 
ment  en  poéfies  galantes ,  hifloriques, 
fatiriques  ,  didadiques  ;  &  après  les 
avoir  envifagées  ainfî  fous  des  points 
de  vue  généraux  ,  nous  paiferons  à 
des  remarques  particulières. 

D'après  ce  que  nous  avons  obfervé 
fur  l'ancienne  chevalerie,  on  peut  juv 
ger  d'avance  des  morceaux  de  nos 
poètes ,  (  Se  c'efl;  le  plus  grand  nomr 
bre  de  leurs  ouvrages ,  )  qui  ont  pouiî 


I*  R  F,  L  I  M  I  N  A  I  R  E.  îii) 

objet  les  dames  ôc  Pamour'.  Ce  ne  font 
pfefque  jamais  de  ces  penfées  ingc-* 
nieufes ,  de  ces  tours  fins  &  étudiés , 
de  ces  élégans  madrigaux  ,  où  fe  pei-» 
gnent  les  agrémensde  r'efprit,  plutôt 
que  les  tranfports  de  la  paiïion.  L'a- 
mour y  efl  exprimé  tantôt  avec  éner- 
gie, tantôt  avec  une  fimplieité  naïve 
<Sc  touchante.  Souvent  timide  6c  ref- 
pedueux  ,  il  adore  en  extafe  la  beau- 
té donc  il  fait  fon  idole  ;  ri  voit  en 
elle  toutes  les  perfedions  dignes  d'info 
pirer  renthoufiafme  ;  6c  les  moindres 
faveurs  qu'il  en  efpère  font  pour  lut 
des  joies  célefles.  Quelquefois  il  veut 
Te  manifefler  par  d'héroïques  efforts  ; 
d'autres  fois  il  ofe  à  peine  prononcée 
un  mot  qui  le  décèle.  Enfin  le  fyflême 
galant  de  la  chevalerie  règne  parmi 
les  troubadours;  ôc  lorfque  leurs  chan- 
fons' tiennent  à  des  aventures  fingu- 
lières  ,  comme  il  y  en  a  plufieurs 
exemples,  il  en  réfultc  une  ledure  plus 

c  ii} 


liv  Discours 

agréable.  Mais ,  je  Tavoue  ,  les  fades 
lieux  communs  de  galanterie ,  les  ré- 
pétitions fréquentes  des  mêmes  pen- 
iéits  8c  des  inêmes  exprefTions ,  \ts 
longueurs  &  le  mauvais  goût  ren- 
droient  infupportabîe  un  recueil  corn* 
pîet  de  leurs  ouvrages.  11  a  fallu  fup- 
primer ,  élaguer  beaucoup  ;  &  ces  fa- 
crifices  ne  méritent  aucun  regret. 
^  11  y  eut ,  fans  doute  ,  parmi  nos 
preux  chevaliers  &  nos  galans  trou- 
badours ,  quelques  phénomènes  d'a- 
mour épuré ,  où  Ton  reconnoîtra  des 
inoeufs  exemtes  de  tout  reproche. 
Cependant  combien  verrons  -  nous 
d'exemples  contraires!  Un  commerce 
de  galanterie  entre  les  deux  Çtxts^ 
dans  ces  tems  de  défordres  eiîrénés, 
devoir  évidemment  rendre  fort  rare 
ce  que  Ton  a  fuppofé  fi  commun. 
Cétoit  beaucoup  que  les  belles,  en 
général ,  dédaignaflent  des  amans  vul- 
gaires,  dont  le  nom  n'eut  rien  pour 


PRÉLIMINAIRE.  Iv 

elles  de  glorieux;  qu'une  mollefle  effé- 
minée &  une  honteufe  opulence  n'ex*- 
citafTent  que  leur  mépris;  ôc  qu'il  faU 
lût  mériter  par  Thonneur  Ôc  le  cou- 
rage les  fecfètes  récompenfes  d'un 
amour  fouvent  condamnable ,  fouvent 
contraire  aux  lois  de  la  fociété. 

Après  les  poéfies  galantes  dts  trou- 
badours ,  les  plus  nombreufes  font  cel- 
les que  j'ai  appelées  hiftoriques,  corn» 
me  ayant  rapport  à  des  faits  ,  à  des 
perfornages  diftingués  ,  Se  pouvant 
fournir  des  matériaux  à  rijiftoire.Teîs 
font  la  plupart  de  leurs  [intentes  ^  forte 
de  difcours  en  vers ,  où  hs  louanges, 
les  reproches ,  les  plaintes  ,  les  mena- 
ces,  les  exhortations,  les  confeils  fe 
placent  naturellement  au  gré  de  l'au- 
teur. En  les  confidérant  relativement 
àThiftoire,  il  n'eft  pas  douteux  que 
ces  pièces  n'aient  leur  utilité,  foit  pour 
éclaircir  ou  pour  conftater  certains 
détails  ;  mais  elles  me  paroiiTcnt  beau- 

c  iv 


Ivj  Discours 

coup  plus  intérejnfantes  fous  un  autfe 
afpcd. 

Quand  elles  viennent  de  perfonna- 
ges  illuftres  y  c'efl:  une  peinture  naïve 
de  leurs  fentimens,  de  leurs  paffions , 
de  leur  façon  de  voir  &  de  s'exprimer. 
Ils  paroîtront  quelquefois  femblables 
aux  héros  d'Homère  ,^  hautain  s ,  arro- 
gans ,  braves  &  préfomptueux ,  n'épar- 
gnant pas  les  injures ,  difant  avec  une 
rude  franchife  6c  trop  longuement 
tout  ce  qu'ils  ont  dans  Tame.  Le  fir- 
vente  du  roi  Richard,  compofé.dans 
fa  prifon  d'Allemagne ,  &  plufieurs  au- 
tres de  cette  nature ,  méritent  la  eu- 
riofité  de  quiconque  veut  connoître 
l'efprit  humain  &  les  moeurs  anti- 
ques. 

.  Rien  n'efl:  peut  -  être  plus  digne 
d'obfervation,  que  l'extrême  liberté  de 
plufieurs  de  nos  troubadours.  Elle  fe 
donne  carrière ,  non-feulement  entre 
cgaux ,  mais  malgré  la  plus  grands 


PRÉLIMINAIRE.  Ivij 

âiijproportïon  de  rang  Se  de  fortune  ; 
jnon-feulement  dans  les  querelles  qui 
fe  de'cident  par  Fépée ,  mais  dans  le 
commerce  des  cours ,  où  Ton  s'attend 
à  ne  voir  qu'artifices  Se  fouplelFe. 
11  y  avoit  déjà  ,  fur-tout  parmi  les 
poètes ,  de  vils  courtifans  accoutumés 
au  ton  de  la  fervitude ,  &  mendiant 
par  les  baflefles  de  la  flatterie  le  paye- 
ment honteux  des  plumes  vénales. 
Cependant  la  plupart  ,  quoique  peu 
défintéreffés  Se  même  avides  ,  perdent 
quelquefois  toute  retenue,  jufqu'à  ne 
rien  ménager  ,  pas  même  leurs  pro- 
tedeurs.  Comment  expliquer  ce  phé- 
nomène ? 

C'efl  que  les  hommes  confervoientj 
encore  la  vigueur  de  caradère  qu'ils 
tiennent  de  la  nature  ,  Se  que  la  poli- 
tede  a  énervée  autant  quadoucie. 
C'efl  que  les  cours  protégeoient  fans 
alfujettir  :  la  grandeur  y  étàioit.  plus 
de  magnificence  que  de  pouvoir:  cUq 


Iviî)  D  r  s  c  o  tr  R  i 
cherchoit  à  s'attirer  des  partifanSj  & 
ne  pouvoit  faire  des  elclaves  :  elle 
defcendoit  par  la  familiarité  au  niveau 
des  inférieurs  Ôc  des  fujets,  de  peur 
qu'ils  ne  s'élevaiTent  contre  elle  par 
leur  fierté  :  chacun  fentoit  fa  propre 
force  5  (Se  favoit  où  trouver  de  Tappui 
en  cas  de  befoin  :  le  moindre  grief 
îrritoit  ces  âmes  altières  :  le  refîenti- 
ment  ou  le  point  d'honneur  étouffoit 
alors  la  reconnoiiïance  des  bienfaits; 
6c  la  liberté  du  dif cours  s'emportoit 
au-delà  de  toutes  les  bornes. 

Si  les  auteurs  de  ces  pièces  avoient 
eu  autant  de  génie  ,  ou  feulement 
d'efprit  que  d'audace ,  il  y  auroit  une 
ample  moiflbn  à  faire  de  chofes  pi- 
quantes Se  curieufes»  Mais  plufieurs, 
je  dois  le  répéter  ,  ritnoient ,  pour 
ainfi  dire  ,  en  dépit  d'Apollon  Se  de 
Minerve.  J'ai  fenti  le  befoin  d'être 
févère  dans  îe  choix  ;  &  me  faifant 
fcripule  d'omettre  ce   qui  renferme 


PRÉLIMINAIRE.  IIx 

quelque  inftrudion  ,  je  me  (ms  du 
moins  borné  au  pur  néceflaire  ,  lorf- 
qu'il  ne  fe  préfentoit  rien  d'agréable. 

Outre  les  firventes  hiftoriques  dont 
nous  venons  de  parler,  les  troubadours 
en  ont  laiffé  un  grand  nombre  de 
purement  fatiriques.  Ce  genre  fut  tou- 
jours du  goût  des  poètes ,  foit  parce 
qu'ils  s'irritent  aifément ,  comme  un 
d'eux  le  difoit  dans  l'ancienne  Rome, 
Se  que  la  fatire  venge  Iqs  bleflures  de 
leur  amour-propre  ,  foit  parce  qu'ils  y 
trouvent  un  moyen  de  réuiïir  en  amu- 
fant  la  malignité  publique  ;  moyen 
dangereux  ,  fouvent  impardonnable  , 
mais  par  oij  l'auteur  le  plus  vil  s'affure 
des  applaudiiTemens,  puifqu'il  flatte  la 
haine  ou  l'envie  prefque  toujours  dé- 
chaînées contre  le  mérite. 

Nous  verrons  de  ces  fatires  per- 
fonnelles  ,  groffiérement  injurieuies  , 
qui  eurent  beaucoup  de  vogue  dans 
le  tems.  Telles  font  en  particulier  cel* 

c  vj 


îx  Discours 

les  de  Pierre  d'Auvergne  &  du  mdîne 
de  Montaudon  contré  des  rimailleurs, 
fi  obfcurs  la  plupart  qu'il  ne  reRe  au- 
cun vertige  de  leurs  ouvrages.  L'un 
Se  l'autre  ont  pu  être  appelés  le  fléau 
des  troubadours  ;  mais  à  la  îedure  ,  on 
méprifera  le  fléau  plus  que  les  vidimes 
frappées  de  (es  coups.  De  tels  fatiri- 
ques  n'eurent  jamais  d'autre  deftinée  l 

Il  n'en  efl:  pas  de  même  de  la  fa- 
tire  générale  des  moeurs  ,  propre  à 
humilier  le  vice,  finon  à  corriger  les 
Ticieux  ;  utile  pour  le  fiècle  qui  la 
voit  naître  Se  qu'elle  châtie  ;  util« 
pour  la  poftérité  ,  à  qui  du  moins  elle 
peut  tranfmettre  la  connoiiTance  des 
âges  précédens.  Divers  morceaux  de 
ce  genre  rendent  précieux  notre  re^ 
cueil  ;  Se  l'on  peut  les  regarder  com- 
ine  ce  qu'il  y  a  de  plus  eflimable  dans 
les  troubadours. 

Là ,  fe  trouve  la  preuve  compîette 
d'une  vérité ,  dont  nous  avons  tour 


ÇH  Ali  M  I  K  AI  RE.  hj 

Jburs  été  convaincus,  malgré  toutes 
les  déclamations  qui  la  contredifent; 
Que  les  moeurs  du  bon  vieux  tems  j 
comme  on  Tappelle  avec  complais 
fance,  de  ce  tems  héroïque  de  che- 
valerie, ne  méritent  point  nos  regrets^ 
quelque  odieux  que  foient  nos  vices  , 
&  quelques  maux  qui  en  puifTent 
naître,  furtout  fi  rimpunitiJes  encou* 
rage  &  fi  le  fuccès  \qs  catîTOnne.  La 
race  des  chevaliers  ,  cette  nobleiïe 
dont  la  probité ,  la  franchife ,  la  géné^ 
rofité  font  Tobjet  de  tant  d'éloges, 
comment  la  verra-t-on  dépeinte  ? 
Opprefiîon  des  fujets,  parjures  envers 
les  voifins  ,  cruautés  &  perfidies  fré- 
quentes ,  brigandages  continuels  ,  ra^ 
pacité  infatiable  ,  débauches  au  lieu 
de  galanterie  ;  veilà  les  traits  ordinai- 
res. Lç^s  fatiriques  exagéroient ,  dira- 
t-on.  Hé  !  n'exagèrent-ils  pas  encore 
aujourd'hui  ?  Nous  regrettons  le  tems 
palTé  :  ks  troubadours  regrettoient  le 


îxîj  Discours 

tems  paffé  ,  aux  douzième  &  treizième 
fiècles,  Se  riiiiloire  ne  connoît  rien 
de  plus  affreux  que  les  deux  fiècles 
antérieurs  à  cette  époque. 

Ils  attaquent   lurtout  avec  véhé- 
mence les  vices  du  clergé  &  des  moi- 
nes. On  en  fera  peu  furpris ,  fi  Ton  fe 
retrace  les  abus  énormes ,  la  fcanda- 
leufe  licence,  les  fraudes,  les  vexa- 
tions (Se  la  tyrannie,  qui  déshonoroient 
alors  plufieurs  miniftres  de  la  religion, 
aux  dépens  de  la  religion  même.  La 
croifade  contre  les  Albigeois,  î'inqui- 
lîtion  meurtrière   qu'elle   mettoit  en 
vigueur,  fuffifoient  pour  révolter  tou- 
te ame  jufle  ôc  fenfibîe.   Une  pièce 
originale  d'Izarn ,  dominicain  miflion- 
naire  ôc  troubadour,  dans  laquelle  il 
fe  repréfente  difputant  avec  un  héré- 
tique, &  le  convertiffant  par  la  crain- 
te des  fupplices  ,  plutôt  que  par  la 
force  des  argumens  ,  cette  pièce  nous 
convaincra  que  des  catholiques  Icnfés 


PRÉLIMINAIRE.         Ixuj 

pouvoient  bien  partager  avec  les  fec- 
taires  ,  non  leurs  fentimens  fur  le 
dogme  5  mais  leur  mépris  &  leur  aver- 
fion  pour  des  abus  odieux  ou  méprifa- 
bles.  Enfin  ,  les  invedives  de  Pierre 
Cardinal ,  troubadour  illuftre  ôc  ver- 
tueux ,  que  le  clergé  avort  vu  parmi 
fes  membres ,  (  fans  parler  ici  d'autres 
fatires  pareilles ,  )  ne  laiiTeront  aucun 
doute  fur  les  anciens  excès  de  ce 
corps,  qu'entraînoit  le  torrent  des  paf- 
fions  ,  que  l'ignorance  avoit  dégradé, 
&  qui  s'efl  relevé  depuis  avec  hon- 
neur ,  lorfque  fes  lumières  ôc  fa  con- 
duite ont  répondu  à  la  iainteté  de  foa 
miniftère. 

Une  manvaife  politique  ,  prefque 
toujours  pratiquée  3c  toujours  funefle, 
engageoit  les  gens  d'égUfe  à  perfécu* 
ter  les  poë  es ,  ainfj  que  les  novateurs» 
On  croyoit  les  enchaîner  par  la 
crainte  ;  on  les  ré  vol  toit  en  provo- 
quant la  colère  6c  rindignation.  Irriter 


ïx!f  Discours 
des  cfprits  fiers  6c  audacieux ,  qui  n-'a-^ 
voient  befoiii  que  d'une  plume  pour 
fe  venger  même  fans  paroître  ,  c'eft 
une  de  ces  imprudences  que  Torgueil 
de  la  domination  commettoit  prefque 
toujours ,  6c  dont  il  devoit  tôt.  ou  tard 
fe  repentir  inutilement. 

Les  poéfies  didadiques  des:  trouba- 
dours font  en  petit  nombre  ,  mais  cu- 
rieufes  par  leur  objet.  Quelques-unes 
contiennent  des  maximes  de  morale 
univerfelle  ;  elles  prouveront  encore 
que  les  vérités  morales ,  dont  le  germe 
efl  au  fond  de  nos  coeurs ,  ont  befoin 
de  la  culture  de  la  raifon  pour  ne 
produire  que  de  bons  fruits.  Quel- 
ques autres  renferment  des  inflrudions 
relatives  aux  divers  états  de  la  fociété, 
fpé  ci  aie  ment  aux  caDdidats.de  la  che- 
valerie y  aux  jeunes  dem-oifelles ,  aux 
poètes  6z  aux  jongleurs.  J'en  ai  re- 
cueilli plufieurs  détails  finguliers,  que 
aul  ouvrage  connu  rie  fourniroit.  i^ 


PRÉLIMINAIRE.  IxY 

prolixité  Se  les  minuties  y  font  trop 
fouvent  faftidieufes.  On  peut  y  remé- 
dier en  abrégeant.  D'ailleurs  les  peti- 
tes chofes,  en  certains  cas ,  font  mieux 
connoître  les  hommes  que  les  gran- 
des :  elles  peignent  les  habitudes,  au 
lieu  qu'on  ne  voit  dans  le  refle  que 
des  efforts. 

Nos  poètes  ont  eu  quelquefois  Fa- 
dreffe  d'encadrer  ,  pour  ainli  dire  , 
leurs  préceptes  dans  les  agrémens  de 
la  fidion.  C'efl:  un  jeune  homme  ,  par 
exemple  ,  qui  vient  à  la  cour  d'un  il- 
luftre  chevalier  ,  demander  (ts  avis  & 
s'inllruire  à  fon  école  ;  c'eft  un  per- 
fonnage  refpedable  qui,  dans  une  con- 
verfation  fortuite  ,  donne  des  leçons 
à  la  jeuneffe.  La  connoiiTance  ào^s  an- 
ciens auroit  beaucoup  fervi  à  perfec- 
tionner une  méthode  Ç\  judicieufe. 
Les  troubadours  fembîent  l'avoir  tirée 
de  leur  propre  fond.  Simples  imita- 
teurso.  ils  auroient  eu  vraiîemblable- 


Ixvj         Discours 

ment  plus  de  goût  avec  moins  de  na* 

turel. 

Cependant  de  ce  fonds  mal  cultivé 
font  éclos  quelques  jolis  contes,  où 
les  grâces  naïves  paroiflent  aiïez  tou- 
chantes, pour  qu'on  ne  penfe  point 
à  y  chercher  de  refprit. 

Le  même  caradère  diftingue  jufqu'à 
un  certain  degré  les  pajiourelles  des 
troubadours ,  idylles  galantes  ,  écrites 
fans  art  ,  avec  trop  de  monotonie , 
mais  qui  refpirent  la  (impie  nature. 
Cette  efpèce  de  compofition  ,  égale- 
ment favorable  à  la  poéfie  Se  à  Ta- 
mour  ,  auroit  dû  ,  ce  femble  ,  être 
plus  commune  panni  eux.  S'ils  l'ont 
rarement  cultivée,  n'e(l-ce  point  TefFet 
de  la  fréquentation  des  cours  ?  La  vie 
champêtre  infpire  les  mules  part  oral  es: 
les  cours  infpirent  un  goût  de  galan- 
terie fadice ,  qui  préfère  le  bel-efprit 
au  fentiment. 

Ceft  furtout  par  les  tenfons  que  les 


PRÉtlMIKAlRE.         Ixvîj 

troubadours  tâchoient  de  fe  fignaler. 
Dans  ^ts  dialogues  en  couplets  alter- 
natifs ,  ils  s'attaquoient  ,  fe  répoii- 
doient  ;  ils  foutenoient  leurs  fenti- 
mens  contradidoires  fur  diverfes  quef- 
tions  ,  prefque  toutes  de  galanterie. 
Les  cours  ôc  les  grandes  affemblées 
fervoient  de  théâtre  à  la  difpute.  On 
prenoit  ordinairement  pour  juges  les 
principaux  perfonnages  ;  &leur  déci- 
fion  paroiffoit  fans  doute  d'un  grand 
poids  Ces  jeux  d'efprit  dévoient  don- 
ner plus  de  reffbrt  aux  talens  ;  mais 
comme  les  talens  médiocres  ne  peu- 
vent franchir  les  bornes  de  la  médio- 
crité 5  parmi  un  très-grand  nombre  de 
tenfons  il  y  en  a  peu  d'un  rare  mé- 
rite. 

Elles  ont  néanmoins  l'avantage  , 
celles  mêmes  dont  la  tradudion  pa- 
roîtroit  \à  plus  infipide  ,  de  nous  inf- 
truire  fur  les  opinions  ôc  les  fentimens 
de  leurs  auteurs ,  de  fur  Tefprit  de  leur 


Ixvîîj  Discours 
fiècle.  On  y  verra  ,  les  raffinemens  dd 
ia  galanterie  românefque  ,  les  égare- 
mens  du  libertinage  qui  triomphoit 
de  (es  maximes,  les  faufîes  idées  d'hon- 
neur &  de  morale  qui  Temportoient 
fur  les  devoirs.  Par  quelles  qualités 
un  amant  fe  rend-il  plus  digne  de  fa 
dame  ?  une  dame  plus  digne  d'avoir 
des  amans  ?  Qu'eft-ce  qui  décide ,  en 
tel  ou  tel  cas ,  de  la  fupériorké  d'un 
ch-evalier  ?  &c.  Plufieurs  queftions  de 
cette  efpèce  amènent  des  jiigemens, 
quelquefois  très-fa^es  ,  quelquefois  in- 
fenfés  Se  pernicieux.  Rien  n'étoit  mieux 
imaginé,  pour  inculquer  les  vrais  prin- 
cipes,, qu'un  genre  de  poéfie  où  ils 
pouvo-ient  s' appliquer  à  mille  cas  inté- 
reilans.  Mais  la  plupart  des  trouba-^ 
dours  préférant  les  bonnes  fortunes 
aux  bonnes  mœurs  ,  la  fagefTe  a  voie 
befoin  d'autres  organes ,  ôc  malheureu- 
fement  n'en  trouvoit  guère. 
A  en  croire  Noftradamus ,.  6c.  une 


PRÉLIMINAIRE.  Ixîx 

Ebuîe  d'auteurs*,  ces  poètes  connurent 
êc  pratiquèrent  Fart  dramatique.  Sans 
doute  Fufage  du  dialogue  ,  fi  com- 
mun parmi  eux,  devoit  conduire  en 
peu  de  tems  aux  repréfentations  théâ- 
craies.  Cefl  peut-être  le  fondement 
d'une  opinion  dont  la  fauiïeté  paroît 
démontrée  par  leurs  ouvrages  mêmes, 
où  Ton  ne  voit  rien  de  relatif  à  cet 
objet.  Quoi  !  un  objet  fi  intéreffant  ^ 
qui  devoit  fournir  matière  à  tant  d'al- 
lufions  Se  de  remarques ,  ils  Pauroient 
toujours  perdu  de  vue  ,  tandis  qu'ils 
parloient  des  moindres  ufages  de  la 
foeiété  ?  pourra-t-on  le  croire  ? 

11  faudroit  entendre  leur  idiome ,  8c 
en  connoître  la  prononciation,  pour 
bien  raifonner  fur  le  mécanifine,  la 
mefure  &  l'harmonie  de  leurs  vers  : 
encope-Ti^y   auroit-il  prefque   aucun 


•^  Parfait ,  Hifl.  du  Théâtre  FraïK^ois  ;  Vellv. 
Mlâ,  4e  France  >  3fc« 


Ixx  Discours 

ledeur  que  cet  examen  intérefsât.  Je 
me  bornerai  donc  à  un  point  beau- 
coup plus  digne  de  curiofité ,  à  l'in- 
fluence que  la  langue  &  la  poéfie  pro- 
vençales ont  eue  fur  la  littérature  des 
autres  peuples. 

VI. 

Le  midi  de  PEurope  avoît  tiré  du 
latin  les  langues  vulgaires,  que  nous  y 
voyons  perfedionnées  aujourd'hui,  le 
françois  ,  l'italien  Se  refpagnol.  Le 
provençal ,  dérivé  de  la  même  fource, 
l'emportoitinconteflablement  fur  tou- 
tes les  autres ,  foit  qu'il  participât  aux 
beautés  du  grec,  qui  fut  long-tems  le 
langage  des  Marfeiîlois ,  foit  qu'il  eût 
été  plus  tôt  cultivé  par  des  talens  ca- 
pables de  l'embellir.  Les  troubadours 
y  ajoutèrent  tout  à  la  fois  de  nou- 
veaux charmes  ôc  une  grande  célé- 
brité. Répandus  dans  hs  cours,  même 
au-delà  des  Pyrénées ,  des  Alpes  & 


PRéLIMlNAIRE.  Ixxj 

de  la  Manche,  ils  y  portèrent  avec  le 
goac  de  leurs  poéfies  celui  de  leuc 
langue  ,  &  lui  acquirent  presque  la 
même  réputation,  que  nos  meilleurs 
écrivains  ont  procurée  dans  ces  der* 
niers  tems  à  la  nôtre. 

Alors  le  génie  ,  comme  enfeveli  aa 
fein  d'une  flupide  ignorance,  fembla 
tout-à-coup  réveillé  par  les  fons  d'une 
lyre  enchantereiïe.  En  Italie,  en  Efpa- 
gne,  en  Angleterre,  <Sc  même  en  Alle- 
magne ,  il  fe  ranima  pour  prêter  l'o-» 
reille  à  ces  Amphions.  11  a.dmira  leurs 
chants  6c  voulut  les  imiter.    Après 
d'heureux  effais  dans  leur  idiome  ,  il 
s'efforça  de  polir  à  leur  exemple  & 
d'illullrer  la  langue  du  pays  qu'il  habi- 
toit.  Ceft  ainfi  que  le  ParnalTe  pro* 
vençal  donna  en  quelque  forte  naif- 
fance  aux  mufes  étrangères  ;  c'efl:  ainfi 
quelles  en  tirèrent  des  trélors  dont 
elles  firent  Lur  propre  richeiTe. 

Quelques  Anglois  3i  un  plus  grand 


îxxij        Discours 
nombre  d'Italiens  célèbres  l'ont  eux- 
mcmes  reconnu.  Dryden  ne  balance 
point  à  dire  d'après  Rymer  ,  que  le 
provençal  étoit  de  toutes  Iqs  langues 
modernes  la  plus  polie,  &  que  Chau- 
cer  en  profita  pour  orner  &  enrichir 
Tanglois  ,  très  -  flérile  jufqn'alors  '^. 
Beinbo  afTure  également   que   cette 
langue  avoir  une  grande  fupériorité 
fur  toutes  celles  d'occident ,  &  que 
tout  homme  qui  voùloit  bien  écrire , 
fbrtout  en  vers ,  écrivoit  en  proven- 
çal. (Prof,  I.)  Une  compilation  d'au- 
torités ne  me  coûteroit  que  la  peine 
de  tranfcrire  les  pafTages   déjà   cités 
par  Baftéro  ,  dans  la  préface  de  fa 
Crufia  Provençale.  Mais  qu'importent 
tant  de  citations ,  quand  il  ne  faut  que 
raifonner  fur  un  fait  certain  ? 

Confidérons  feulement  le  pays  où 
la  littérature  fit  des  progrès  plus  rapi- 


*  "rV-oyez,  la  préface  des  Fal>Us  de  Dryden. 

des^ 


Î>RÉLIMINAIRH.         Ixxiij 

des.  C'efl-là ,  c'efl  en  Italie  que  brillè- 
rent fingulièrement  les  troubadours. 
La  cour  du  marquis  de  Montferrat,. 
Florence,  Venife  ,  Mantoue  ,  Gènes, 
ôc  d'autres  villes ,  fe  glorifioient  d'ea 
avoir  produit  ou  attiré  quelques-uns. 
On  compte  parmi  eux  des  Italiens 
illuilres,  un  Malafpina  ,  un  Giorgi  , 
un  Calvo  ,  un  Cigala  ,  un  Doria  , 
un  Sordel,  &c,  dont  les  pièces  ,  en 
général,  annoncent  une  fupériorité  de 
talent  qui  préfageoit  de  plus  grandes 
chofes.  Nos  Provençaux  frayèrent  la 
route  aux  Italiens ,  leur  fournirent  ôc 
les  modèles  à  imiter  ôc  Finflrument  à 
mettre  en  œuvre.  Mais  la  deftinée  de 
ceux  -  ci  étoit  de  fervir  eux  -  mêmes 
de  mqdèles  dans  la  carrière  poétique, 
après  que  d'autres  leiir  auroient  appris 
à  y  faire  le  premier  pas  ;  ôc  rien  n'efl: 
plus  glorieux  aux  troubadours  que 
d'avoir  eu  de  tels  difciples ,  qui  cepen- 
dant dévoient  bientôt  les  furpaiïer. 
Tome  L  d 


l.^xîv        Discours 

En  effet ,  le  Dante ,  à  la  fin  du  trei- 
zième ficcîe ,  donna  relTor  du  génie  à 
la  langue  italienne.  Dès  ce  moment , 
on  la  vit  fort  fupérîeure  au  provençal. 
Pétrarque  parut ,  l'amour  Tinfpira  ,  & 
fous  le  ciel  même  de  Provence ,  il  fie 
entendre  âts  fons  fi  mélodieux ,  des 
vers  fi  élégans  ;  en  un  mot ,  il  éclipfa 
tellement  les  troubadours  ,  que  leur 
nom  ,  leur  langage  &  leurs  poéfies 
difparurent  prefque  entièrement  aux 
yeux  de  TEurope. 

La  France  avoit  déjà  fes  poètes, 
émules  des  Provençaux  leurs  maîtres, 
Se  Thibaut ,  comte  de  Champagne  , 
s'étoit  diftingué  parmi  eux.  Par  tou 
les  langues  nationales  commencèrent 
à  fortir  de  la  barbarie  :  elles  furen 
préférées  avec  raifon  à  cet  idiome 
étranger ,  dont  la  fortune  venoit  fur- 
tout  de  rindigençe  des  autres.  Les 
grands  modèles  de  l'antiquité,  fi 
lopg'-tems  enfouis  dans  la  pouffière-, 


PRÉLIMINAIRE.        IxXV 

fixèrent  'enfin  les  regards ,  reproduis 

ent  les  idées  du  beau  ,  infpirèrent 

une  plus  noble  ardeur  aux  écrivains. 

Toutes  les  langues  modernes  auroient 

avancé  rapidement  comme  en  Italie, 

fi  elles  a  voient  été  cultivées  avec  le 

même  foin ,  par  des  génies  tels  que 

le  Dante  ,  Pétrarque  Se  Bocace.  Mal- 

heureufement,  ou  de  tels  génies  n'exif- 

tèrent  point  ailleurs,  ou  ils  languirent 

dans  rignorance  ,   ou  ils  afFedèrent 

le  langage  de  Tancienne  Rome  ,  au 

lieu  de  perfedionner  celui  de  leurs 

pères.   L'Italie   devint    féconde    en 

chefs-d'œuvre  :  les  autres  nations  , 

pour  n'avoir  pas  fuivi  fon  exemple  , 

ne  produifirent  encore  long  tems  que 

des  fruits  fauvage«   ou    de  mauvais 

goût. 

Revenons  à  notre  fujet.  L'origine 
de  la  littérature  moderne  eil  donc  en 
Provence ,  c'efl -à -dire ,  dans  le?  pro- 
vinces méridionales  de  la  monarchie 


ixxvj  Discours 
françoife.  Lts  troubadours  ont  tiré 
l'Europe  d'un  fatal  engourdiflement  : 
ils  ont  ranimé  Iqs  efprits ,  qui  paroif- 
foient  morts  :  en  les  amufant ,  ils  les 
ont  fait  penfer  :  par  .des  fentiers  ëmaiL 
lés  de  fleurs  champêtres ,  ils  les  ont 
mis  fur  \qs  voies  de  la  raifon ,  de  la 
f  erfedion  même  ;  6c  t£l  efl  Tenchaîr 
nement  des  chofes  humaines  ,  qu'à 
cette  première  cauCe  prefque  incon-? 
iiue  on  peut  attribuer  les  plus  grands 
effets.  Toute  révolution  dans  Tefprit 
humain  mérite  d'exercer  une  curiofité 
attentive  ;  &  les  principes  de  la  révo- 
lution le  méritent  pour  le  moins  aa- 
tant  que  fes  progrès.  A  cet  égard 
combien  les  troubadours  ne  doivent-ils 
pas  intéreffer  ? 

V  I  I. 

îl  me  relie  à  faire  quelques  obfer- 
vations  fur  les  vies  manufcrites  de  nos 
.poëtes,  çompofées  en  provençal  p^c 


1PRÉ  LIMINAIRE.       IXXVÎJ 

'des  auteurs  contemporains.  Un  Hu-; 
gués  de  Saint-Cyr  ôc  un  Michel  de  la 
la  Tour  font  les  feuls  dont  on  con- 
noilTe  le  nom.  La  plupart  de  ces  hit 
toires  font  probablement  leur  ouvra- 
ge. Ce  qull  y  a  de  très-sûr,  c'eft  que 
les  vies  de  Noflradamus  ,  comparées 
à  celles-ci  ,  ne  doivent  pafler  que 
pour  un  recueil  de  fables ,  auiïi  défec-j 
tueux  par  le  fond  que  par  la  forme. 

Cependant  j'obferverai  plus  d'une 
fois  que  les  hiftoriens  provençaux  ne 
font  point  eux-mêmes  à  Pabri  de  tout 
reproche.  L'hiftoire  exige  des  qualités 
qui  leur  manquoient  ;  non- feulement 
aiïez  de  lumières  pour  apprécier  les 
jbruics  publics  ôc  les  relations  douteu- 
fes  ,  pour  difcerner  le  vrai  Se  le  faux  , 
le  vraifemblable  ôc  le  chimérique  , 
enfin  pour  ne  porter  que  de  (olides 
jugemens  ;  mais  encore  une  fé vérité 
de  goût  qui ,  fans  négliger  Pélégance, 
rejette  les  ornemens  fuperflus  ;  qui 

d  Hj 


Ixxvîî)  Discours 
dédaigne  le  frivole  ôc  s'attache  à  Tct 
fentiel  ;  qui  tienne  le  milieu  entré 
une  précifion  sèche  &  un  infipide  ver- 
biage. L'efprit  romanefque  fe  décou*- 
vre  dans  ces  écrivains.  Ils  aiment  à 
orner  une  aventure,  à  en  faire  dialo- 
guer les  perfonnages ,  &  peut-être  à  y 
répandre  du  merveilleux.  Par-là  ils 
infpirent  quelque  défiance.  On  veue 
une  hiftoire  :  on  craint  de  ne  lire  qtf  uii 
roman. 

Au  refte ,  ces  défauts  ne  regardent 
«que  certains  détails.  Plufieurs  aventu- 
res des  troubadours ,  en  apparence  in* 
croyables ,  font  confirmées  par  leurs 
pièces  mêmes.  Le  romanefque  des 
idées  inâuoit  beaucoup  dans  la  con- 
duite ,  ôc  ce  qui  fcroit  abfurde  aujour- 
d'hui paroiffoit  à  peine  extraordinaire 
alors.  Sans  doute  ,  Thiflorien  fait  par- 
ler [es  perfonnages  comme  il  lui  plaît; 
leurs  dialogues  font  à  lui  ;  mais  ces 
dialogues   peignent    naïvement   les^ 


F  R  É  L  ï  M  I  N  A  I  K  É.         IxxîX 

filoeurs ,  les  coiiverfations  d'ufï  tems 
de  fimplicité  &  d'héroïfme  ;  ils  font 
peut  être  par  là  auffii  utiles  que  les" 
faits.  Pardonnons  atrx  auteurs  un  dé- 
faut dont  il  rcdilte  pour  nous  de  Futi* 
lité  (Se  de  Pagrément. 

On  trouvera  y  fait  dans  Tes  hifto- 
riens  ,-  foit  dans  îes  poëces  proven- 
çaux ,  un  nombre  de  particularités 
hifîoriques  inconnues  d'aiiïeurs.  Elles 
peuvent  fournir  matière  à  des  difcuf* 
fions  de  critique  étrangères  à  notre 
ouvrage.  Un  homme  de  mérite  , 
chargé  par  les  états  de  Provence 
d'écrire  Thiftoire  de  la  province  , 
éclaircira  plufieurs  difficultés  de  ce 
genre.  Ayant  eu  communication  des 
manufcrits  de  M.  de  Sainte- Palaie ,  iî 
nous  a  convaincus  des  lumières  ôc  de 
la  fagacité  qui  le  dirigent  dans  foa 
travail. 

Les  troubadours  finîflenr  dans  le 
quatorzième  fiècle.  Ils  s'étoient  avijifif 

d  iv 


Ixxx  "Discours 
par  leurs  défordres  ,  jufqu'à  fe  faire 
plus  d'une  fois  chaiTer  *  avec  oppro- 
bre. Les  cours  s'étoient  dégoûtées  de 
cette  foule  d'hommes  avides  &  cor- 
rompus ,  parmi  lefquels  on  ne  voyoit 
prefque  plus  de  vrai  talent.  D'autres 
objets ,  ou  plus  férieux  ou  plus  agréa- 
bles ,  firent  perdre  de  vue  leurs  per- 
fonnes  &  leurs .  compoficions.  D'ail- 
leurs ,  la  culture  des  langues  vulgaires 
en  Italie ,  en  Efpagne  ,  en  France  , 
fuffifoient  pour  effacer  le  fouvenir  du 
provençal.  Mais  cette  langue  feroic 
devenue'  vraifemblablement  la  plus 
polie  ôc  la  plus  riche  de  l'Europe  ,  Cî , 
dans  nos  provinces  ^néridionales ,  il 
s'étoit  élevé  quelque  grand  état ,  où 

*  Phiiippe-Augufle  avoit  banni  de  Ces  états 
les  hiflrions ,  parmi  lefquels  étoient  fans  doure 
compris  des  troubadours.  La  ville  de  Bologne 
défendit  en  ii88  ,aux  chanteurs  de  France  de 
s'arrêter  dans  les  places  publiques  pour  y  chaa-5 
ter,  (  Voyez  Muratori ,  ^/iii^^ liai,  t^i*\ 


^  R  Ê  t  I  M  I  N  A  I  îl  E.         IXXXJ 

îes  mufes  &  les  arts  iîxaflent  leur 
féjour  Se  où  le  génie  ,  excité  par  Pé- 
mulation ,  perfedionné  par  la  culture, 
produisît  des  chefs-d  œuvre  dignes  de 
fervir  de  modèles  aux  écrivains  des 
autres  pays. 

De  tout  tems ,  les  troubadours  ont 
été  en  Italie  un  objet  de  curiofité. 
Une  préface  italienne  de  Fan  1594, 
qu'on  trouve  à  la  tête  d'un  recueil 
nianufcrit  de  leurs  poéfies  ,  exprime 
les  voeux  de  Tauteur  pour  quç  les 
gens  de  Lettres  s'efforcent  de  les  in- 
terpréter ,  <Sc  de  les  faire  connoître 
au  public.  Crefcimbéni ,  tradudeur  ôc 
commentateur  des  vies  de  Noftra- 
damus ,  a  beaucoup  travaillé  fur  cette 
matière  ;  mais  il  n'a  gvière  produit 
que  des  notices  médiocres  *.  II  falloit 
Tardeur  &  le  zèle  de  M.  de  Sainte- 


*  Voyez  fôn  ouvrage  intitulé  Del/a  vol^af, 
foefu  ,  imprimç  en  1730  ,  vol.  a. 


Ixxxî)       Discours 
Palaie,  pour  triompher  des  obfladcî 
qui  ont  effrayé  ou  arrêté  les  Italiens^ 
malgré  tous  les  avantages  que  leur 
pays  même  ieur  procuroit. 

Les  troubadours  eurent   en  AHe-r 
magne  des' imitateurs,  que  M.  le  ba-* 
ron  de  Zur^auben  fe  prop ofe  de  tirer 
de  robicurité.    K  a   trouvé  dans   la 
fcibîiotnèq'^e  du  F6Ï  un   manuscrit  ^ 
contenant  les  cb'+nfons  tuJerqucs  de 
cent  quarante  poètes  ,  depuis  la  fin  du 
douzième  fiècle  jufques  vers  l'an  1330.. 
L'empereur    Henri    VI  >    Tin  fortuné 
Conradin  fils  de  Frédéric  îî  ,-  un  roi 
deBohèm^e,  plufieurs  autres  princes  ^ 
€re(Seurs  y  ducs  ,   margraves  ,   (Sec  , 
font  au  nombre  de  ces  poëces ,  aiuQ 
que  des  prélats  Se  des  moines.  Cha* 
que  chanfon  eft  précédée  de  quelque 
peinture  :  on  y  voie  des  Ç\hg&s ,  des 
tournois, des  cha (Tes  ,  des  emblèmes, 
avec  les  armoiries   des   troubadours 
alleii>ans^  M.  le  baron  de  Zurlauben  ^ 


BRÉLIMINAIRE.      Ixxxiîj 

dans  un  mémoire  lu  en  1773  à  PAca- 
demie  des  Belles-lettres ,  a  déjà  don- 
né des  extraits  de  leurs  pièces  ;  ôc  il 
fait  efpérer  une  notice  complette  ,  qui 
répandroit  un  grand  jour  fur  Thiftoire 
littéraire  du  moyen  âge ,  fur  les  généa- 
logies &  les  armoiries  des  plus  an- 
ciennes maifons  de  Tempire.  Ce  monu< 
ment  paroît  digne  de  fon  zèle  pour  la 
littérature. 

NOTE. 

Voici  la  liûe  des  msnufcrits  provent^aux  d&tit 
les  recueils  de  M,  de  Sainte-Palaie  contieimeat 
les  copies  ;  (avoir  , 

4  de  la  biblipdièque  do  Roi , 

id'Urfé,     ^ 

I  de  Lanceîot, 

1  de  Caumont, 

j  du  Vatican , 

I  de  Saibante  ou  Vatican  5 


ÏXXXÎVDISC.  PRÏirlMlNAlJMSi 

1  Barberinî, 

:i  de  l'Ambroî/îenne  de  Milan; 

2  de  Saint-Laurent  de  Florence; 
1  Riccardi  de  Florence, 

I  de  Modène. 

Fin  du  Difcours  préliminain*- 


Vi^*.m 


\jm^^  >^ 


Î3  ^V  Y^  ^ 


==5555=5558 

TABLE 

DES   ARTICLES 

Contenus  dans  ce  premier  Volume; 

AVERTISSEMENT,   pagev 
Discours  préliminaire ,      page  xiij 

Guillaume  IX,  comte  de  Poitou  &* 
duc  d^ Aquitaine,  page  12 

Bernard  de  Ventadour,  i8 

Garin  d'Apchier,  5p 

Pons  de  Capdueil,  4.5 

Richard  I ,  roi  d' Angleterre  j  5*4 

Arnaud  de  Marveil,  6^ 

GeOFFROI    RUDEL,  8/^ 

Bernard-Arnaud  de  Mont- 

cuc,  97 

Pi'erre  Rogiers,  105 

lAzAJLAÏS    DE    P0RCAIRAGUES, 

JÎQ 


îxxxvj  Table 

Pierre   Raimond,  114. 

Xj  U  I  L  L  A  U  M  E    DE   B  A  L  A  U  N    & 

Pierre   de   Barjac,     ii^ 

Pierre  de  la  Mula,         12^ 

Alphonse  II y  roi  (V Aragon,     i^h 

Guillaume  d  e  Cabestaikg, 

154 

Gavaudan  le  Vieux,  15-4 

Rambaud  d' Orange  &  la 
Comtesse  de  Die,  161 

Pons  Bakba,  177 

FOLQUET   DE  M ARSEILLE,  ^î^^^Me 

de  Touloufe ,  1 7p 

GiRAUD    LE    Roux,  20^ 

Bertrand  de  Born,  2io 

Guillaume  Rainols  d'Apt, 

2SI 

Guillaume  &  Raimond  de 

DUiiFÛRT,  2JS^ 


©ES  Articles.     Ixxxvij 

R  A  M  B  A.UD    DE   VaQUEIRAS   OU 

Vacheiras,  :2j-7 

Le  Dauphin  d'A  u  v  e  r  g  n  e 
&lÉvêquede  Clermont, 

303 

Bertrand  de  la  Tour,  315 

DeudesdePrades,  515' 

P  E  Y  R  O  t  s   D'A  UVERGNE,     322 

Albert,   marquis   de  Malaffina  , 

334 

OgiER    ou  AUGIER,  340 

E'LIAS    DE   BarJOLS,  34? 

Gaucelm  Faidit,  35*4 

Elias  Cairels,  378 

Bertrand   d*Alamanon, 

3PO 

Hugues  Brunet,  404 

Ferrari  de  F£RRAre,4II 
C  AD  enet,  41^ 

Perdigok,  428 


îxxxvnj  Table  DES  Articles. 
Gui  ou  Gui  go,  ^yf 

Bérenger  de  Palasol,    ^^2 
Blacas  &  Blacasset,  44.7 

FOLQUET   DE  RoMANS,        ^6o 

Fin  dz  la  Table  du  Tome  premier: 


HISTOIRE 


HISTOIRE 

LITTÉRAIRE 

DES  TROUBADOURS.' 


i.ij^Hiijuli» 


GUILLAUME  IX,  comtedePoitoa 
Cr  duc  £ Aquitainen 

JL/E  premier  troubadour  que  nous 
connoKTions  eft  un  prince  :  plufîeurs  au- 
tres princes  nous  fourniront  des  articles 
intéreffans.  Ce  ne  feroit  qu'un  honneut 
médiocre  pour  la  littérature  ,  fi  leutsr 
pièces  n'avoient  aucun  mérite  ;  puifque 
la  gloire  littéraire  eft  attachée  à  la  qua- 
lité des  ouvrages,  non  à  celle  des  au-. 
Tome  L  A 


2  HiS  T.    LITTÉRAIRE 

teurs.  Mais  indépendamment  de  ce  que 
les  produdions  de  ces  poëtes  ont  de 
remarquable ,  les  traits  qu'ils  offrent  à 
l'hiftoire  font  curieux ,  à  proportion  du 
rôle  qu'ils  ont  joué  dans  le  monde.  No- 
tre principal  objet  eft  de  peindre  les 
hommes  &  les  mœurs.  Dans  les  tems 
de  (implicite ,  les  caradères  fe  montrent 
fans  fard  ,  même  au  centre  des  cours  ; 
&  l'efprit  alors  ne  déguife  guère  la  na- 
ture. 

Guillaume  IX^,  comte  de 
Poitou,  né  en  1071  ,  mort  en  11.22  , 
fe  rendit  célèbre  parmi  fes  contempo- 
rains. Aux  avantages  de  la  naiffance  & 
de  la  fortune  ,  il  réuniflbit  ceux  de  la 
figure  ,  du  courage  &  des  talens.  On 
lui  reproche  une  licence  de  mœurs ,  qui 
paroît  fuppofer  les  rafinemens  du  luxe 

Ml  111,11»"  I  «  .     I    Ul  ■^— 

*  Quelques  hiftoriens  l'appellent  G  u  i  l- 
IAUMeVIII,  parce  qu'ils  ont  retranché 
un  prince  de  ce  nom ,  dans  la  lifte  des  comtes 
4f  Poitou^  Creiçimbéni  les  a  imités» 


toES  TROUBABOUÏlf,  J 
moderne  ;  qui  cependant  n  étoit  point 
rare  en  ces  tems  même ,  où  la  cheva^ 
lerie  étaloit  de  fi  belles  maximes  de 
vertu.  Le  prieur  de  Vigeois  * ,  auteuc 
d'une  ancienne  chronique  très-précieufe , 
femble  ne  l'avoir  connu  que  par  fes 
aventures  galantes  :  il  le  peint  comme 
excefîîvement  pa(îîonné  pour  les  fem-^ 
mes.  Une  valeur  audacieufe,  un  enjoue- 
ment pouffé  jufqu'à  la  bouffonnerie ,  le 
caradérifent  fous  la  pluiiie  d'Ordéric 
Vital.  Mais  nul  auteur  ne  l'a  dépeint  de 
couleurs  plus  fortes  que  Guillaume  de 
Malmefbury  ^  ^  ,  hiftorien  anglois  fort 
eftimé. 

Le  comte  de  Poitou ,  félon  cet  auteur^ 
avoit  le  talent  de  la  plaifanterie  ,  jufqu'à 
[;  exciter  des  éclats  de  rire  par  fes  bons 
mots.  Il  y  joignoit  un  affreux  liberti- 
nage :  on  en  peut  juger ,  entre  autres 

*  Gaufredus  :  Labbe ,  Bibl.  manufcr.  T.  li 
p.  i9i. 

A  ij 


!3f  HiST.    LITTÉRAIRE 

exemples ,  par  une  maifon  de  débau-* 
çhe  ,  conftruite  à  Niort  en  forme  de 
nionaftère  ,  divifée  en  plufîeurs  cellules  , 
qui  devoit  être  gouvernée  par  une 
abbefle  ,  une  prieure  ;  c  eft-à-dire  ,  où 
Ton  devoit  jouer  la  vie  monaftique  ,  & 
afTaifonner  ,  par  cette  efpèce  d'impiété  .. 
les  défordres  de  la  proftitution.  Un  tel 
projet ,  s'il  fut  réel ,  prouvéroit  bien  ,  & 
d'autres  faits  le  prouvent  afTez  ,  qu'il  y  a 
eu  des  hommes  irréligieux,  avant  que 
la  religion  fiit  expofée  aux  attaques  des 
efprits  forts. 

Nous  pouvons  juger  du  caraâère  & 
des  principes  de  Guillaume  par  un  trait 
moins  étonnant.  Au  mépris  de  toutes 
les  lois ,  il  avoit  époufé  Malberge ,  fem- 
me du  vicomte  de  Châtelleraud.  Ce 
mariage  adultère  excita  le  zèle  de  l'épif- 
copat.  L'évêque  de  Poitiers  >  en  préfence 
même  du  comte ,  alloit  l'excommunier 
&c  commençoit  la  formule.  Guillaume 
met  l'épée  à  la  main  j  menace  de  tuer 


ï>Es  Troubadours.  y/ 
Févêque  s'il  ne  rabfout.  Celui-ci,  fei- 
gnant d'avoir  peur  ,  demande  un  mo- 
ment pour  réfléchir.  Il  en  profite  pout 
achever  la  formule  d'excommunication» 
Fr appel  inaintenant  ^  a;oute-t-il  ;  je/ufi 
prêt.  — '  Non  ^  dit  le  prince  ,  je  ne  'uous 
aime  point  ajjïi  pour  vous  envoyer  en  pa^ 
radis.  Il  l'envoya  en  exil.  A  force  d'abu- 
fer  des  cenfures,  on  les  avoit  .expofées 
au  mépris  de  ceux  qui  fe  fentoient  la 
force  de  les  braver  ;  mais  nous  ne  trou- 
vons guère  d'exemples  d'une  telle  infultë 
faite  au  miniftère  épifcopal. 

Quelque  mauvaife  que  foit  la  répu- 
tation d'un  prince ,  il  manque  rarement 
d'apologifte.  Befli  ,  dans  fon  Hiftoire 
des  comtes  de  Poitou ,  rejette  toutes  ces- 
accufations ,  èc  prétend  les  détruire  p ai- 
le témoignage  de  Geoffroi  de  Vendôme  ,< 
qui  fuppofe  les  mœurs  de  Guillaume* 
dignes  de  louanges  ;  qui ,  eh  lui  écri- 
vant 5  le  qualifie  de  chevalier  incompara-^ 
kk^  maître  de  tcms  les  chevaliers.  Mais'fî 

Aiij 


€  HiST.  LITTÉRAIRE 
Guillaume  de  Malmefbury  peut  êtrcf 
fufpeâ:  de  quelque  partialité ,  Tabbé  de 
Vendôme  Teft  infiniment  davantage.  La 
plupart  des  terres  de  fon  abbaye  fe 
trouvoient  dans  les  états  du  comte  :  il 
avoit  befoin  de  fa  protedion;  il  avoit 
intérêt  à  le  ménager  ,  à  le  flatter.  Le 
pape  faint  Grégoire ,  en  pareilles  cir- 
conftances ,  n  a-t-il  pas  donné  lui-même 
des  éloges  à  la  reine^  Bruneliaut  &  à 
Tufurpateur  Phocas,  fans  que  ce  foit  un 
titre  d'apologie  ni  pour  l'une  ni  pour 
l'autre  ? 

D'ailleurs  Befli  fe  montre  indigne  de 
confiance  ,  en  diiïimulant  l'excommuni- 
cation de  Guillaume  IX  ,  atreftée  par 
la  chronique  de  Maillefais  ,  fous  l'an 
I II 4  *  ;  atteflée  même  par  Geoifroi  de 
Vendôme  qui ,  dans  une  lettre  au  pape 
Pafcal ,  s'excufe  d'avoir  communiqué 
avec  ce  prince ,  &  promet  de  ne  plus  le 

.     *  Labbe  ,  BibL  manulc,  T.  2.  p.  a  i  S, 


DES  Troubadours*  7 
faire  jufqu  à  ce  qu  il  ait  été  abfous.  Peu 
nous  importe  au  fond  qu  un  prince  du 
douzième  fiècle ,  ait  été  fage  ou  débau- 
ché; mais  il  importe  beaucoup  à  Tef- 
prit  humain,  d'obferver  combien  les  juge- 
mens  varient  fur  le  même  perfonnage , 
&  furtout  combien  la  louange  eft  fauffe 
quand  elle  a  pour  principe  la  préven- 
tion ou  l'intérêt. 

Si  les  mœurs  d'un  écrivain  fe  pei- 
gnent ordinairement  dans  fes  ouvrages  , 
ceux  de  Guillaume  ne  forment  pas  un 
préjugé  en  fa  faveur  :  l'obfcénité  y  an- 
nonce la  débauche.  Nous  avons  de  lui 
neuf  pièces.  Elles  font  attribuées  dans 
nos  manufcrits  au  comte  de  Peytius  , 
c*eft-à-dire,  de  Poitou  ,  fans  autre  défî- 
gnation.  Le  caradère  licencieux  de  ces 
poéfies ,  &  la  note  hiftorique  dont  elles 
font  précédées ,  défignent  fuiïifamment 
Guillaume  IX.  Ce  fut  ^  félon  les  termes 
de  la  note  ,  un  vaUurmx  Êr  courtois  che» 
valkfj  mais  grand  trompeur  de  dames  .•  il 

A  iv 


s  HiST.    LITTéRAiRE 

courut  fans  ceffè  par  le  monde  >  cherchant 
des  dupes  de  fa  coquetterie  ;  du  refte  ^  il 
fut  bien  trouver  &*  bien  chanter.  Les  mots 
trouver  &  chanter  ont  rapport  à  Tinven- 
tion  des  fujets  &  au  flyle  des  vers.  Nous 
les  emploierons  quelquefois  dans  le  fens 
de  notre  ancien  langage. 

Une  des  pièces  du  comte  de  Poitou 
efl:  le  récit  d'une  aventure  incroyable., 
qu'il  fuppofe  lui  être  arrivée  :  la  dépence 
ne  nous  permet  que  d'en  préfenter  l'ef- 
quifîe. 

yy  En  allant  du  Limoufin  dans  TAu- 
»  vergne,  Guillaume  rencontre  deux  da- 
»  mes  qui  fuivoient  la  même  route  , 
ap  Agnès  &  Ermalette ,  femmes  de  Garin- 
30  &  de  Bermond.  Ces  dames  le  faluent 
»  au  nom  de  S.  Léonard.  Il  les  accofte  j 
»  &  contrefaifant  le  muet ,  il  leur  adrefïè 
»  des  fons  bizarres,  mal  articulés,  pour 
»  leur  faire  accroire  qu'il  l'eft  effedive- 
»  ment.  Oh  !  pour  le  coup  ^  dit  l'une  ^ 
a»  voici  un  homme  k  qui  Von  pourroitfi- 


DES    Tr  GUE  AD  OURS.         ^ 
^jier,   Uoccajïon  ne  s'offre  pas  tous  1er 
^  jours  j  que  n'en  projitons^nous  P  II  faw 
»  droit  remmener  au   logis.  L'autre  ap-- 
^  prouve  de  confenr.  GuiUaume  accepte* 
»  la  propofition  par  un  figne.  On  arrive' 
»  au  gîre.  Bon  feu  ;  bon  fouper.  On  fait 
»  bien  manger  le  muet ,  &  il  boit  à  Tave- 
»  nant.  On  le  rnène  enfuite  à  fa  eham- 
»  bre  ;  on  le  fait  mettre  au  lit.  Les  deux 
»  dames  avoient  encore  quelque  inquié— 
»  tude.  S'il  n'étoit  pas  aujji  muet  quil  h 
vfemble  ^  où  en  ferions- nous  f  Comment 
»  s'ajfurer  de  la  vérité  ?  Elles  fe  regar- 
»  doient  en  rêvant.   Eniin  elles  invagi-- 
»  nent ,  comme  par  infpiration ,  de  pren^ 
»  dre  leur  chat,  de  le^  gîiflerdans  le  lit  d^ 
»ce  pauvre  homme,  de  l'y  tourmenter; 
»  de  le  rendre  furieux.  Le  chat  joue  des- 
V  griffes  avec  rage.  Le  muet ,  déchiré  deï 
»  la  tête  aux  pieds ,  foutient  cette  épreu* 
»  ve  en  héros ,  &  jette  feulement  quel— 
»  ques  cris  confus  ,.  propres   à  diiîipeî? 
^  tout  foupçpn,  Cependant  on  n  a  pasfc' 


10         HiS  T.    LITTÉRAIRE 

»  encore  refprit  tranquille.  La  cruelle 
»  épreuve  eft  réitérée  ;  le  muet  la  fubit 
»  de  nouveau  avec  la  raême  confiance, 
»  Alors  les  dames  concluent  qu  elles 
»  peuvent  fe  fier  à  lui.  « 

Le  poëte  termine  ce  conte  par  un  envoi 
à  fon  jongleur ,  qu'il  charge  de  préfen- 
ter  la  pièce  aux  deux  dames,  en  les  priant 
de  fa  part  d'exterminer  leur  maudit  chat. 

Quelle  apparence  qu  un  prince  ait  eu 
en  voyage  pareille  aventure  ?  Ce  n'efl 
probablement  qu'une  fable ,  de  l'inven- 
tion de  Guillaume.  L'Eunuque  de  Té- 
rence  auroit  pu  lui  en  fuggérer  l'idée. 
Mais  nous  regarderions  comme  un  pro- 
dige ,  qu'il  eût  feulement  connu  ce  poè- 
te. On  feroit  mieux  fondé  à  croire  qus 
Palaprat  ,  qui  s'applaudifToit ,  de  nos 
jours  ,  d'avoir  changé  l'Eunuque  de 
Térence  en  muet  pour  notre  théâtre ,  a 
profité  de  la  pièce  du  comte  de  Poitou, 
connue  en  lôC'j  par  un  ouvrage  d^ 
Hauteferre, 


,.  » 


r 


DES  Troubadours,  ii 
Deux  autres  pièces  de  Guillaume 
font  à-peu-près  du  même  genre.  Dans 
Tune  il  fe  rappelle  fes  bonnes  fortunes  ; 
il  en  remercie  Dieu  &  S.  Julien  :  il  ra- 
conte en  particulier  de  la  manière  la 
plus  indécente  fa  vidoire  fur  une  fem- 
me du  peuple.  Telle  étoit  la  dangereufe 
fuperftition  de  ces  tems  -  là  :  on  invo- 
quoit  le  ciel  pour  le  fuccès  des  entre- 
prifes  du  libertinage  ;  &  S.  Julien  étoit 
furtout  le  patron  auquel  on  avoit  re- 
cours. Dans  la  féconde  pièce ,  Guillaume 
femble  faire  le  myftérieux  fur  fes  aven- 
tures de  galanterie  :  il  n'en  nomme  point 
les  héroïnes  ;  mais  la  pudeur  n'en  eft  pas 
moins  bleffée  par  les  images. 

Le  premier  de  ces  morceaux  fait 
mention  exprefle  des  jeux-partis  ou  ten^ 
fons^  &  du  prix  que  remportoit  le  vain- 
queur. On  appelloit  ainfi  des  queftions 
que  les  troubadours  agitoient  pour  fi- 
gnaler  leurs  talens.  Lorfqu'un  prince  oir 
un  grand  tenoit  cour  plénière ,  ils  ve- 

A  vj 


12  HiST.  LITTÉKAIRE 
noient  faire  afîaut  d  efprit  fur  ces  théâ- 
tres. La  métaphyfique  d'amour  ,  fuiet 
ordinaire  des  dilputes  ,  leur  fourniflbit 
une  matière  abondante.  Des  aflembléea 
Bombreufes  excitoient  la  verve  de  nos 
poètes  ;  &  Ton  diftribuoit  des  prix  à 
ceux  qu'on  en  jugeoit  les  plus  dignes. 
Cet  ufage  conduifit  probablement  à 
l'inftitation  des  cours  d'amour  ,  qui  pro- 
posèrent de  pareilles  queftions ,  &  qui 
€ft  devinrent  les  juges.  Aucun  trouba- 
dour n'a  parlé  de  ces  tribunaux  de  ga- 
lanterie ,  quoique  leurs  pièces  foient 
pleines  d'allufions  aux  ufages  de  leur 
tems.  Ainfi  les  jeux-partis  ne  fuppofent 
point  l'exiftence  des  cours  d'amour  ;  Ôc 
Cazeneuve  paroît  fe  tromper ,  en  les 
foutenant  beaucoup  plus  anciennes  qu'on 
ne  Ta  cru  jufques  ici  *, 

Quatre  autres  pièces  du  comte  de  Poi- 
tou ne  renferment  que  de  la  galanterie 

^  Pe  l'orlg.  des  Jeux  FlorauK, 


Dïs  Troubadours,      if 

Une  dame  qu'il  aime  rejette  fes  vœux  : 
il  l'aimera  toujours.  Il  jure  par  le  chef 
de  S.  Julien,  qu'il  mourra  s'il  n'en  obtient 
un  baifer  ;  du  moins  fes  rigueurs  l'obli- 
geront de  fe  faire  moine^ 

Il  n'eft  plus  ,  dans  la  Huitième  pièce  r 
cet  amant  fidèle  :  c'eft  un  homme  qui; 
ne  tient  fortement  à  aucun,  objet;  que 
nul  événement  n'àfFede  d'impreflîons^ 
durables;  dont  l'humeur  volage  n'ad- 
met que  de  légers  attachemens.  Les^ 
fées  ,  ajoute- 1- il  ,  Vont  ainjï  conjîkué. 
Nous  ne  connoifîbns  pas  de  témoi- 
gnage plus  anciea  fur  les  fées  ;  & ,  fans 
doute  ,  elles  faifoient  peu  de  fenfation  ^ 
puifque  les  troubadours  n'ont  point  do; 
tout  profité  des  refTources  qu'elles  pou- 
voient  fournir  à  la  poéfie. 

La  neuvième  pièce  eft  d'un  ton  dé- 
vot ,  tout  oppofé  au  caraélère  de  Guil- 
laume. Il  fe  difpofoit  apparemment  à 
partir,  pour  la  première  croifade ,  où  il 
fut  entraîaé  p^r  le  toxrent  de  l'enthoa- 


14         HiST.    LITTÉRAIRE 

fîafme.  Il  dit  adieu  au  LimouCn  ,  au 
Poitou,  à  la  chevalerie  quil  a  tant  aimée, 
aux  vanités  mondaines  qu'il  défigne  par 
les  habits  de  couleurs  &  par  les  belles 
chaufTures.  Ce  dernier  adieu  fe  conçoit  ; 
car  les  croifés ,  fuivant  Otton  de  Frifin- 
gue  ^,  dévoient  renoncer  à  la  parure  , 
aux  chiens  &  aux  oileaux  :  mais  l'adieu 
à  la  chevalerie  eft  d'autant  plus  étran- 
ge ,  que  les  croifades  lui  ouvroient  une 
carrière  digne  délie,  &  de  fes  idées  & 
de  fes  pencbans.  Guillaume  ne  la  confi- 
dère  ici  que  du  côté  des  fêtes ,  ou  des 
plaifîrs  ;  c'étoit  un  peu  dégrader  l'école 
de  l'héroïfme.  Il  confie  la  garde  du  Poi- 
tou au  comte  d'Anjou  fon  coufin,  le 
priant ,  ainfi  que  le  roi  dont  il  tient 
fon  fief,  de  défendre  fon  fils  encore  en- 
fant ,  contre  les  entreprifes  de  fes  voifins 
&  de  fes  vafTaux.  Enfin  il  demande  par- 
don à  tous  ceux  qu'il  peut  avoir  offen- 
■II  I  «1^— — — — 


DES  Troubadours.  ly 
tés  ;  il  fe  jette  entre  les  bras  de  Dieu  ,  & 
implore ,  dit-il ,  Ton  fecours  en  latin  &* 
eu  roman,  (  Le  mot  roman  fignifioit  la 
langue  vulgaire.  ) 

Voilà  une  forte  de  teftament  poéti- 
que bien  férieux.  Guillaume  ,  quoique 
jeune  encore ,  éprouva  fans  doute  ces 
premières  impreffions  de  pénitence  , 
qu  excitoit  par-tout  la  croifade.  On  ne 
parloit  que  d'expier  les  péchés  par  la 
guerre  fainte  :  on  ne  voyoit  que  trans- 
ports de  compondion  lugubre  ,  qu'i- 
mages de  mort  &  de  martyre.,  mêlées 
aux  efpérances  de  vidoire.  Mais  ce 
pieux  délire ,  (  car  les  cerveaux  étoient 
échauffés ,  &  les  cœurs  très- peu  conver- 
tis) laiiTa  bientôt  le  champ  libre  au  natu- 
rel &  aux  partions. 

L'entreprife  de  Guillaume  I X  fut 
malheureufe  ;  &  le  prieur  de  Vigeois 
dit  que  ce  fut  en  partie  fa  faute  ^.  On 

.1  ■        I        ■  »..    .11    I .11      ■!■  Il    I  II    ■ 

*  Ce/la  Dei  per  Franeos^ 


l6  H  r  s  T.  L  I  T  T  É  R  A  r  R  F 
n'aura  pas  de  peine  à  le  croire ,  fi  Toni 
réfléchit  fur  les  excès  &  les  impruden- 
ces des  croifés.  De  retour  ea  fes  états  ^ 
vers  la  fin  de  l'an  1 1 02  ,  il  chanta  les- 
fatigues,  les  dangers,  les  malheurs  de 
cette  expédition  ,  dans  un  poëme  que 
nous  n'avons  point.  Sa  gaieté  natu- 
relle y  refpiroit ,  félon  Ordéric  Vital  ^ 
malgré  la  triftelfe  d'un  fujet  fi  propre^ 
à  l'éteindre.  Il  y  fema  des  plaifante- 
ries  qui  peignoient  fon  earadère  domi- 
nant. 

On  remarque  dans  les  vers  de  cet 
Hlufi:re  troubadour ,  une  facilité ,  une 
élégance  &  une  harmonie ,  dont  le? 
premiers  efTais  de  l'art  ne  paroiiTent 
point  fufceptibîes.  Crefcimbéni  le  re- 
garde cependant  comme  le  plus  anciens 
des  poètes  provençaux  ^.  C'eft  ,  à  la 
vérité  le  plus  ancien  qu'on  connoifïè  ^ 
mais  le  fuppofer  le  premier  de  tous,  ne 


DES  Troubadours.  ïj 
feroit-ce  pas  dire  quun  art  ingénieux 
s'eft  perfedionné  en  naifTant  ? 

Jean  Noftradamus ,  dont  nous  avons 
les  Vies  des  Troubadours  ,  pleines  de 
bévues  &  d'erreurs  ,  ne  fait  pas  mention 
de  Guillaume  IX.  Les  auteurs  italiens 
qui  ont  écrit  fur  Torigine  de  la  poéfie 
vulgaire,  ont  également  ignoré  fes  piè- 
ces. Parmi  les  auteurs  françois ,  Haute- 
ferre  touloufain  en  a  parlé  le  premier  : 
il  en  a  publié  deux ,  conformes  au  texte 
de  nos  manufcrits ,  à  quelques  variantes 
près. 


l8        HiST.    LITTÉRAIRE 
I  I. 

BERNARD  DE  VENTADOUR. 

1-j  A  vivacité  &  la  déjicatefle  du  fentî- 
inent ,  la  beauté  des  images ,  la  naïveté 
du  ftyle ,  la  facilité  de  la  verfification , 
diftinguent  avantageufement  ce  poëte, 
dont  Pétrarque  a  fait  mention  avec  élo- 
ge ^.  Sa  naiffance  obfcure  ne  l'empêcha 
point  de  briller  dans  les  cours.  Quoique 
le  peuple  alors  ne  fût  prefque  rien ,  les 
talens  poétiques  fuppléoient  à  la  noblefïè 
dans  nos  provinces  raéridionales,  où  tout 
autre  talent  littéraire  étoit ,  comme  ail- 
leurs ,  enfoui  &  fans  exercice. 

Bernard  naquit  au  château  de 
Ventadour ,  en  Limoufin.  Son  père  étoit 
un  domeftique  chargé  du   four.   Une 
figure  intéreffante ,  un  caradère  aima- 
it Triomphe  d'Amour ,  Ci  41 


DES  Troubadours,  i^ 
ble ,  &  fans  doute  les  faillies  d'un  efprit 
vif  &  précoce ,  fixèrent  fur  le  jeune  Ber- 
nard l'attention  du  feigneur.  On  prit  foin 
de  fon  éducation  :  la  culture  eut  tout  le 
fuccès  poffible.  Il  étoit  courtois  &  bien 
appris  .*  il  favoit  compofer  ^  chanter^ 
Ces  expreflîons  provençales  renferment 
un  grand  éloge ,  pour  le  tems  où  vivoit 
notre  poëte. 

Son  feigneur  étoit  Ebles  II ,  vicomte 
de  Ventadour ,  dont  le  fils  mourut  au 
Mont-Caiîin  en  1 1 70  ^  La  chronique  de 
Vigeois  le  furnomme  le  Chanteur  ;  elle 
dit  qu'il  aima  les  chanfons  gaies  jufques 
dans  fa  vieilleffe ,  &  que  les  fiennes  lui 
attirèrent  la  faveur  de  Guillaume ,  duc 
d'Aquitaine  &  de  Poitou.  Cette  chroni- 
que rapporte  fur  Ebles  &  Guillaume  un 
fait  curieux ,  qui  peint  les  mœurs  du 
lîècle  ,  &  la  façon  dont  les  feigneurs 
vivoient  dans  leurs  terres.  Nous  ne  le 


"^■•twBP^W^ 


f  Balufe ,  Hia.  de  Tulles  >  ]>  i4^« 


'20  HiST,  LlTTéRAlRl? 
croyons  point  déplacé  ici,  quoique  étran* 
ger  à  Bernard.  Il  intérefle  en  général 
rhiftoire  des  troubadours  ;  &  on  doit  la' 
regarder  en  partie  comme  rhiftoire  dey 
mœurs  antiques.  Voici  le  fait ,  tel  qu'il 
eft  raconté,  (  page  322.  ) 

Un  jour ,  Ebles  de  Ventadour  vint  à 
Poitiers,  3c  entra  dans  le  palais,  tandis 
que  le  comte  étoit  à  table.  Celui-ci  or- 
donna de  préparer  vite  à  dîner  pour  (on 
kôte.  On  £t  de  grands  apprêts  :  il  fallut 
attendre.  Ebles  s  impatientoit  fans  dou- 
te de  la  lenteur  du  fervice.  »  En  vérité  , 
»  dit-il ,  un  comte  de  votre  importance 
»  ne  devroit  pas  être  obligé  de  renvoyer 
»  à  fa  cuifine ,  pour  recevoir  un  petit 
»  vicomte  comme  moi.  «  Ce  propos  tom- 
ba. Mais  quelques  jours  après  ,  le  fei- 
gneur  de  Ventadour  étant  retourné  dans 
fon  château ,  le  comte  de  Poitou  y  arri- 
va ,  fuivi  de  cent  chevaliers  ,  à  l'heure 
du  dîner.  Le  vicomte  fortit  de  table  ,  fe- 
doutant  bien  que  Guillaume  avoit  voula 


Î>£S   TROtTBADOURS.       ir 

}p  furprendre ,  &  fe  venger  du  propos 
qu'il  avoit  tenu.  Ils  étoient  enfemble  fur 
le  ton  de  la  plaifanterie.  Après  les  pre- 
mières civilités  de  réception ,  Ebles  dit 
froidement  à  fes  gens  de  donner  à  laver. 
Auiîîtôt  la  table  fut  couverte  de  plat5 
en  fi  grand  nombre,  qu'à  peine  auroit-on 
vu  rien  de  pareil  aux  noces  d'un  prince. 
Heureufement  c'étoit  jour  de   foire   à 
yentadour  :  tout  ce  qui  s'y  trouva  de 
volailles  &  de  gibier ,  les  fujets  du  vi- 
comte s'étoient  empreffés  de  le  porter 
au  château.  Ce  ne  fut  pas  tout.  Sur  le 
fôir ,  un  payfan ,  à  l'infçu  du  feigneur  , 
entra  dans  la  cour  avec  une  charrette 
traînée  par  des  bœufs ,  &  cria  de  toute  fa 
force  :  »  Que  les  gens  du  comte  de  Poi- 
»  tou  viennent  apprendre  comment  on 
»  donne  la  cire  chez  le  vicomte  de  Ven- 
»  tadoun  ce  II  coupa  enfuite  les  cercles 
d'un  tonneau  dont  (<i  voiture  étoit  char- 
gée. On  en  vit  fortir  une  quantité  pro- 
^igieufe  de  pains  de  cire  blanche ,  qu'il 


^i        HiST.  LITTÉRAIRE 

laifla  fur  la  place  comme  chofe  de  peu 

de  valeur  :  puis  il  s'en  retourna. 

La  chronique  ajoute  que  le  vicomte, 
pour  rccompenfer  un  homme  qui  Tavoit 
C  bien  fervi,  lui  donna  en  propriété 
le  lieu  de  Malmont  où  il  demeuroit  ;  & 
que  les  enfans  de  ce  payfan  furent  dé- 
corés du  baudrier  de  cheualerk.  Les  ano- 
bliffemens  font  donc  plus  anciens  qu'on 
ne  l'imagine.  Nous  en  verrons  d'au- 
tres preuves  dans  Thiftoire  des  trouba- 
dours. 

De  tout  tems  ,  la  vanité  fut  un  des 
grands  mobiles  de  la  vie  humaine.  Les 
princes ,  les  feigneurs  fe  piquoient  alors 
d'une  hofpitalité  fouvent  plus  faftueufe 
qu'utile  :  ils  vouloient  briller  par  la  pro- 
fufion.  Leurs  fujets  fe  faifoient  un  point 
d'honneur  d'y  concourir;  des  diftindions 
flatteufes  >pouvoient  devenir  aifément 
une  amorce,  pour  en  tirer  de  grands  far 
crifices. 

Élevé  dans  cette  maifon  brillante  s 


DES  Troubadours.      2$ 

ïivec  un  talent  propre  à  Tyvfllfendre  cher 
&  recommandable ,  Bernard  y  trouva  un 
écueil  où  les   troubadours  échouèrent 
ordinairement.  Agnès  de  Montluçon , 
femme  du  vicomte  Ebles  ,  étoit  jeune , 
belle ,  vive  &  enjouée.  Elle  fut  bientôt 
l'objet  unique  des  chanfons  du  jeune  & 
tendre  poète.  L'admiration  l'infpira  d'a- 
bord ;  un  autre  fentiment  ne  tarda  guère 
à  l'animer.  Le  progrès  de   Tamour  fe 
développe  dans  fes  vers.  »  Je  ne  puis , 
»  dit-il,  me  cacher  le  trouble  de  mon 
»  ame  ;  mais  en  feignant  de  chanter  & 
»  de  rire ,  je  faurai  du  moins  le  cacher  à 
»  ceux  qui  m'obfervent.  a 

Il  chanta  en  effet ,  tantôt  le  retour 
du  printems,  qui  rend  aux  arbres  leur 
verdure,  aux  prairies  l'émail  des  fleurs, 
au  roflîgnol  l'harmonie  de  fa  voix  ;  tan-» 
tôt  la  puifTance  de  l'amour,  les  douceure 
&  les  dangers  d'un  attachement ,  Tin- 
fidélité  ou  l'indifcrétion  des  hommes  , 
l'inconftance  6c  les  caprices  des  femmes* 


^4        HiST.   LITTÉRAIRE 

Vains  efFdws  pour  déguifer  fa  pafîîonî 
Il  fentit  que  ce  n*étoit  qu'un  moyen  dé 
l'entretenir  ,  &  que  l'amour  feul  diéloit 
*es  vers.  C'eft  ce  qui  lui  fait  dire  en  di- 
vers endroits  :  »  Les  bonnes  chanfons 
»  naiffent  toutes  du  cœur.  Mais  le  cœur, 
»  qui  peut  l'animer,  fi  ce  n'efl:  l'amour?.  • , 
»  La  joie  qu'enfante  l'amour  me  pénètre, 
s»  &  paiïe  dans  mes  chants  pour  les  embel- 
»  lir.  Pourquoi  s'étonner  du  fuccès  qu'ils 
»  ont  dans  le  monde?  Celui  qui  aime  plus 
»  doit  auflî  mieux  chanter.  « 

S'élevantenfuite  contre  les  faux  amans, 
il  paroît  fe  plaindre  à  la  providence, 
de  ce  qu'elle  ne  leur  a  pas  imprimé  un 
caradère  diftindif.  Une  corne  au  milieu 
du  front ,  c'eft  la  marque  à  quoi  il  vou- 
droit  qu'on  les  diftinguât.  Gtez  la  cor- 
ne, aujourd'hui  ridicule,  vous  retrouvez 
la  penfée  d'Euripide  fi  bien  rendue  par 
Racine: 

Et  ne  devroît-on  pas  à  des  fîgnes  certains  y 
Keconnoître  le  cœur  des  perfides  humains  f 

Le 


DES  Troubadours.  CLf 
Le  refpeâ: ,  la  crainte  de  déplaire  ,  te- 
noient  depuis  long-tems  fa  langue  capr 
tive.  Enfin ,  il  ofa  parler;  &  il  ne  trou- 
va dans  la  vicomteiTe  que  du  mépris. 
De-là  ces  plaintes  d'un  amant  pafïionné, 
éparfes  dans  Tes  chanfons  :  »  Je  ne  con- 
»  nois  Tamour  que  par  les  inquiétudes 
»  qui  m'agitent  ;  mais  ces  inquiétudes  me 
»  font  chères.  Non  ,  je  ne  changerois 
»  pas  mes  tourmens  pour  tous  les  biens 
»  que  défirent  les  hommes.  Amour ,  fi 
»  tes  peines  ont  pour  moi  tant  de  char- 
»  mes ,  que  dirois-je  de  tes  plaifirs  !  Ah  ! 
»  fais  que  j'aime  toujours ,  même  fans 
»  être  aimé  ■*".  a 

Dans  une  autre  pièce  :  »  Tandis  que 
»  les  années  ont  des  variations  réguliè- 
»  res ,  &  qu'une  faifon  fait  toujours  pla- 
»  ce  à  une  autre ,  je  languis  conftam- 

*  RoufTeau  dit  auffi  : 

Du  moins ,  Amour ,  fais-moî  bailler  cédule 
D'aimer  toujours ,  même  fans  être  aimé. 
Jomz  J.  B 


2^6  HîST.  LlTxé^AlRE 
»  ment  dans  le  même  état  ;  foupirant  fans 
»  cefle ,  jamais  écouté.  Que  fert  l'amour, 
39  quand  il  n  eft  pas  réciproque  ?  Je  pa- 
»  rois  gai ,  &  j'ai  la  mort  dans  le  cœur. 
»  Vit -on  jamais  faire  pénitence  avant  le 
»  péché  ?  Je  ne  chanterai  plus  ;  je  m'é- 

»  loignerai Mais  non  ;  ma  conftan- 

»ce  touchera  peut-être  celle  que  je 
»  veux  Éuir.  Si  j'obtiens  ce  bonheur , 
»  j'éprouverai  ce  que  dit-la  Bible  :  Quen 
»  bonne  aventure  j  un  jour  vaut  bien  cent,  « 
Le  poète  profane  ici  fcandaleufement 
un  paiTage  de  David  :  Dles  una  in  atriis 
tuisfuper  millia.  Nous  verrons  plus  d'une 
licence  pareille ,  très-propre  à  caradéri- 
fer  l'efprit  du  flècLs. 

Ailleurs,  il  s*exhorte  à  la  perfévérance 
par  l'exemple  de  l'eau,  qui,  tombant 
goutte  à  goutte  fur  une  pierre  ,*  vient  à 
bout  de  la  percer;  belle  image  qu'on 
trouve  dans  Lucrèce  &  dans  Ovide , 
mais  que  tout  homme  d'efprit  peut  tirej» 
l^e  fon  propre  fond,  . 


ôEs  Troubadours,     n-j^ 

Enfin  ,  allîs  un  jour  auprès  de  la 
vicomtefle ,  à  l'ombre  d'un  pin  ,  il  en 
reçut  un  baifer.  »  Alors  il  ne  vit  plus, 
»  n'entendit  plus,  ne  fut  plus  ce  qu'il  faifoit 
»  ni  ce  qu'il  difoit.  (C'eft  la  peinture  qu'il 
fait  lui-même.)  »On  étoit  au  fort  de  Thi- 
»  ver  ;  &  il  fe  croit  au  mois  de  mai, 
»  Les  prés  lui  femblent  couverts  d'une 
33  riante  verdure  ;  la  neige  devient  pour 
»  lui  un  tapis  de  fleurs  ;  &  l'hiver  fe  trans- 
»  forme  en  printems.  «: 

Il  comparoit  le  baifer  qu'il  avoit  reçti 
à  la  lance  d'Achille,  feule  capable  de 
guérir  les  bleffures  qu'elle  avoit  faites. 
Voilà  un  trait  d'érudition,  fingulier  dans 
un  troubadour.  On  ne  croira. point^qu'ii 
Tait  emprunté  du  grec.  Il  connoifToit 
apparemment ,  &  c'étoit  beaucoup  ,  le 
diftique  d'Ovide  ,  faifant  allufion  à  la 
fable  d'Achille  &  de  Téièphe  : 

J^ulnus  inHercuUo  qua  quondam  fecerat  hajla.^ 
yuln^ris  auxîUum  Fellas  hafij.  tullt, 

Remed.  Am.  L.  I.  v.  4f,' 
Bij 


I 


28  Hl  ST.    LITTÉRAIRE 

Bernard  touchoit  à  la  fin  de.  fon  bon- 
heur. Sa  réferve  &  fa  difcrétion  Tavoient 
garanti  de  la  médifance.  L'objet  de  tou- 
tes fes  ehanfons  n'étoit  nommé  dans  au- 
cune ,  jufqu  a  celle  où  il  parle  du  bai- 
fer.  Auparavant  les  noms  feints  de  Bel- 
refer  &  d'Arinan  rendoient  le  myftère 
impénétrable.  Mais ,  foit  qu  un  premier 
devoir  violé  en  faffe  fucceffivement  vio- 
ler d'autres ,  foit  que  le  fuccès  d'une  paf- 
fion  enhardiffe  &  aveugle  également ,  il 
eut  l'imprudence  de  nommer  la  vicom- 
tefle.  Ce  ne  fut  pas  fans  précaution  ;  car 
la  pièce  dont  il  s'agit  efl:  fort  obfcure  , 
quoiqu'en  général  le  ftyle  du  troubadour 
ait  une  grande  clarté.  Le  vicomte  foup- 
çonna  néanmoins  le  fecret  fatal ,  &  fe 
livra  au  relfentiment.  Doit-on  lui  appli- 
quer une  chanfon  de  Bernard  ,  où  il 
exhorte  une  femme  qu'il  ne  fauroit  plus 
voir ,  à  fe  venger  d'un  mari  jaloux  qui 
la  maltraite  ,  qui  la  bat  ?  Un  feigneur 
pouvoit  être  capable  alors  de  cette  bru- 


bEs  Troubadours,  sp; 
tallté.  Tout  ce  que  nous  favons  ,  c  eft 
<ju  il  fit  garder  étroitement  la  vicom- 
tefTe ,  &  qu  il  chaffa  le  pocte  ,  avec  dé*- 
fenfe  de  demeurer  même  fur  les  terres 
'<lu  château. 

L'infortuné  troubadour  n'emporte  que 
la  confolation  de  laiffer ,  comme  il  dit , 
fon  cœur  en  otage  à  la  dame  qu'il  veut 
aimer  toute  fa  vie.  Cependant  il  lui 
échappe  des  plaintes  contre  elle  ,  dont 
nous  ignorons  la  caufe  ;  mais  fort  amour 
n'en  eft  pas  moins  vif.  On  le  voit  dans 
une  pièce  d'adieux  à  fes  amis ,  oii  em- 
ployant une  expreiîion  d'Ovide  ,  il  leur 
fouhaite  le  bon-jour^  qu'il  na  pas  ^.  Cette 
pièce  eft  adrelTée  en  Provence  ;  nom 
commun  à  toutes  les  provinces  méridio- 
nales ,  &  par  conféquent  au  Limoufin, 

Un  poëte ,  tel  que  Bernard  ,  ne  pou- 
voit  guère  manquer  d'afyle,  en  un  (îècle 
d'enthoufiafme  pour  la  poéfie  galante. 
>■■■  .  ■  ■'  ■■  »■- ^ 

f  Quam  non  habet  illa  falutim, 

Biij 


50         HiST.    LITTÉRAIRE 

Il  en  trouva  un  à  la  cour  de  la  duchefli 
de  Normandie  ,  Eléonore  de  Guienne  , 
qui  ,  après  le  divorce  de  Louis  VII , 
avoit  époufé  en  iij':2  Henri,  due  de 
Normandie  ,  depuis  roi  d'Angleterre , 
Henri  II  [i]^ 

Cette  princefTe,  trop  connue  par  fes 
galanteries  ,  accueillit  le  troubadour 
avec  une  bonté  pleine  d'eftime  &  de 
confidération.  Il  ofa  bientôt  foupirer 
pour  elle.  Quoique  le  langage  de  Ta- 
mour  ne  fût  fouvent  qu'un  jeu  d'ima- 
gination ou  d'efprit ,  il  paroît  vraiment 
férieux  dans  les  chanfons  où  Bernard 
célèbre  Eléonore.  Ce  qu'il  appeloit  la 
tyrannie  du  rang  ^  étoit  peu  capable  d'en 
impofer  à  Ion  coeur. 

Une  pièce  ,  adrclTée  diredement  à  la 
princelTe  ,  le  peint  embrâfé  d'amour 
pour  une  dame,  à  qui  il  n'ofe  le  dire., 
parce  qu'elle   dédaigneroit   des   vœu^ 

*,  Voyez  la  note  à  la  fin  de  rartlclet 


DE?  Troubadours.  31 
indignes  d'elle  :  rtiais  fî  la  timidité  rem- 
pêche  de  déclarer  fes  fentimens  ;  fa  for- 
blefTe  ne  lui  permet  pas  aufli  de  les  fur» 
monter. 

»  J'aimerois  mieux  ,  dit-il  ailleurs, 
»  mourir  du  tourment  que  j'endure,  que 
»  de  foulager  mon  cœur  par  un  aveu 
»  téméraire.  Elle  m'a  permis ,  il  ell  vrai  * 
»  de  lui  faire  telle  demande  que  je  vou- 
»  drai  ;  (  ou ,  félon  le  langage  de  nos  ro- 
»  manciers ,  de  demander  un  don,  )  Mais 
»  j'aurois  à  lui  faire  une  demande  de  fi 
3»  haut  prix ,  qu'un  roi  ne  devroit  point 
»  la  rifquer.  Cependant  elle  approuve 
»  que  je  lui  écrive  ,  &  elle  fait  lire.  « 
(Savoir  lire  n'étoit  pas  un  mérite  corn- 
Hiun  parmi  les  grands.) 

Plufieurs  autres  pièces  font  poftérieu- 
res ,  fans  doute  ,  au  départ  d'Eléonore 
pour  l'Angleterre.  Alors  fe  félicitant  d'un 
choix  à  jamais  glorieux  pour  lui  ,  le 
poëte  s'attendrit  au  fouvenir  de  fa  dame 
qui  n'eft   plus  en  France.  »^  Que   na 


52  HrST.    JlITTéRÀIRl 

»  puis-je  fendre  les  airs  comme  rhirort- 
»  délie  ,  &  porter  mon  cœur  ,  chaque 
»  nuit,  aux  pieds  de  celle  à  qui  fof&e  de 
»  loin  mes  chanfons  !  « 

Il  dit  encore  :  »  Éloigné  de  ce  que 
»  j*aime ,  je  m'occupe  de  fon  image  gra- 
»  vée  au  fond  de  mon  cœur.  Tous  les 
»  matins  ,  le  rolîignol  rae  réveille  en 
»  chantant  fes  amours  :  il  me  rappelle 
»  les  miennes  ;  &  je  préfère  de  fî  douces 
a>  penfées  au  plaifir  du  fommeil.  «  L'en- 
voi efl:  pour  Hugonet ,  fon  ami  ou  jon- 
gleur ,  qu'il  prie  de  chanter  fes  vers  à  la 
reine  de  Normandie* 

Par  un  autre  envoi,  il  charge  fon  met 
fager  de  paffer  la  mer  avec  fa  chanfon ,  & 
d'annoncer  à  fa  dame  que  bientôt  il  l'ira 
voir.  »  Ce  fera ,  dit-il ,  avant  l'hiver  pro- 
»  chain  ,  pourvu  que  j'en  obtienne  la 
»  permifiion  du  roi  d'Angleterre  &  duc 
»  de  Normandie ,  en  faveur  duquel  je 
»fuis  tout  enfemble  Anglois  3c  Nor* 
9>  mand,  « 


DES  Troubadours.  5jf 
»  A  en  juger  par  quelques  endroits  de 
fes  pièces  ,  la  princefle  n'avoit  pas  dédai- 
gné les  vœux  de  ce  téméraire  amant  : 
Quel  puififant  motif  pour  Tattirer  en 
Angleterre  !  »  Le  vent  qui  en  vient, 
»  dit  il ,  apporte  à  mes  fens  tous  les  par- 
»  fums  du  paradis.  «  Nous  ne  voyons 
pas  cependant  quil  ait  exécuté  fon 
projet.  De  la  cour  de  Normandie,  il 
pafTa  à  celle  du  bon  comte  Raimond  de 
Touloufe ,  &  y  demeura  jufqu  à  la  mort 
de  ce  prince  en  115^4.  Cétoit  Rai-» 
mond  V ,  célèbre  protedeur  des  trou- 
badours *. 

Là  vraifemblablement  furent  compo-^ 
fées  celles  des  chanfons  de  Bernard  ,  qui 
n  ont  point  rapport  aux  deux  principa- 
les circonftances  de  fa  vie.  Tantôt  il  fe 
dépeint  plus  heureux  qu'auparavant  dans 
fes  amours  ;  tantôt  il  fe  plaint  d'avoir 
été  facrifié  à  un  rival.  Il  dit  d'une  per- 


Voyez.  Hiû,  du  Languedoc  j  t.  3^ 

Bv 


54  HiST.  LITTERAIRE 
fi  de  maîtrefle ,  que  ne  pouvant  fe  réfou- 
dre à  ne  plus  l'aimer,  il  diflîmulera  pouc 
tâcher  du  moins  d'en  conferver  la  moi- 
tié; quoiqu'en  acceptant  ce  partage,  il 
s'expofe  à  être  traité  de  cornard.  Ce 
mot  très-ancien ,  comme  Ton  voit ,  s'ap- 
pliquoit  même  aux  amans. 

Au  fujet  de  la  même  femme ,  il  dit 
ailleurs  que  ,  vengé  de  fa  perfidie  par 
l'inconftance  du  nouvel  amant  qu'elle 
avoit  pris ,  il  efl:  réfolu  de  la  quitter  ^ 
d'autant  mieux  que  Wfpérance  bretonns 
dégrade  un  feigneur ,  &  le  fait  dégénérer 
en  écuyer.  La  diftance  d'un  feigneur  ou. 
chevalier  à  un  écuyer  étoit  donc  fbrr 
conCdérable.  Quant  à  Yefpérance  bre^- 
tonne  j,  expreffion  commune  des  trouba- 
dours ,  c'étoit  une  efpérance  vaine,  com- 
parée fans  doute  à  celle  des  Bretons 
pour  le  retour  du  grand  Arthur ,  fur  qui, 
on  racontoit  tant  de  fables. 

Outre  une  cinquantaine  de  chanfons 
jde  Bernard  de  Ventadour,  nous  avons 


35 ES  Troubadours,  ^f 
<ïe  lui  deux  tenfons  on  jeux-partis  ^  où  il 
eft  interloeuteur  avec  Peyrols.  Dans  la 
première tenfon ,  Peyrok  lui  demande^ 
Comment  il  peut  réfifier  à  la  r^oix  du  rojl 
fignolj,qui  Vinmtt  à  chanter,  —  raima 
mieux  dormir  ,.  répond-il  ;  l^ amour  e/?  une 
folie  dont  je  fuis  guéri.  Dans  la  féconde ,  ù 
demande  à  Peyrols  ^  Pourquoi  il  a  été  fi 
long  -  temps  fans  faire  de  chanfons  .^  — •- 
C'ejî  ^  répond  l'autre ,  quon  m  chante- 
bien  quêtant  amoureux  ^  ^  je  ne  le  fui  i: 
plus»  Bernard  réplique  :  Si  cela  rend^ 
muet  jj^aur ois  perdu  la-  voix,  depuis  plu^ 
d'un  an,- 

Une  feule  pièce  nous  offre  quelque- 
cliofe  d'hiftorique.  Elle  eft  adreffée  à. 
Jeanne  d'Efte  ^.  Le  poëte  y  exhorte^ 
Tempereur  Frédéric  I  à  faire  repentir 
{^  Milanois  de  leur,  révolte  ,  &  à  pren- 
dre garde  qu'ils  n'aient  le  deflfus.    Lq: 

*  Jeanne  d'Efte  ne  fe  trouve  point  dair^  les* 
Trahies  généalogiques  de  la  mûCon  d'Efle':,  par 
M;.de  Chazot. 


'5^         HiST.    LITTÉRAIRE 

comte  de  Touloufe  entretenoit  des  liai- 
fons  avec  Frédéric  :  e'eft  étoit  alTez  pour 
que  Bernard  fe  déclarât  partifan  de 
l'empereur.  Celui-ci  fe  vengea  en  effet  5 
car  Milan  fut  pris  &  rafé  en  1 1  (^3 . 

Plufieurs  noms  illuflres  fe  trouvent 
dans  une  pièce  ,  où  le  poëte  abjure  Ta- 
mour.  y>  Il  n'eft  reine  ni  duchefle  qui 
»  put  me  tenter.  Je  refuferois  à  la  corn- 
»  teffe  de  Provence.,  à  la  dame  de  Salu- 
»  ces ,  &  à  fa  charmante  fœur  Béatrix 
a>  de  Viennois ,  &c.  «  Peut-être  ne  vou* 
loit-iî  qu'amener  Téloge  de  ces  dames  ;; 
peut-être  dégoûté  en  effet  des  pafîions  »- 
formoit-il  déjà  le  projet  d\me  retraite-; 
religieufe. 

Qu'un  poëte  galant  &  homme  de. 
cour  eût  fini  par  fe  faire  moine ,  on  ner 
doit  pas  s'en  étonner ,  puifque  des  prinr 
ces  vicieux  en  donnoient  fouvent  l'exem- 
ple^ Après  la  mort  de  fon  protedeur 
Raimond  V ,  il  fe  retira ,  non  au  mO'- 
ïtaftère  de  Montmajourj  comme  k  dit 


DES  Troubadours.  57 
Noftradamus ,  mais  à  Tabbaye  de  Daloa 
en  Limoufin, 

Nos  manufcrits  lui  attribuent  une 
pièce  qui  paroît  avoir  été  compoféé  en 
Syrie  ,  &  dont  l'auteur  vouloit  em- 
ployer les  tournois  ,  pour  plaire  à  fa 
maîtrefle.  Nous  ne  la  croyons  point  de 
Bernard  :  rien  ne  peut  faire  conj,eâ:urer 
qu'il  ait  été  en  Afie. 

NOTE 

SUR    LA    DUCHESSE    DE    NoRMANDIE; 

[i]  L*auteur  provençal  de  nos  vies  manoifcri- 
tes  dit  que  Bernard  alla  trouver  la  ducheïïè  de 
Normandie,  &  que  Henri  roi  d'Angleterre, 
rayant  époufée  ,  l'emmena  de  Normandie  en^ 
Angleterre.  Il  auroit  dû  dire  que  Henri ,  qui 
Favoit  époulce  étant  duc  de  Normandie  ,  l'em- 
mena en  Angleterre  lodqu'il  eut  fîiccédé  au 
roi  Etienne.  Noflrxdamus  &  fès  copilles  ont: 
pris  Richard  pour  Henri  1 1  ,  en  parlant  de  la 
duchefle  de  Normandie.  L'hiilorien  àvt  Lan- 
guedoc ,  d'ailleurs,  fi  judicieux  &  fî  exad ,  eft 
tombé  dans  la  même  méprifè  ;  perfiiadé  qu'il 
s'ag^ilToit  d'Alix  de  France  y  fille  de  Louis  Y II 5. 


'^S  HîST.  EITTÉRAÎRE 
qui  époulà  Richard  d'Angleterre.  Mais  Richard 
ji*étoit  point  duc  de  Normandie  ;  &  la  princefle 
auroit  dû  être  nommée  duchefîe  de  Guienne». 
La  cauiè  de  cette  méprifè^  eft  que  l'auteur  pro- 
vençal ,  pariant  de  la  duchefTe  de  Normandie  , 
dit  qu'elle  étoit  très  -  jeune  ;  ce  qui  paroit  ne 
pouvoir  convenir  à.  Eléonore.  Pour  réfuter  une 
pareille  indudion  ,.  il  (îiffit  feulement  de  remar-- 
quer  qu'Eléonore  eut  huit  enfans  de  (on  fécond; 
mari.  EHe  pouvoit  donc  pafFer  pour  jeune  quandi 
die  i'époufâ,. 


DES    TrOUBAHOURS.        ^^ 

1 1  r. 

G  A  R I M  D^  A  PC  H I E  K. 

X-/  A  maifon^  d'Apchier ,  qui  fubfifte  en^ 
core ,  une  des  plus  nobles  du  Qévaudan  ^, 
tire  fon  nom  du  château  d'Apchier  s, 
Ctué  dans  cette  province.  Elle,  a  eu  plur 
Ceurs  Garins.  Celui-ci  vivoit  fous  Rai- 
mond  V,  comte  de  Touloufe.  Sa  naift- 
fance  le  diiHngue  parmi  les  troubadours 
plus  que  Tes  ouvrages^. 

Garin  d'Apchier  fut,  félon 
nos  manufcrits  ,  vaillant  Cr  hon  guerrier^, 
bon  troubadour  >  bon  chevalier  j  il  fut  bien 
faire  V amour  ^  être  galant  s  ùt  poujfa  IcL 
libéralité  jufquâ  donner  tout  ce  quil  avoiu 
A  en  juger  par  cet  éloge,  il  diat  jouir 
d'une  grande  confidération.  Nous  ne: 
trouvons  cependant  aucune,  particularité 
de  fes  exploits  de  chevalerie ,  ni  de  fes 
aventures  galantes.  Comme  poëte  ,  i| 
mérite  peu  d'être  célébié. 


40  HiST.    LITTÉRAIRE 

.  On  lui  attribue  Tinvention  du  defcordf 
genre  de  compofition  inconnu.  Un  glof- 
faire  manufcrit  François  &  latin ,  qui  efl 
à  Florence  dans  la  bibliothèque  de  Saint- 
Laurent  ,  interprète  ce  mot ,  d'une  cer- 
taine diverfité  &  variation  dans  le  chant. 
Nous  n'en  favons  pas  davantage. 

Cinq  pièces  feulement  de  Garin  font 
parvenues  jufqu'à  nous  ;  toutes  adreflces 
à  Communal,  fon  jongleur,  qu'il  tourne 
grofîièrement  en  ridicule.  Ce  vieux  jon- 
gleur avoit  la  manie  de  faire  îe  galant  & 
le  poëte  ;  deux  rôles  auiîî  peu  compati- 
bles avec  fon  âge  qu'avec  fon  efprit.  Le 
troubadour  lui  reproche  dans  une  pre- 
mière pièce,  de  chanter  mauffadement 
fes  vers ,  qui  lui  font  gagner  du  pain  ;  Se 
ajoute  que  la  comtefle  de  Beziers-Bur- 
lats  l'exhorte  à  le  congédier. 

Piqué  fans  doute  d'une  réponfe  du: 
jongleur,  il  revient  à  la  charge  avec  plus 
de  fiel. 

î»  Mon  Communal  montre  bien  cjue. 


DES  Troubadours,  ^.t 
fe  s'il  pouvoit  dire  ou  faire  quelque  chofe 
»  pour  me  fâcher ,  il  ne  s'y  épargneroit 
3»  pas.  Mais  jeunefle  &  pouvoir  lui  man- 
»  quent  ;  vieillefTe  &  pauvreté  Tafliègent, 
»  Il  n'a  ni  ami  ni  feigneur  à  qui  il  ne 
»  déplaife ,  fi  ce  n'e^  quand  il  débite  mes 
»  chanfons.  Si  je  voulois  le  ruiner  ,  je 
»  n  aurois  qu  a  lui  oter  mes  vers  :  il  ne 
»  trouveroit  plus  de  table  oii  manger. 
»  Aucun  mari  ne  doit  le  craindre  :  on 
»  peut  lui  permettre  de  faire  le  galant 
»  auprès  de  telle  femme  qu'il  voudra.  Du 
»  plus  méchant  morceau  de  bois ,  on 
»  feroit  un  homme  auiîi  bien  tourné  que 
3»  lui.  Il  n'a  ni  peau ,  ni  chair ,  ni  cou- 
»leur,  ni  force,  ni  jeunefTe.  Quel  mari 
»  pourroit  être  jaloux  de  ce  perfon- 
»  nage? a 

Il  lui  dit  fur  le  même  ton ,  dans  une 
troifième  pièce  :  »  Vos  mauvais  Jzrve/zfei 
»  me  font  détefter  vous  &  votre  jongle- 
»  rie.  J'aimerois  mieux  entendre  limer 
p  des  éperons ,  &  chanter  des  faucons 


42         HiST.    LITTéllAIRK 

»  avec  des  coqs  ,  que  de  vous  enten-^ 
»  dre.  a  Le  refte  efl:  un  reproche  grolTîer, 
fur  une  jeune  fille  qui  a  voit  rcfufé  Com- 
munal. 

Ces  injures,  prefque  fans  efprit ,  don^ 
nent  quelque  idée  &  des  mœurs  dis 
tems  ,  &  de  l'état  de  jongleur.  Elles 
prouvent  auiîi  quun  jongleur  obfcur,  fe 
mêlant  de  verfifier ,  ofoit  tenir  tête  à  un 
noble  troubadour. 

f 


DES  Troubadours,      45] 

I    V. 

PONS  DE  GAPDUEIL. 

Jl  ONS  DE  G  A  PDUE  IL,  riche  baron 
dans  le  diocèfe  du  Pui ,  efl-  repréfenté 
par  Thiflorien  de  fa  vie  ,  comme  réunit- 
fant  à  tous  les  avantages  de  la  figure  la 
valeur  d  un  bon  chevalier ,  l'éloquence 
d'un  beau  parleur  ,  les  manières  d'un 
homme  agréable  &  galant ,  le  talent  de 
compofer  des  vers  ,  de  chanter  avec 
grâce,  &  de  jouer  des  inftrumens.  L'au- 
teur provençal  ne  lui  reproche  que  d'a- 
voir été  trop  économe  :  ce  qiCon  auroit 
m  peine  à  croire  j  dit- il  ,  en  trayant  de 
quelle  façon  il  recevolt  compagnie  ^fefak 
foit  honneur  de  fin  bien» 

Les  feigneurs  brilloient  &  fe  ruinoient 
par  la  prodigalité.  Apparemment  Cap-: 
dueil  vouloit  briller  comme  les  autres; 
fans  fe  ruiner»  &j:égloit  fa  dépenfe  dor. 


44  HiST.  IITTÉRAIIIE 
meftique  en  proportion  de  ce  qu  exî- 
geoient  les  dépenfes  extraordinaires.  Il 
ne  feroit  point  étonnant  qu'une  fage 
économie  lui  eût  attiré  du  blâme ,  dans 
un  fiècle  où  les  excès  attiroient  l'admis 
ration.  On  ne  dira  guère  d  un  avare  qu  il 
fait/è  faire  honneur  de  [on  bien. 

Ce  troubabour  eut  les  véritables 
moeurs  de  la  chevalerie.  Il  rendit  célèbres 
fes  amours ,  fans  que  la  paffion  parût 
l'entraîner  au-delà  des  bornes  de  la  pu- 
deur. Azalaïs ,  fille  de  Bernard  d'An- 
dufe ,  feigneur  diftingué  dans  la  marche 
<le  Provence  [i]  ,  &  femme  de  Noiiil  de 
Mercceur ,  grand  baron  d'Auvergne ,  fût 
la  dame  à  qui  il  confacra  fes  hommages. 
Les  fêtes  qu'il  lui  donna  étoient  comme 
autant  de  cours  plenières ,  où  accouroit 
en  foule  la  nobleffe  des  environs ,  où  le 
fpedacle  des  joutes  rendoit  les  afTem- 
blées  plus  brillantes ,  où  les  deux  amans 
étoient  célébrés  par  la  poéfie  &  la  mufi- 
que.  Le  baron  de  Mercœur  fe  prétoit  à 


DES  Troubadours,  '^f 
(Ces  démonftrations  de  galanterie.  On  les 
fuppofoit  donc  également  nobles  &  irré- 
prochables. 

Un  amour  romanefque  avoit  toujours 
fes  rafinemens  :  plus  il  étoit  plein  d'idées 
fantaftiques  ,  plus  il  étoit  fujet  à  des 
caprices  bizarres.  Après  avoir  pofTédé 
long-tems  les  bonnes  grâces  d'Azalaïs, 
&  les  avoir  cultivées  par  tant  de  fêtes 
dont  elle  paroifToit  ravie ,  Capdueil  foup- 
çonne  qu'elle  ne  l'aime  qu'en  vue  de  ces 
divertifTemens  qu'il  lui  procure.  Une  fe- 
crète  jaloufie  le  ronge  &  le  rend  injufte. 
Infenfible  à  toutes  les  preuves  de  prédi- 
lection qu'il  reçoit ,  il  ne  penfe  qu'à 
éprouver  un  cœur  où  il  veut  régner  par 
le  pur  amour. 

.  En  effet ,  il  fe  retire  en  Provence ,  & 
affede  de  s'attacher  à  la  femme  de  Rofce- 
lin, vicomte  de  Marfeille[2].Il  fe  flattoit 
que  la  baronne  de  Mercœur ,  inconfo- 
lable  de  ce*  changement,  lui  témoigne- 
roit  fes  regrets ,  s'il  étoit  aimé  ;  èc  qu'a-; 


^6         HlST.    LITTÉRAIRE 
îors  il  retourneroit  avec  joie  lui  faire  fâ 
cour.  Sinon  ,  il  auroit  du  moins  une 
preuve  qu  elle  ne  Taimoit  pas. 

Mais  il  ne  tarda  guère  à  fe  repentir  de 
fon  imprudence.  Dès  que  la  baronne  fut 
qu  elle  avoit  une  rivale  ,  fe  croyant  mé- 
prifée  ,  regardant  foa, chevalier  comme 
un  perfide,  elle  réfolut  d'oublier  l'ingrat. 
Elle  défendit  de  prononcer  fon  nom 
devant  elle.  Lorfque  par  hafard  on  par- 
loit  de  lui ,  un  filence  dédaigneux  expri- 
moit  fes  fentimens.  Enfin  pour  faire  di- 
verfîon  à  fon  chagrin ,  elle  fe  livra  aux 
divertiffemens  de  toute  efpèce. 

Capdueil  attendoit  en  vain  des  lettres 
pleines  de  reproches  amoureux.  Il  vou- 
lut du  moins  être  informé  par  fes  amis 
de  l'impreffion  que  fa  retraite  avoit  eau- 
fée.  Leurs  réponfes  aigrirent  fa  douleur. 
Impatient  de  réparer  fa  faute ,  il  revint 
dans  fes  terres  ;  il  écrivit  à  la  baronne 
pour  demander  grâce.  Point  de  réponfe, 
U  écrivit  de  nouveau  avec  la  plus  hum- 


bEs  Troubadours.  47 
Me  foumiflîon ,  demandant  à  fe  juftifier, 
.&  d'ailleurs  ne  refufant  aucune  peine 
dofît  il  feroit  jugé  digne.  Point  de  ré- 
ponfe  encore^ 

Alors  il  envoie  une  chanfon  pour  gage 
de  Tes  fentimens. 

»  Vous  n'avez  vu  que  légèreté  &  in- 
»  confiance  dans  ma  retraite  ;  mais  il  n'y 
»  avoit  qu'un  excès  d'amour.  J'ai  voulu 
»  éprouver  ce  que  produiroit  fur  vous 
»  mon  éloignement.  J'ai  eu  tort  de 
»  croire  cette  épreuve  nécefTaire.  Si  mon 
»  efprit  s'eft  égaré ,  mon  cœur  vous  a 
30  toujours  été  fidelle.  Quelle  douleur 
»  pour  moi ,  que  vous  n'ayez  témoigné 
»  aucun  regret  de  ma  bizarre  fantaifie  ! 
»  Vous  n'en  êtes  pas  plus  avancée  :  car 
3»  rien  ne  peut  me  détacher  de  vous,  ce 
Il  fe  fâche  contre  le  miroir  où  Azalaïs 
voit  fa  beauté ,  qui  la  rend  fî  fière. 

A  cette  chanfon  trop  peu  efficace ,  en 
fuccéda  une  autre  dans  le  même  fens , 
&  également  inutile.  Notre  malheureux 


48         HrST.    LÏTTéllAlRfî 

troubadour  employa  un  meilleur  moyen; 
Il  eut  recours  à  trois  dames  diftinguées, 
dont  la  médiation  &  les  inftances  le  firent 
enfin  rentrer  en  grâce.  Il  jura  de  ne  s'é- 
carter jamais  du  droit  chemin  de  Ta- 
mour  :  fa  fidélité  fiit  en  effet  hors  d'at- 
teinte. Nous  avons  de  lui  vingt  chan- 
fons  que  cette  pafiîon  lui  infpira.  Les 
petits  détails  en  font  peu  intéreflans. 

La  mort  lui  ayant  enlevé  Azalaïs ,  il 
la  célébra  dans  une  complainte ,  où  il  dit 
que  les  anges  font  occupés  à  la.  louer  en 
paradiu  La  douleur  pénètre  fon  ame;  il 
n'a  plus  les  mêmes  défirs  :  il  ne  veut 
plus  chanter,  &  renonce  pour  jamais  à 
l'amour. 

Privé  de  l'objet  de  fa  tendrefle ,  plon- 
gé dans  une  triftefTe  profonde ,  Capdueil 
devint  effedivement  dévot.  Il  fe  livra 
aux  fentimens  religieux  ,  fi  propre?  à 
remplir  le  vide  que  les  pafîions  lailTent 
dans  l'ame.  On  fait  que  les  malheurs  de 
Tamour  ont  fouvent  infpiré  le  goût  du 

cloître» 


»Es  Troubadours.  ^^ 
cîoître.  Mais  un  chevalier  trouvôit  alort 
de  quoi  fignaler  fa  dévotion  ,  fans  quitr 
ter  le  monde  ;  c'étoit  le  tenis  des  croi- 
fades. 

Non  content  de  prendre  la  croix ,  1© 
troubadour  devint  en  quelque  forte  ua 
zélé  prédicateur  de  la  guerre  fainte.  lî 
compofa  pour  cet  objet  deux  poëmes  , 
où  nous  trouvons  quelques  traits  aiTeaj 
remarquables. 

Il  dit  que  \q  vicaire  de  S.  Pierre  a  en- 
voyé par  fes  cardinaux  &  légats  fabfo- 
lution ,  en  vertu  du  pouvoir  qu'il  a  reçu 
de  délier  tous  les  péchés  du  monde.  Ea 
conféquence ,  il  preffe  Iss  chrétiens  d'o-. 
béir  aux  exhorteitions  pour  lacroifade, 
&  d'aller  punir  les  outrages  que  les 
Turcs  font  aux  faints  lieux.  Cette  qua- 
lité de  vicaire  »  au  lieu  de  fuccejjeur  de 
S.  Pierre  ,  fuppofe-t-elle  une  idée  diffé- 
rente des  nôtres,  ou  feulement  une  incor- 
redion  du  poëte?  C'eft  un  problème  qu'il 
fer  oit  difficile  de  réfoudre  parfaitement. 
Tome  L  G 


JO         HiST.    LITTÉRAIRE 
On  ne  foupçonnera  pas  du  moins,  de  Ù 
part ,  un  deflein  d'affoiblir  le  refpeâ:  pour 
lautorité  du  pape. 

Il  afTure  qu'en  prenant  la  croix ,  les 
pécheurs  fe  laveront  de  leurs  crimes, 
fans  être  obligés  d'embrajjer  Vétat  monaf- 
tique.  Il  promet  le  paradis  à  ceux  qui 
partiront ,  &  menace  de  Tenfer  ceux  qui 
refteront.  Il  n'excepte  que  les  malades 
ù'  les  l'ieillards  :  encore  doivent-ils  don* 
ner  de  l'argent  aux  croifés. 

Jufqu'où  alloient  donc  les  préjugés 
fuperftitieux  de  ce  fiècle!  Marcher  con- 
tre les  Turcs ,  ou  fe  faire  moine  :  voilà  , 
félon  Capdueil ,  Tunique  voie  de  falut 
pour  les  pécheurs  !  Il  faut  courir  en 
Afie  ,  les  armes  à  la  main ,  pour  éviter 
fenfer  &  pour  gagner  le  paradis  !  Les 
malades  feuls  &  les  vieillards  font  dif- 
penfés  d'une  obligation  ,  qui  tend  au 
malheur  des  familles ,  à  la  ruine  des 
royaumes  !  On  les  oblige  encore  d'ache- . 
tçr  cette  difpenfe  à  prix  d'argent!  Ceft 


î)Es  Troubabours.  yi 
aînfi  qu'une  aveugle  crédulité  entraînoit 
les  hommes  dans  toutes  fortes  d'abîmes. 

Enfin  ,  le  troubadour  exhorte  les  rois 
de  France  &  d'Angleterre  à  faire  la 
paix,  ajoutant  que  celui  qui  la  fera  le 
premier  en  fera  plus  honoré ,  &  aura  la 
couronne  des  cieux.  Il  fouhaite  auiîî  que 
le  roi  de  la  Pouille  &  l'empereur  vivent 
en  paix  jufquà  la  délivrance  du  faint 
fépulcre. 

Les  guerres  de  Philippe-Augufle  & 
de  Henri  II  fcandalifoient  l'Europe ,  qui 
ne  refpiroit  que  la  guerre  fainte.  Ces 
deux  rois  facrifièrent  leurs  animofités  en 
1 1 8  8 ,  pour  prendre  la  croix  de  concert. 
Tant  l'opinion  avoit d'empire,  même  fur 
les  couronnes.  Quant  au  roi  de  la  Pouille, 
c'étoit  Guillaume  II ,  un  des  principal^: 
appuis  de  la  ligue  formée  en  Italie  con- 
tre l'empereur  Frédéric  Barberouffe.  Ils 
eurent  enfemble  des  difputes  afTez  con- 
fidérables ,  mais  fans  guerre  déclarée. 

Pons  de  Capdueil  ne  démentit  point 

Cij 


y 2         H<IST.    LITTÉRAIRE 

fes  exhortations  par  fon  exempLe  :  îl 
Hiourut  dans  la  troifième  croifade. 

Noftradamus  ,  dont  il  faut  relever 
fans  cefle  les  méprifes ,  confond  ce  trou»^ 
badour  avec  un  Pons  du  Breuil ,  que 
perfonne  n'a  connu ,  &  auquel  il  attri- 
bué un  poëme  fur  les  amours  furieux 
d'André  de  France  ;  Thiftoire  ou  le 
roman  d'André  de  France ,  fouvent  in- 
diqué dans  les  poéfîes  provençales,  n'eft 
point  parvenue  jufqu'â  nous.  Le  héros 
mourut  d'amour  pour  fa  maîtreffe  ;  c'eft 
tout  ce  que  l'on  ,en  peut  dire  de  plus 
certain. 

Dans  ks  additions  de  Crefcimbénj 
aux  vies  de  Noftradamus,  il  eft  parlé  de 
Pons  de  Capdueil  conformément  aux 
^taiîs  que  nous  avons  tirés  de  nos  ma^ 
riufcrits. 

NOTES. 

[  I  ]  On  appeloit  alors  marche  (  frontière  )  de 
prQVÇUce  ,  la  partie  du  Languedoc  qui  conjfine 


©E^  Troubadours,     'f^f, 

a  la  rive  droite  du  Rhône.  On  donnoit  le  même 
nom  à  la  partie  du  comté  de  Forcalquier ,  fituee 
fur  la  rive  gaiiehe.  La  maifon  des  /èigneurs- 
d'Anduiè  étoit  fort  illuHre  en  Languedoc, 

[  1  ]  Rofcelin  ,  cinquième  fils  de  Hugues- 
GeofFroi  II ,  avoit  été  moine  de  Saint- Victor,; 
Il  quitta  le  cloître ,  pour  partager  la  vicomte 
de  Marlêiile  avec  lès  frères ,  &  il  épou(â  vers 
l'an  1170  Adalafia  ^  fa  proche  parente  ,  que  nos 
vies  manufcrites  nomment  Audiarts.  Le  pape 
Innocent  III ,  Ci  célèbre  par  fès  en:reprifès  con-* 
tre  les  couronnes  ,  l'excom^munia  ,  &  voulut 
empêcher  les  Marleillois  de  lui  obéir.  Après 
quelque  réiîiîance  ,  Rofcelin  s*étant  humilié  , 
obtint  Tablblution.  On  lui  permit  d'adminiitret 
fbn  domaine  pour  payer  les  dettes  ;  après  quoi 
il  devoit  rentrer  dans  le  cloître.  Il  y  rentra  &  )^ 
piQurut,  (  Hijî,  de  MarjdLU  ,  /.  5 .  c.  7  § ,  ) 


»«^» 


eiii 


5*4        HiST.    LITTÉRAIRE 

V. 
RICHARDI,  roi  d'Angleterre. 

X  L  eft  étonnant  de  trouver  parmi  les 
troubadours  un  roi ,  dont  les  hiftoriens 
ne  parlent  que  comme  d'un  guerrier 
fougueux,  &  d'un  tyran  avare  &  débau- 
ché. Son  rôle  poétique  eut ,  fans  doute, 
peu  d'éclat.  Des  taiens  fupérieurs  dans 
un  fouverain  n'échapperoient  point  à 
l'hifloire  ;  des  taiens  médiocres  .  lui 
échappent  aifément,  lorfqu'ils  font  cou- 
verts par  de  violentes  entreprifes  ou  par 
des  ades  d'oppreiîion.  Quoique  Charles 
IX  en  France  ait  écrit  d'aflez  bons  vers, 
on  le  connoît  à  peine  pour  un  poète  ; 
mais  le  malTacre  de  la  Saint-Barthélemi 
l'a  rendu  fameux. 

Richard,  fils  &  fucceffeur  de 
Henri  II,  roi  d'Angleterre,  de  la  maifon 
d' An  j  ou-Plantagenet,  avoit  été  fait  comte 


DES  Troubadours,  jj; 
Ide  Poitou  en  1 174.  Dans  cette  province, 
où  florifToit  la  poéfie  provençale  ,  il  eut 
le  tems  de  la  goûter  ,  de  la  cultiver 
même.  Protedeur  magnifique  des  trou- 
badours ,  il  en  attira  beaucoup  auprès 
de  lui.  En  s'amufant  de  leurs  compofi- 
tions,  il  apprit  à  les  imiter.  On  ne  peut 
dire  cependant  qu'il  ait  été  infpiré  par 
l'amour  ;  ce  fut  plutôt  par  la  colère. 

Nous  avons  de  lui  deux  fir ventes, qu'il 
compofa  depuis  fon  avènement  à  la  cou- 
ronne. Ces  pièces  ont  paru  en  François  & 
en  provençal  ;  le  François  probablement 
eft  une  fimple  tradudion.  Nos  vies  ma- 
nufcrites  &  Noftradamus  mettant  Ri- 
chard au  nombre  des  troubadours ,  nous 
fommes  Fondés  à  croire  qu'il  écrivit  dans 
leur  langue  naturelle.  Ses  deux  fir ventes 
ont  un  rapport  curieux  avec  l'hiftoire  » 
&  Fourni Ofent  des  particularités  intéref- 
fantes. 

La  troifième  croifade  Fut  pour  Richard 
une  fource  de  malheurs.  Il  7  alla  en 

C  iv 


Y^        HiST.    LITTÉRAIRE 

Tan  II pi  avec  Philippe  Augufte.  A fo» 
retour,  l'année  fuivante,  après  des  pro- 
diges de  bravoure  aufli  ftériles  que  bril- 
lans ,  il  fit  naufrage  fur  les  côtes  dlftrie. 
Il  continuoit  fa  route,  déguifé  en  pèle- 
rin ,  par  les  états  de  Léopold  duc  d'Au- 
triche ,  lorfque  ce  prince  le  fit  arrêter. 
îUne  querelle  qu'ils  avoient  eue  au  fiége 
d'Acre  les  rendoit  ennemis  implacables. 
Richard  y  avoit  fait  arracher  &  fouler 
aux  pieds  un  drapeau  de  Léopold  ,  que 
celui-ci  avoit  arboré  fur  une  tour  dont 
il  s'étoit  rendu  maître.  Le  duc  refpiroit 
encore  la  vengeance ,  &  en  faifit  rocca- 
fion. 

Henri  VI,  empereur,  de  la  maifon  de 
Souabe ,  n  étoit  pas  moins  irrité  contre 
le  roi  d'Angleterre  ,  allié  de  Tancréde 
qui  avoit  ufurpé  fur  lui  la  couronne  de 
Sicile.  Il  obtint  de  Léopold  que  cet 
illuftre  prifonnier  fût  remis  entre  fe< 
mains  ;  il  le  traita  indignement ,  &  ne  le 
laiffa  libre,  au  bout  de  dix- huit  mois. 


PEs  Troubadours.  S% 
qu'à  condition  de  payer  cent  cinquante 
mille  marcs  d'argent ,  dont  le  tiers  feroit 
pour  le  duc  d'Autriche. 

Rien  n  eft  plus  fingulier  que  la  manie*- 
re  dont  ow  découvrit,  avant  cet  accord  ^ 
ïe  lieu  où  Richard  étoit  emprifonnc  ;  s'il 
faut  en  croire  ce  que  Fauchet  raconte 
d'après  une  ancienne  chronique.  Un  me* 
nétrier,  attaché  par  intérêt  à  ce  prince  , 
fe  cherchoit  par  tout  en  Allemagne  , 
s'informant  de  tout  ce  qui  pouvoit  le- 
mettre  fur  les  voies.  On  lui  indique  uit 
château  en  Autriche ,  où  étoit  un  pri- 
fonnier  de  marque.  Il  y  vols.  Arrivé  aa 
pied  de  la  tour ,  Blondel  (  c'étoit  la  nQvci 
du  jongleur)  fe  met  à  chanter  une  chan- 
fon  françoife  ,-quil  avoit  compofée  aur- 
trefois  avec  Richard.  A  peine  a-t-il  fint 
Fe  premier  couplet ,  qu'on  lui  répond  de: 
hi  tour  en  chantant  le  fécond.  Il  recon-- 
noît  le  roi  à  ce  figne  ,  &  fe  hâte  de 
donner  avis  d'une  fi  importante  décou^ 
Terte  aux  grands  du  royaume.  Vrai  om 


's  s         HiST.    LITTÉRAIRE 

faux ,  le  trait  mérite  d'avoir  place  ici 
parmi  tant  d'aventures  extraordinaires. 

Pendant  la  captivité  de  Richard  ,  fon 
ambitieux  rival ,  Philippe  Augufte ,  em- 
ployoit  toutes  fortes  de  moyens  pour  fa 
ruine.  Il  fouleva  contre  lui  fon  frère  Jea» 
Sans-terre  ;  il  s'empara  de  plufieurs  pla- 
ces de  Normandie ,  quoique  les  polfef- 
fions ,  comme  la  perfonne  des  croifés  , 
duflent  paroître  inviolables.  En  même 
tems ,  les  vaffaux  du  roi  prifonnier  fe 
montroient  fort  peu  zélés  pour  fa  déli- 
vrance. Tant  de  fujets  d'indignation  lui 
digèrent  en  Allemagne  ce  firvente ,  où 
l'on  trouvera  de  la  naïveté  de  du  cou- 
rage. 

»  Nul  prifonnier  ne  parlera  jamais 
»  bien  de  fon  fort  qu'avec  la  douleur 
3>  dans  l'ame  ;  mais ,  pour  charmer  fes 
»  peines  ,  il  peut  faire  une  chanfon. 
»  Quoiqu'il  ait  affez  d'amis ,  les  pauvres 
»  dons  qu'il  en  reçoit  I  Ne  doivent-ils 
»  pas  rougir  de  me  laiffer  3  faute  de 


DES  Troubadours,     ^f 

>•  rançon ,  près  de  deux  ans  dans  les 
»  fers  ^  ?  a 

»  Or ,  qu'ils  fâchent  ,  mes  barons  , 
»  Anglois ,  Normands  ,  Gafcons  &  Poi- 
»  tevins ,  que  je  n'eus  fî  miférable  com- 
»  pagnon  dont  je  ne  voulufîe  payer  la 
»  délivrance.  Je  ne  prétends  pas  leur 
»  faire  un  reproche  ;  mais  je  fuis  encore 
»  prifonnier.  « 

»  Il  eft  trop  vrai ,  homme  mort  n^a  ni 
»  amis  ni  parens  ;  puifque  pour  de  l'or  & 
»  de  l'argent  on  me  délaiffe.  Je  fouffre 
»  de  mes  malheurs  ;  je  foutïre  encore 
»  plus  de  la  dureté  de  m^s  fujets.  Quels 

*  Voici  le  texte  provençal  de  cette  première 
ftance  : 

Ja  nus  hom  pris  non  dira  fa  raifon , 
Adreitament  fe  com  hom  dolent  non  ; 
Jkfa  per  conort  pot  il  faire  chanfon, 
Pro  a  d'amis  ,  mas  poure  fon  li  don, 
Onta  i  auron  fe  por  ma  ret'^on 
Soi  fait  dos  j^Vir  pris, 

C  vj 


^O         HiST.    LITTÉRAIRE 

»  reproches  à  leur  faire»,  fi  je  meurs  dai». 

»  cette  longue  captivité  !  « 

»  Mon  chagrin  ne  m'étonne  point. 
»  Le  roi  mon  feigneur ,  je  le  fais ,  porte 
3>  le  ravage  dans  mes  terres  ;  malgré  le 
»  ferment  que  nous  fîmes  pour  la  fureté 
»  commune.  Mais  une  chofe  me  raiTure: 
»  non ,  je  ne  tarderai  pas  à  brifer  mes 
3»  chaînes.  «  ^ 

»  Chanfonniers  mes  amis ,  Chaiî  & 
»  Penfavin  ^^  vous  que  j*ai  aimés  &  que 
3»  j'aime  encore,  chantez  que  mes  enne- 
30  mis  auront  peu  de  gloire  en  m'atta- 
»  quant  ;  que  je  ne  leur  ai  point  montré 
»  jufqu'ici  un  coeur  faux  &  perfide  -^ 
»  qu'ils  fe  couvriront  d'infamie  ,  (  quils 
30  agiront  en  jurais  vilains  )  s'ils  me  font  la 
3»  guerre  tandis  que  je  fuis  en  prifon.  « 

»  Comte ffe  Soir,  Dieu  garde  votre 
3»  fouverain  mérite,  &  celle  que  je  rc- 
30  clame  Se  pour  qui  je  fuis  prifonnier  !  « 
»»ii  ■      '    ■ I-  ■    1 1  1. 

î  Deux  £oet€s  inconnusi^ 


DES  TllOUBADOURS.        6t 

(Point  de  fituation  où  il  ne  fallût  un 
hommage  à  l'amour.  ) 

Richard  ne  fut  pas  plutôt  en  liberté^ 
qu  il  voulut  fignaler  fa  vengeance  con- 
tre Philippe  Augufte.  On  prit  les  armes 
en  I  ipj»  De  petites  expéditions  meur- 
trières ,  fans  événement  mémorable ,  fe 
fuccédoient  rapidement  ;  &  faute  de  ref- 
fource ,  on  étoit  bientôt  obligé  de  les 
fufpendre.il  y  eut  une  trêve, par  laquelle 
Richard  abandonne  l'Auvergne  à  Phi- 
lippe ,  en  échange  du  Querci  :  ces  pro- 
vinces ayant  leurs  feigneurs  immédiats  ^. 
les  rois  n'échangeoient  que  le  haut  do- 
maine^ 

Selon  notre  hiftorien  provençal ,  le 
dauphin  d'Auvergne  &  le  comte  Gui; 
fon  coufîn  ,  furent  très -fâchés  d'avoir 
pour  fuzerain  un  monarque  ambitieux  j^. 
dur  &  avide,  tel  que  le  roi  de  Franceë 
Une  forterefle  qu'il  acquit  dans  la  pro- 
vince ,  le  riche  bourg  d'Iffoire  dont  il 
l'empara,  leur  préfageoient  de  aouvellos 


62         HiS  T.    LITTÉRAIRE 

entreprifes.  Richard  ,  recommençant  la 
guerre ,  excita  fans  peine  leur  refienti- 
ment  contre  Philippe  ,  &  promit  de  leur 
fournir  des  armes  &  des  chevaux  ,  s'ils 
vouloient  fe  déclarer.  C  etoit  les  livrer 
à  une  terrible  vengeance  ;  car  il  ne  tarda 
point  à  conclure  une  nouvelle  trêve  qui 
les  privoit  de  fon  fecours. 
.  Auiîîtôt  le  roi  de  France  fondit  fur 
l'Auvergne ,  y  mit  tout  à  feu  &  à  fang. 
Trop  foibles  pour  lui  réfifter ,  ils  obtin- 
rent une  trêve  de  cinq  mois.  Le  comte 
Gui  alla  en  Angleterre  fommer  Richard 
de  fa  parole.  Il  n'en  reçut  que  des  preu- 
ves de  dédain.  Il  revint  défefpéré ,  &  fe 
fournit  avec  le  dauphin  aux  conditions 
les  plus  dures. 

La  guerre  fe  rallume  entre  les  deux 
rois.  Philippe  Augufte  prévient  fon  en- 
nemi ,  en  portant  la  dévaftation  dans  fes 
provinces.  Richard  pafTe  la  mer  ;  folîi- 
cite  de  nouveau  le  dauphin  d'Auvergne 
&  le  comte  à  embraffer  fon  alliance  >  & 


DES  Troubadouhs.  6}' 
ne  pouvant  les  y  engager ,  écrit  un  fir- 
vente  contre  eux  en  ces  termes  : 

»  Dauphin ,  de  vous  ,  comte  Gui , 
»  répondez-moi.  Qu*eft  devenue  l'ardeur 
»  martiale  que  vous  fîtes  éclater ,  dans 
»  notre  ligue  contre  l'ennemi  commun  ? 
»  Vous  me  donnâtes  votre  foi  ;  &  vous 
»  l'avez  tenue  comme  le  loup  ^  au  re- 
»  nard ,  à  qui  vous  refTemblez  par  vos 
»  cheveux  roux.  Vous  avez  ceffé  de  me 
»  fecourir ,  dans  la  crainte  de  n'être  pas 
»  bien  payés  de  vos  fervices  ;  car  vous 
»  favez  qu'il  n'y  a  point  d'argent  à  Chi- 
»  non  ^  \  Vous  cherchez  l'alliance  d'un 
»  roi  riche ,  vaillant  &  fidèle  à  fa  parole, 
»  Vous  craignez  ma  lâcheté  &  ma  lé- 
»  fine  ;  c'efi:  ce  qui  vous  jette  dans 
»  l'autre  parti.  Souvenez-vous  de  l'aven- 
»  ture  d'IfToire.  Etes- vous  contens  d'à- 

*  Aliu/îon  à  la  fable  du  loup  &  du  renard. 
Le  loup  ed  appelle  I,an;^rin  dans  le  texte. 

*  *  Les  fubfîdes  dévoient  (^  payer  à  Clilnoo 
en  Touraine.  ToXit  ceci  eft  une  ironie. 


1^4        HiST.    LITTÉRAIRE 

•  voir  perdu  cette  place?  Lèverez- vous' 
»  des  foldats  pour  tirer  vengeance  de 
»  lufurpation  >  Quoi  que  vous  fafliez ,  le- 
»  roi  Richard  ,  l'étendard  à  la  main , 
»  prouvera  qu'il  eft  bon  ennemi.  Je  vous 
»  ai  vus  autrefois  aimant  la  magnificen- 
»  ce.  Mais  depuis ,  l'envie  de  conftruire 
»  de  forts  châteaux  vous  a  fait  aban- 
»  donner  les  dames  &  la  galanterie, 
s»  Vous  avez  cefFé  de  fréquenter  le? 
»  cours  &  les  tournois.  Gardez- vous  des 
»  François  :  ils  font  Lombards  en  aflfei- 
»  res  ^.  ce 

»Va,  fîrvente,  en  Auvergne,  où  je^ 
»  t'envoie.  Dis  aux  deux  comtes  de  ma 
»  part ,  que  s'ils  veulent  fe  tenir  en  paix ,. 
»  Dieu  les  béniffe.  Qu'importe  fi  un  hom- 
»  me  de  peu  manque  à  fa  parole  ? 
»  Doit-on  compter  fur  la  foi  d'un  éeuyer? 


*  Le  roi  de  France  étoit  accufé  de  perfidie- 
parlés  ennemis  ;  èc  les  Lombards  a  voient  maîL^ 
,«aiiè  réputation  en  feit  dç  probité^. 


*  L'iavetiir  apprendra  qu'ils  ont  embrafîï 
»  un  mauvais  parti.  « 

Des  pareils  morceaux  feront  toujours 
întéreiïans ,  avec  leur  (implicite  un  peu 
groffière.  Quoique  inférieurs  aux  dif- 
cours  qu'Homère  prête  à  fes  héros,  ils 
n'en  peignent  pas  moins  naturellement 
les  mœurs  d'un  fiècle  co4iiparable ,  en 
plusieurs  points  ,  aux  tems  héroïques 
de  la  Grèce.  Et  d'ailleurs  le  poëte  efl: 
ici  le  perfonnage  même  de  l'adion  ;  ce 
qui  donne  un  prix  tout  particulier  à  cette 
cfpèce  de  monument. 

Le  dauphin  d'Auvergne  étoit  aufll 
troubadour.  (  Voyez  fon  article.  )  Il  ré- 
pondit par  un  firvente  fur  le  même 
ton  : 

»  Roi ,  puifque  de  moi  vous  chantez^ 
»  vous  avez  auiîî  trouvé  votre  chanteur. 
»  Vous  m'infpirez  tant  de  crainte ,  qu'if 
3»  faut  bien  exécuter  tout  ce  qu'ii  vous 
39  plaira  de  me  prefciire.  Mais  je  vous 
»  en  avertis  s  fi  vous  laiflez.  déformais 


1.^ 


€6        HiST.    LITTÉRAIRE 

»  envahir  vos  fiefs ,  ne  venez  pas  cher- 
»cher  les  miens»  Je  ne  fuis  point  roi 
3û  couronné  ;  je  n'ai  point  affez  de  ref- 
»fources,  pour  défendre  mes  domaines 
30  contre  mon  feigneur ,  puiflant  comme 
»il  Teft.  Mais  vous  ,  que  les  perfides 
»  Turcs  redoutoient  plus  qu\m  lion  ; 
»  vous  roi ,  duc  de  Normandie  ,  comte 
»  d'Anjou,  comment  fouffrez-vous  qu'on 
»  vous  retienne  Gifors  ^  ? 

»  Si  je  vous  engageai  ma  foi ,  j'avoue 
»  que  je  fis  une  folie.  Vous  m'avez  don- 
»  né ,  &  à  mon  coufin  Gui ,  tant  de  che- 
»  vaux  valant  mille  fous  d'or  ,  tant 
»  d'efterlings  ^  "^^  de  bon  poids  !  Nos  fol- 
»  dats  jurent  de  vous  être  fidèles ,  auiîî 
30  long-tems  que  vous  ferez  fi  libéral. 
■Il      liii  ■■■  ■  "I —         "1        '     .   I  .1   . .  .     . .        « 

*  Philippe  Augufte  s'étoit  emparé  de  ce  châ- 
teau important  de  Normandie. 

'*■  *  La  monnoie  d'Angleterre  écoit  en  efîer- 
lings ,  comme  celle  de  France  en  livres  tour- 
nois, De-là  le  nom  de  livres  flerling.  Qn  Cmt 
l'ironie  de  ce  morceau» 


DES  Troubadours.  6j^ 
»Vous  m*avez  abandonné  honteufe- 
»  ment ,  lorfque  de  votre  aveu  je  mon- 
»  trois  de  la  valeur.  Vous  m'accufez  de 
»  n'être  plus  brave.  Moi ,  je  vous  déclare 
»  que  je  le  fuis  encore  afTez  ,  pour  atten- 
»  dre  mes  ennemis  de  pied  ferme  entre 
»  le  Pui  &  Aubuflbn  ,  avec  mes  gens 
»  qui  ne  font  ni  ferfs  ni  juifs. 

»  Seigneur  vaillant  &  honoré ,  vous 
»  m^avez  fait  autrefois  du  bien  :  fi  vous 
»  n'aviez  changé  de  conduite ,  je  vous 
»  ferois  demeuré  fidèle.  Soyez  tranquil- 
y>  le  ;  mon  roi ,  qui  eft  le  votre  ,  me  ren- 
»  dra  Iflbire.  J'en  ai  fes  lettres.  Je  fou- 
»  haiterois  votre  amitié  ;  mais  l'exemple 
»  du  comte  d'Angoulême  m'en  dégoûte, 
j>  Vous  l'avez  fi  bien  payé  de  l'honneur 
»  qu'il  vous  a  rendu ,  vous  avez  été  fi 
»  généreux  à  fon  égard ,  que  depuis  il 
»  ne  vous  a  plus  importuné  ^  Roi,  vous 


*  AUu/îon  à  quelque  injuilice  de  Richard  ea 
tCK  le  eonue  d'Angouiéme ,  Ton  vaflTal. 


^8         HiST.    LITTéRAlRr 

»  me  verrez  agir  en  preux  chevaliers- 
»  L'amour  d'une  dame,  dont  j'adore  les 
»  volontés ,  excite  mon  courage.  « 

Tel  étoit  vraifemblablement  le  tort 
ordinaire  des  querelles  entre  les  rois  & 
les  feigneurs.  Le  régime  féodal  les  met- 
toit  en  quelque  forte  de  niveau ,  parce 
qu'ils  y  trouvoient  un  état  de  guerre 
continueL  Les  bravades  d'un  feigneur 
contre  fon  propre  fouverain  n'avoient 
alors  rien  d'étonnant  ;  à  plus  forte  rai- 
fon  ,  contre  un  roi  étranger  ,  quand  le 
feigneur  avoit  pour  rol&  pour  appui  u» 
Philippe  Augufte* 

Le  fougueux  Richard  fut  la  viéiime 
d'une  corrteftation  particulière  avec  un 
gentilhomme  limoufin  ,  fon  vaffal ,  qu'il 
vouloit  obliger  de  lui  céder  un  tréfor 
trouvé  dans  fa  terre.  Il  afîîégeoit  en 
^  i^p  le  château  de  Chalus,  Un  coup  dst 
âèche  lui  danna  la  mort. 


DES  Troubadoïtrs.      S'^ 

V  I. 

ARNAUD  DE  MARVEIL. 


Q 


u  o  I  Q  u  E    Pétrarque    nomme    ce 
poëte  il  mat  famofo  Arnaldo  ^  (  le  moins 
femeux  Arnaud ,  )  &  le  mette  au-defTous 
à' Arnaud  Daniel ,  dont  nous  parlerons 
ailleurs  ;  nous  ne  craignons  pas  de  dire 
que  le  premier  niéritoit  plus  de  réputa- 
tion que  l'autre.  On   trouve  en  lui ,  à 
la  vérité,  le  défaut  de  prefque  tous  fes 
contemporains  ,  une  abondance  quel- 
quefois ftérile ,  où  les  idées  &  les  fenti- 
mens  font  comme  étouffés  paroles  paro* 
les  :  plufeurs  de  fes  pièces  ont  environ 
deux  cents  vers  ,  une  quatre  cents  ;  &  la 
matière  en  demandoit  beaucoup  moins. 
Mais  la  verfification  en   eft  coulante, 
pleine  de  naturel  &  de  tendrelfe  ;  enfin , 
entre  les  deux  Arnauds,  celui-ci  auroit 
4û  principalement  être  pour  Pétrarque^ 


*7d       HiST.    LITTéRAIRB 

le  grand  maître  d^ amour,  (  Voyez  A  Kr 

NAUD  Daniel.) 

Arnaud  de  Marveil  naquit 
au  château  de  ce  nom ,  en  Périgord.  Ses 
parens  étanr  pauvres  &  de  bafîe  condi- 
tion ,  il  chercha  à  faire  fortune  par  fes 
talens.  D'abord  il  embrafla  la  profefïion 
de  clerc  ^  ou  de  notaire  :  car  les  notaires 
partageoient  avec  les  eccléfiaftiques  le 
nom  de  clercs ^^  on  le  donne  encore 
aujourd'hui  aux  fubalternes  qui  travail- 
lent dans  leurs  bureaux.  Il  fentit  bientôt 
qu'avec  une  belle  figure  &  le  goût  de  la 
poéfie  ,  il  pouvoit  jouer  un  rôle  plus 
avantageux  &  plus  agréable.  Dégoûté 
de  fon  état,  il  fe  produifit  dans  le  monde 
comme  troubadour  :  c'étoit  le  moyen  de 
percer  auprès  des  grands.  L'afcendant 
du  génie  pouvoit  Tentraîner;  &  l'intérêt 
ou  l'ambition  ,  l'aiguillonner  encore  dar 
vantage. 

Tout  feigneur  diftinguévivoiten  prin- 
ce. On  comptoit  prefque  autant  de  cours 


X5ES  Troubadours,  fi 
ique  de  châteaux.  Celle  de  la  comtefle  de 
Beziers  attira  furtout  notre  poëte ,  &  il 
ne  fit  nulle  part  un  fi  long  féjour.  Cette 
comtefTe  étoit  Adélaïde  [i] ,  fille  de  Rai- 
mond  V  comte  de  Touloufe ,  femme  de 
Roger  II  fiarnommé  Taillefer  ,  vicomte^ 
de  Beziers.  Selon  la  coutume  du  fiècle  , 
les  femmes  confervoient  le  titre  de  la 
maifon  d'où  elles  étoient  forties  ,  quand 
celui  de  leur  mari  étoit  d'un  ordre  infé- 
rieur ;  comme  on  le  voit  encore  aujour- 
d'hui en  Angleterre  &  en  Allemagne. 
De-là  ce  titre  de  comteffe,  que  portoit 
Tépoufe  d'un  vicomte. 

Èxx^  bien  accueillis  des  princefTes,  les 
célébrer  par  reconnoiflance ,  les  aimer 
enfuite  avec  pallîon ,  &  leur  adrefler  les 
vœux  les  plus  tendres  tout  à  la  fois  & 
les  plus  hardis  ,  fembloit  être  la  deftinée 
d'un  grand  nombre  de  troubadours ,  & 
l'effet  du  charme  des  mufes  provençales. 
Ces  paffîons ,  fouvent  romanefques  dans 
l'origine ,  devinrent  fouvent  des  paffions 


7^         HiST.    riTTiRÂIR]^ 

Téelles.  Arnaud  fut  amoureux  d'Adélaî-^ 
de ,  &  fes  pièces  ne  contiennent  guère 
que  rhiftoire  ou  la  peinture  de  foa 
•amour. 

D'abord  il  aime  en  fîlence\&  avec  la 
<:ontrainte  du  myftère. 

»  Je  ne  prévoyois  pas ,  en  arrivant 
»  dans  ces  lieux ,  que  je  payerois  fî  cher 
»  le  plaifir  d'avoir  vu  tant  de  beautés  Se 
»  tant  de  grâces.  On  a  bien  raifon  de  1» 
»  dire ,  &  je  l'éprouve  :  fouvent  qui  vou" 
»  loitfe  chauffer,  fe  brûle.  J'aime  fans  ofer 
3'  en  faire  l'aveu.  Je  me  vois  condamné 
»  à  fuir  celle  que  j'adore  ,  de  peur  que 
»2ïîes  regards  ne  trahiflent  mon  fecret» 
»  Cette  témérité  lui  paroîtroit  impardon- 
»  nable. 

39  Mon  cœur  du  moins  me  la  repré- 
»  fente ,  comme  un  miroir  ;  &  j'ai  l'avan- 
»  tage  de  l'y  contempler.  Tout  me  la 
•  peint.  La  fraîcheur  de  l'air,  l'émail  des 
»  prés  ,  le  coloris  des  fleurs ,  en  me  retra- 
3»  çant  quelques-uns  de  fes  appas,  m'in- 

»  vitent 


I 

i 


^Es  Troubadours.  7J 
à»  vltent  fans  cefTe  à  la  chanter.  Grâces 
»  aux  exagérations  des  troubadours ,  je 
»  puis  la  louer  autant  qu'elle  en  eft 
»  digne  :  je  puis  dire  impunément  qu'elle 
»  efl:  la  plus  belle  dame  de  l'univers. 
»  S'ils  n'avoient  pas  prodigué  cent  fois 
»  cet  éloge  à  qui  ne  le  méritoit  point,  je 
»  n'oferois  le  donner  à  celle  que  j'aime  : 
»  ce  feroit  la  nommer.  « 
.  Le  poëte  cachoit  fon  nom  ;  il  ne  chan- 
toit  la  comtefTe  que  fous  des  noms  allé- 
goriques, Belvefer^  Belregard^  &c.  Mais 
il  fouhaitoit  probablement  d'être  devi^, 
né  ;  &  il  s'aperçut  que  fes  vers  flattoient 
Adélaïde.  Alors  dans  une  nouvelle  chan- 
fon,  il  fit  alfez  entrevoir  l'objet  des  pre- 
mières. Loin  d'en  paroître  fâchée ,  elle 
l'honora  d'un  préfent  ^  ;  elle  confentit  à 
*  ■■  .1.     .   I  ,  ■    . — ■* —         t 

*  Elle  lui  donna  des  habits  y  félon  le  tçr^tQi 
Habits ,  argent ,  chevaux  ,  armes  ,  c'étoient 
les  préfèns  ordinaires  des  grands ,  (èlon  la  qua 
lité  ou  le  mérite  de  ceux  «ju'ils  vouloîent  gra- 
lifier. 

Tomz  I,  D 


74  HiST.  LiTTéRAiRS 
êtxc  rhéroïne  de  fes  vers.  Le  rôle  de# 
troubadours  refîembloit  en  quelque  cho- 
fe  à  celui  des  chevaliers.  Les  uns  &  les 
autres  fe  dévouoient  à  la  gloire  de  leurs 
dames 5  ceux-ci  en  héros,  ceux-là  en 
beaux  -  efprits.  Les  uns  &  les  autres 
dévoient  plaire ,  ne  fût-ce  qu'aux  yeux 
de  l'amour-propre.  On  débutoit  par  une 
forte  de  galanterie  pure  ;  mais  on  finit 
(bit  fouvent  par  ks  intrigues  dangereu* 
fes. 

Pouvant  approclier  plus  librement 
Adélaïde  ,  recevant  d'elle  des  témoigna- 
ges particuliers  de  bonté ,  Arnaud  s*en- 
■flami»^  &  ne  peut  captiver  fpn  cœur. 

»  Ma  raifon  s'oppofe  à  mon  penchant. 
j»  Sans  doute  ,  il  me  (îed  mal  d'ambfc- 
j»  tionner  une  conquête  de  cette  impor- 
«>  tance.  Il  faut  laifTer  aux  rois  l'honneur 
»  de  foupirer  pour  elle.  Mais  quoi  !  Ta- 
j0  mour  n  égale-t-il  pas  les  conditions  ? 
?»  Dès  qu'on  aime  ,  on  ell:  digne  de 
p  plaire,  Cçttç  vaine  diftindion  de  rangs 


IDES  TROUBÂI>t)tfî[ J.  Tf\ 
»  difparoît  auprès  de  Dieu ,  qui  ne  jugô 
»  que  les  cœurs  &  ne  veut  que  des  fen- 
»  timens.  O  parfaite  image  de  la  divi-; 
»  nité,  que  n'imitez-vous  votre  modèle  ?  ^ 
Il  n'eft  pas  polHble  de  s'accoutumer  à 
des  profanations  fi  fréquentes.  Elles  nés 
fervent  qu'à  faire  voir  combien  les  idées^ 
de  la  religion  étoient  grofTières  alors  w 
puifqu'elles  s'affocioient  avec  les  idées 
les  plus  profanes.  Doit- on  s'étonner  qu©. 
de  ce  mélange  foient  forties  tant  d& 
balTes  &  de  ridicules  fuperftitions  ? 

Notre  poëte  rentre  dans  la  fphère  des 
chofes  humaines.  »  Son  cœur  vaut  bient 
»  celui  d'un  comte ,  d'un  duc  ou  d'ua 
»  roi.  C'eft  fe  rendre  égal  aux  fouverains 
n  que  d'avt)ir  des  vues  qui  leur  feroient 
»  honneur.  Après  tout ,  Céfar  étoit  bien 
»  éloigné  du  trône  :  il  mérita  ^y  être 
39  élevé,  ce 

Quelques  regards  favorables  ayant 
excité  fa  confiance ,  il  fe  flatte  qu'on  ne 
rejette  point  fes  vœux,  qu'ils  pourront 

Dij 


7<î         HiST,    LITTÉRAIRE 

être  exaucés.  Mais  loin  de  lui  encore 
toute  demande  téméraire.  »  L'amour  le 
»  plus  vif  eft  le  plus  timide  :  dès  qu'il 
39  devient  preffant ,  il  doit  paroitre  fuf- 
»  ped.  a  Aufïï  ne  fouhaite-t-il  que  d'aC- 
fifter  au  déshabillé  de  celle  qu'il  adore# 
Quelles  reflburces  ne  trouveroit-il  pas 
dans  fon  efprit,  pour  Tamufer  par  des 
plaifanteries  ou  par  des  hiftoires  ?  Il 
défire  enfuite  un  baifer  ;  ce  qui  fait  la 
matière  de  deux  chanfons.  Il  obtint  cette 
faveur ,  mais  elle  lui  coûta  cher. 

Ses  premiers  tranfports  annoncent  le 
bonheur.  Adélaïde  tout-entière  s  eft  gra- 
vée dans  fon  ame  ;  plein  des  chimères  de 
l'imagination  ,  il  nage  dans  les  délices  ; 
c'eft  là  fon  élément,  comme  Veau  eft  celui 
des  poijfons.  A  ces  délices  fuccèdent  bien- 
tôt les  tourmens  du  cœur.  »  Je  défirerai 
39  toujours  en  vain  ,  puifque  je  défire 
y>  feul  ;  celle  que  j'aime  eft  fourde  à  mes 
30  voeux.  On  adoucit  les  lions  ,  &  rien  n& 
»  peut  la  fléchir.  Je  fupportç  néanmoins 


DES  Troubadours.  77 
»  une  peine  fi  accablante.  Et  pourrois-je 
»  me  croire  malheureux  ?  j'aime  ,  &  je 
»  défire.  Amour  ,  fi  je  parle  ainfi  des 
»  peines  que  tu  caufes ,  que  dirois-je  de 
»  tes  plaifirs  ?  «  Nous  avons  vu  cette 
dernière  penfée  dans  Bernard  de  Venta- 
dour.  Les  poëtes  galans  femblent  n'être 
fouvent  que  l'écho  les  uns  des  autres. 
Souvent  aulîî  leurs  téméraires  amours 
aboutiffent  aux  mêmes  infortunes. 

Le  roi  de  Caftille  (  Alphonfe  IV), 
amoureux  de  la  comtefTe  de  Beziers  , 
vit  dans  Arnaud  de  Marveil  un  rival 
dont  il  fut  jaloux.  Pour  conferver  le  roi, 
Adélaïde  fut  obligée  de  renvoyer  le 
troubadour.  Elle  crut  adoucir  Ton  cha- 
grin ,  en  lui  défendant  de  Taimer  encore. 
»  Mais  ,  dit-il  ,  puis-je  obéir  ?  puis-je 
»  même  le  vouloir  ?  a 

Retiré  auprès  du  feigneur  de  Montr 
pellier ,  dont  la  cour  lui  étoit  ouverte  , 
il  y  co.nferve  fa  paffion  ,  &  en  exprime 
]es  amertumes. 

Diij 


fjS         HiST.    LITTÉRAIRE 

»  Qu'on  ne  me  dife  pas  que  Tâîse 
»  n'eft  touchée  que  par  Tentremife  des 
»  yeux.  Je  ne  vois  plus  l'objet  de  ma 
»  flamme  :  j'en  fuis  plus  vivement  occu- 
»  pé  du  bien  que  j'ai  perdu.  On  a  pu 
»  m'éloigner  de  fa  préfence  ;  mais  rien  ne 
»  pourra  rompre  le  nœud  qui  lui  attache 
3>ni3n  cœur.  Ce  cœur  fi  tendre  &  fi 
»  confiant  ,  Dieu  feul  le  partage  avec 
»  elle  ,  &  la  part  que  Dieu  en  poiTede  , 
5>  il  la  tiendroit  d'elle  comme  mouvante 
»  de  fbn  domaine ,  fi  Dieu  pouvoit  être 
»  vafïal ,  &  relever  de  fief.  Lieux  fortu- 
30  nés  quelle  habite,  quand  me  fera-t-il 
39  permis  de  vous  revoir  ?  N'apercevrai- 
»  je  perfonne  qui  arrive  de  ce  côté-là  ? 
»  Un  pâtre  qui  viendroit  de  fon  château, 
flB  feroit  pour  moi  un  perfonnage  d'im- 
ap  portance.  Que  ne  puis-je  être  confiné 
r  dans  un  défert ,  &  l'y  rencontrer  !  ce 
^  défert  me  tiendroit  lieu  de  paradis.  « 

Peu  à  peu  la  tendreffe  de  l'amant  fe 
transforme  en  humeur  fombre ,  &  s'ex* 


ijesTroubadours.  7^; 
feale  en  reproches  amers.  Il  accufe  ceux; 
qui  font  devenus,  de  fes  prote5leurs  ^  fy^ 
plus  cruels  ennemis  ;  celle  qui  a  été  caufi 
de  fes  malheurs  ^  G*  qui ,  loin  de  les  répa-» 
rer  ^  V abandonne  fans  pitié  à  la  rigueur  de 
fon  fort.  Il  fe  reproche  à  lui-même  de 
s'être  trahi  par  fon  indifcrétion,  dé  s'être 
vanté  du  baifer  fatal  de  la  comteffe.  En- 
fin ,.il  ne  tient  plus  à  rien  fur  la  terre  ^  il 
n'y  a  plus  d'amis ,  il  ny  doit  plus  rim 
aimer. 

Les  égaremens  de  ramour||Onduifene 
quelquefois  à  la  fagefle ,  de  après  avoir 
été  le  jouet  des  partions ,  on  trouve  dans 
fa  propre  expérience  une  fource  de  lu- 
mières pour  foi-méme  &  pour  les  autres* 
Un  bon  efprit,  détrompé  de  fes  erreurs^ 
peut  devenir  alors  le  meilleur  maître.  Il 
nous  refte  une  dernière  pièce  d'Arnaud  j. 
toute  morale  ,  d'environ  quatre  cents 
vers ,  qui  femble  avoir  été  le  fruit  de 
cette  efpèce  de  métamorphofe.  L'extrait 
fn  fera  plus  intéreûant  que  toutes  hs 

Div 


8o     HisT.  Li-rréRAîRE 

élégies  galantes.  Nous  y  verrons  com- 
bien les  idées  de  vertu  étoient  encore 
imparfaites,  ainfi  que  le  goût. 

Dans  un  long  exorde,  (car  on  con- 
noiffbk  peu  le  mérite  de  la  précifion  ) 
Tauteur  fait  un  devoir  aux  hommes  inf- 
truits  de  communiquer  leurs  lumières. 
Il  exhorte  enfuite  à  la  crainte  de  Dieu  ; 
&  ici ,  du  moins ,  la  religion  n'eft  point 
avilie  ,  quoiqu'il  n*en  tire  pas  fes  princi- 
pes de  morale.  Il  enfeigne  Tart  de  fe 
conduire  dans  le  monde.  Faire  un  jufte 
difcernement  des  bons  &  des  méchans  5 
diftinguer  les  tems  ,  les  lieux  conve- 
nables ou  à  la  fageflfe  ou  à  la  folie  ; 
favoir  fe  venger  des  injures ,  de  recon- 
noître  ,  les  bienfaits  ;  appliquer  d'une 
manière  équitable  le  blâme  &  la  louan- 
ge :  telles  font  les  règles  qu'il  propofe 
après  fon  pieux  début.  Il  obferve  que 
les  fentimens  d'honneur  ne  pafTent  pas 
toujours  des  pères  aux  enfans  ;  que  la 
plus  haute  naiffance ,  jointe  à  la  plus 


DES  Troubadours,     8x 

grande  fortune  ,  ne  donnera  pas  le 
mérite  à  qui  manque  des  qualités  du 
cœur. 

»  La  prudence ,  le  bon  efprit ,  la  gé- 
»nérofité  :  voilà,  dit- il,  les  clés  de 
»  l'honneur.  La  richeffe  ,  l'autorité ,  la 
»  puifTance  &  la  force  ,  en  font  comme 
»  la  ferrure.  La  raifon  garde  les  clés» 
»  La  fcience  ,  telle  qu  un  meffager,  pu- 
»  blie  la  gloire  d*un  homme  de  mérite* 
»  Mais  le  même  genre  de  mérite  ne  con- 
»  vient  pas  à  tous.  Celui  d'un  chevalier 
»  eft  de  fe  bien  battre,  de  bien  conduire 
»  une  troupe ,  de  bien  faire  fon  fervice  ^ 
»  d'être  bien  armé ,  de  bien  monter  à 
»  cheval,  de  fe  préfenter  de  bonne  grâce 
»  dans  les  cours  ,  de  de  s'y  rendre  agréa- 
»  51e,  Rarement  toutes  ces  qualités  font 
»  réunies.  On  eftime  le  plus  celui  qui  en 
30  a  davantage  :  celui  qui  n  en  a  point, 
»  ufurpe  le  nom  de  chevalier.  La  beaU'- 
ï»  té ,  la  modeftie ,  le  talent  de  bien  par- 
3»  1er,  les  manières  nobles  >  l'air  gracieux^ 

Dv 


§2         HrST.   LXTTiRAlKE 

a»  font  le  partage  des  dames.  Cefl:  un 

»  grand  point  que  la  beauté  :  cependant 

30  elle  fert  de  peu  fans  la  fagefle.  Les. 

bourgeois  peuvent  acquérir  de  la  con- 

fi dération  par  la  probité,  par  un  carac- 

tère  obligeant,  par  un  fond  de  poli- 

»  tefïe ,  de  gaieté  Se  de  franchife.  S'ils 

ont  une  figure  agréable  ,  s'ils  parlent 

bien.,  ils  peuvent  plaire  dans  les  cour^,- 

»  faire  les  galans»  être  admis  dans  les 

fêtes.  Parmi  les  clercs ,  les  uns  ont  le 

»  favoir ,  l'éloquence  &  les  belles  manié- 

»res  ;  les  autres ,  la  bonté,  l'intégrité  & 

»  la  bonne  conduite.  Ainfi ,  dans  chaque 

»état,  on  parvient  à  la  confidération , 

»  pourvu  qu'on  s'efforce  de  la  mériter 

»  par  des  fentimens  honnêtes.  « 

Cette  maxime  conduit  le  poëte  à  une- 
învedive  contre  les  puiifans  du  fiècle,. 
qui  fe  rendent  dignes  de  mépris  par 
fabus  de  leurs  privilèges.  »  Établis  uni- 
»  quement  pour  tenir  le  monde- en  paix, 
î?  pour  donner  l'exemple  de  la  clémence^ 


!D^Es  Troubadours.  83! 
»  de  la  juflice  èc  de  la  générofité  ;  leur 
»  corruption  eft  telle  aujourd'hui,  que 
»  tous  ceux  qui  en  dépendent  font  con- 
»  damnés  à  l'oppreflion  &;  à  la  fervi- 
3>  tude.  a  Peu  d'hommes ,  fans  doute  y, 
av oient  le  courage  de  dire  cette  vérité^ 
dans  une  cour. 

La  comteffe  de  Beziers  mourut  vers. 
Tan  i:20i.  Dans  les  pièces  d'Arnaud  do: 
Marveil ,  il  n'ef);  point  parlé  de  cette. 
mort;  ce  qui  peut  faire  Gonjedurer  que? 
le  poëte  ne  vivoit  plus,  quoique  Nollra^- 
damus  le  faffe  furvivre  d'une  vingtaine, 
d'années.- 

*  "        '  ■" —      ■  ■■■  •   .  -  Il  ■.■■■■-.■  ■■  .1.1. (é.^- 

N  O  T  E 

S  U  R    t  A    C  O  M  TE  S  S  E   I>  E    B  E  2  ï  E  K  S,^ 

[  I  ]  La  cpmtefle  dé  Beilers  (ê  nommoit  aufïr^ 
oomtefTe  de  Bùrlats  5  parce  qu'elle  étoit  née  6^' 
avoit  été  élevée  au  château  de  Burlats  dans-- 
l'Albigeois.  Noftradamu^  l'appelle  Alexide,  ans 
Heu  d'Adélaïde.  Le.  tradudeur  de  Marco  EquK 
cola  a  étrangement  défiguré  tous  les  noms;». 
^Arnaud  de.  Maruelles  5  dit- il  ^  .fiEt;  amo4îres3Sï 


S4       HiST.    LITTÉRAIRE 

»  de  la  comtefTe  de  Berlats ,  femme  du  comte 
»  de  Beiïes ,  &  fille  du  comte  Roman.  «  (  fol.. 
28^.) 

Notre  vie  manufcrite  porte  :  »  La  comteflV 
»  de  Beziers  étoit  fille  du  bon  comte  Raimond 
»  de  Touloufè  ,  mère  du  vicomte  de  Beziers  ,. 
»  que  les  F/ançois  firent  mourir  après  C-avoir 
y%  pris  à  Carcajfonne,  «  Ces  dernières  paroles, 
confirment  ce  que  dit  l'hifiorien  du  Langue- 
doc ,  que  Raimond  Roger ,  vicomte  de  Beziers  » 
fils  de  Roger  II ,  ayant  été  pris  dans  Carcaf^ 
lônne  qu'il  défendoit  contre  Simon  de  Mont- 
fort,  mourut  en  prifbn ,  &  qu*bn  fbapçonna  le& 
croises,  d'avoir  avancé  {es  joues» 


DES  Troubadours.    S/ 

V  I  I. 
GEOFFROI  RUDEL, 

VJTeoffroi  Ru  DEL,  félon  rhiflo- 
rien  provençal  de  fa  vie,  ctoit  prince  de 
Blaïa  j  c*efl:-à-dire  ,  de  Blaye  ,  près  de 
Bordeaux.  Un  amour  fînguliérement  ra- 
manefque  le  diftingue  parmi  les  trouba- 
dours. Ce  que  nous  allons  raconter  pa- 
roîtra  fans  doute  un  roman  ;  mais  les 
fîècles  de  la  chevalerie  ont  produit  des 
aventures  au(B  vraies  que  peu  vrai^ 
femblables.  Nous  examinerons  fi  le  récit 
de  rhiftorien  fe  concilie  avec  Thiftoire: 
du  tems. 

Tripoli  en  Paleftine  avoît  été  pris  par 
les  chrétiens  Tan  1 1 05),  &  érigé  en  comté 
pour  Bertrand  deTouloufe,  fils  du  comte 
Raimond-Gilles.  Cette  ville  appartenoir 
encore  aux  chrétiens ,  lorfque  la  renom^- 
lûée  d*une   comteffe  de  Tripoli,  vîm 


I 


ES       HiST.    LrTTiRAîRF 

cdiaulTer  rimagination  de  Geoffroi  Ru* 
del.  Sur  le  portrait  que  des  pélerinr 
firent  de  fa  beauté  &  de  fes  vertus ,  iîi 
fe  fentit  trànfporté  d  un.  défir  violent  d^ 
lia  voir  ;.  il  prit  la  eroix  &  s'embarqua. 

Malgré  le  filenee  die  l'hiftorien  pro- 
vençal ,  l'amour  nous  paroît  avoir  eu; 
autant  de  part  que  la  curiofité  à  ce  pro- 
jet. On  en  jugera  par  trois  chanfons  de 
notre  poëte  ,  pleines  de  la  palïîon  la> 
plus  vivci 

»  J'aime  un  objet  que  je  n'ai  point 
a»  vu ,  à  qui  je  n'ai  pu  expliquer  mes  fen^ 
3»timens  ,.  ni  demander  Texplieation  des^ 
3i>-fîens.  Mais  je  le  fais ,  parmi  les  beautés 
»^farafines ,,  juives ,  ou  chrétiennes  ,  il' 
»  n'en  eft  aucune  qui  l'égale. .  • .  •  Cha- 
*>  que  nuit  ,  je  m'endors  plein  de  fom 
«image ,  ôc  des  fonges  enchanteurs  l'of- 
3»  frent  à;  moi.  Le  réveil ,  hélas  !  diffipes 
»  cette  illufion:  je  n'ouvre  les  yeux  que:^ 
3»  pour  apprendre  qu'il  m'eft  impo(ïible> 
îs^eilavVoin  Jq me fouviens. alors  qu'elles 


bEs  Troubadours.     S7 

»  habite  une  terre  étrangère ,  qu  un  eP 
»pace  immenfe  me  fépare  d'elle. . . . .  •^ 
»  Cet  efpace  ,  je  le  franchirai.  .••..»• 
*^Mon  voyage  pourroit-il  n'être  pa& 
»  heureux?  Amour  fera  mon  guide  *  • .  .. 
»  Celle  que  j'adore  me  verra  donc  avec 
»  un  bourdon  de  pèlerin  &  un  habit  de 
»  toile.  Ah  !  fi  pour  l'amour  de  Dieu  ^ 
»  elle  daignoit  m'accorder  rhofpice  dans 
»  fon  palais  ! . . . .  •  Non ,  il  fuffira  à  mon- 
»  bonheur  d'être  prifonnier  chez  les  Sa- 
»  rafîns.  Je  ferai  plus  près  des  lieux  qui 
»  la  poffedent.  O  mon  Dieu!  tranfportez- 
»  moi  dans  fes  jardins  ou  dans  fa  cham- 
3»  bre.  Faites  du  moins  que  je  la  voie .  •  *^ 
»  C'en  eft  fait,  je  pars.  Puiffé-je  feule- 
»  ment  ne  pas  mourir  avant  qu'elle  air 
»  fu  ce  que  l'amour  m'a  fait  entrepren*» 
»  dre  pour  elle...  •  •• .  Ma  chanfon  l'ea 
»  inftruira,  à  mon  arrivée.  Je  lui  ferai 
»  chanter  mes  vers  par  un  interprète  5, 
»  car  ils  font  en  langage  roman.  Certes^ 
»  fi  elk  n'eft  pas  touchée  de.  tant-d'at 


88  HiST.  LITTÉRAIKB 
»  mour ,  j'aurai  lieu  de  croire  que  mes 
»  parrains  ont  jeté  fur  moi  un  mauvais 
»fort  ^»  oc  Ce  qu'il  dit  de  Tes  parrains  Fait 
allufion  aux  fées ,  &  prouve  l'ancienneté 
de  l'opinion  qu'en  ont  tranfmife  nos  ro- 
manciers. 

Le  troubadour  tomba  malade  dans 
le  vaifTeau,  quand  on  alloit  débarquer 
à  Tripoli.  Ses  compagnons  le  crurent 
mort ,  le  dépoferent  comme  tel  dans  la 
première  maifon.  On  courut  informer  la 
comtefTe  ,  d'un  événement  capable  de 
rintérefler.  La  paflîon  du  chevalier ,  les 
motifs  &  les  circonftances  de  fon  voya- 
ge, fa  cruelle  deflinée  en  touchant  au 
port,  pénétrèrent  cette  ame  fenfible  qui, 
fans  le  favoir ,  avoir  allumé  de  loin  une 
flamme  fi  étrange.  Elle  fortit  aufÏÏtôt  > 
pour  aller  voir  la  vidime  de  l'amour» 
Geofïroi  refpiroit  encore.  Elle  l'embrat 

*  Malmefideron  mey  pairi.  Littéralement  t 
Mes  parrains  m*a.iéront  fait  un  mauvais  dam 
dtfoim 


D  E  s    T  R  O  U  B  A  D  0  U  R  s,       8p 

fe.  Il  la  voit,  &  meurt  entre  fes  bras ,  en 
louant  Dieu  ^  Ù*  le  remerciant  de  lui  avoir 
accordé  le  feul  bien  quil  défroit,  La  corn- 
teffe  le  fit  enterrer  pompeufement  chez 
les  Templiers  de  Tripoli.  Dès  le  même 
jour,  foit  dévotion  ou  chagrin,  elle  fe 
dévoua  au  cloître. 

Quoique  ce  récit  ait  les  apparences 
d'une  fable ,  nous  le  croyons  fondé  fur 
des  faits.  Une  ancienne  pièce  proven- 
çale ,  dont  Tauteur  eft  inconnu  ,  dit 
cxpreflement  :  Le  vicomte  Geoffroi  Rudelf 
mpajjant  les  mers  pour  aller  voir  fa  dame» 
mourut  volontairement  pour  elle.  Ce  qui 
confirme  le  pafTage  de  Pétrarque  :  Geof' 
froi  Rudel  alla  chercher  la  mort  à  force 
de  voiles  ù*  de  raines.  Le  moine  des  Iles 
êior  avoit  vu  ,  félon  Noftradamu* ,  un 
dialogue  fur  la  queftion  ;  Lequel  contri- 
bue le  plus  efficacement  à  faire  naître 
l'amour  ,  du  fentiment  ou  de  la  vue , 
du  coeur  ou  des  yeux  ?  l'auteur ,  qui  dé- 
çidoit  en  faveur  du  fentiment,  citoit 


5)0       HlJTT.    LITT^RATRF 

l'exemple  de  Geofïroi  Rudel  >  avec  ce-- 
lui  d'André  de  France. 

Sans  aucune  preuve ,,  Noftradamus  , 
imité  en  cela  par  Crefcimbéni ,  place  le 
fait  en  1162  [i],  II  fuppofe  Rudel  le' 
plus  ancien  des  poëtes  provençaux ,  &: 
commence  à  lui  leur  hiftoire.  Son  dé- 
faut d'exaâitude  eft  trop  connu ,  pour 
qu'il  foit  nécefTaire  de  le  réfuter.  Des- 
recherches favantes  &  judicieufement 
combinées  y  de  M.  de  Foncemagne ,  ne 
donnent  que  dts  conjeélures  probables 
fur  ce  troubadour  &  fur  fa  dame.  Il 
trouve  plufieurs  Geoffroi  Rudelli  ^  fei- 
gneurs  de  Blaye ,  de  k  maifon  d' Angou- 
leme  [2]»  L'hiftoire  ne  parle  d'aucune 
femme  des  comtes  de  Tripoli,  qui  foit 
entrée  dans  le  cloître.  Mais  il  trouve 
une  fille. d'un  de  ces  princes,  Ratmond  I^ 
îîiort  en  1 148  ,  qui  fe  nomm.oir  Méli- 
fende,  &  dont  Guillaume  de  Tyr  parle 
avec  éloge.  (L.  18.  c.  51.)  Elle  devoit, 
félon lufage,  porter  le  titre  de  comteflè» 


DES    TrOUBAD  ou  R  Î.       ^-T 

Si  c  efl  l'héroïne  dont  il  s'agit ,  un  cadet 
de  la  maifon  d' Angoulême  eft  aufli  notre 
troabadour,  dont  la  mort  fera  certaine- 
ment arrivée  vers  l'an  n^o  ou  1170.. 
Cette  difculîion  critique  nous  détourne- 
foit  trop  de  notre,  objet.  (Voyez  la- 
note.  ) 

Il  me  refte  à  parler  de  quatre  pièces, 
purement  galantes  de  Geoflfroi  RudeL 
Dans  l'une,  il  préfère  l'hiver  à  toutes  les. 
autres  faifons ,  parce  que  c'efl:  la  feulû 
qui  lui  ramène  fa  dame.  Ailleurs,  il  cé- 
lèbre le  printems ,  dont  le  retour  Texcita 
à  chanter.      î> 

»  Toute  la  nature  me  donne  un  exem* 
»ple  que  je.  veux  fuivre.  Les  arbres,  ea 
»  fe  couvrant  de  feuilles  &  de  fruits  ^ 
»  m'invitent  à  me  parer  de  mes  plus; 
»  beaux  vêtemens.  A  la  vue  du  roiîî- 
»  gnol,  qui  cacefle  fa  iidelle  compagne ,. 
»  qui  prend  dans  Tes  regards  autant  d'a- 
3>  mour  qu'il  lui  en  donne ,  qui  chanto. 
»  û  mélodieufement  leurs  plaifirs  com?-; 


$2      HiST.    LITTÉRAIRE 
3»  muns  ;  je  fens  paiTer  dans  mon  ame 
»  toute  la  joie  qui  les  anime  ,  je  fens 
»  mon  cœur  embrafé  des  feux  dont  ils 
»  brûlent.  •  .  •  Heureux  oifeaux!  il  vous 
»  efl- toujours  permis  de  dire  ce  que  vous 
»  fentez  :  &  moi ,  retenu  par  des  lois  que 
»  vous  ne  connoifTez  point ,  je  n*ofe  par- 
»  1er  à  celle  que  j'aime. .....  Je  veux 

»  rompre  enfin  le  lilence.  J'irai ,  je  la 
»  fupplierai  de  recevoir  mes  fervices. .  • 
»  Amour ,  je  te  rends  grâces.  Elle  exau- 
»  ce  mes  vœux;  elle  m'appelle  auprès  de 
»  fa  perfonne ,  &  ne  me  défend  pas  d'eC- 
»  pérer,  «  # 

Dans  la  dernière  pièce  ,  il  fe  plaint 
cependant  des  obftacles ,  que  rencontre 
fa  paffion  pour  cette  dame  : 

»  Les  objets  qui  m'environnent ,  la 
»  fraîcheur  des  vergers ,  la  verdure  des 
»  arbres,  l'émail  des  fleurs ,  le  gazouille- 
»  ment  des  oifeaux ,  m'invitent  à  chan- 
»  ter.  Mais  mon  cœur  n'eft  pas  content  : 
»il  ne  peut  être  feafible  qu'aux  joies 


DES  Troubadours,  çf 
»  d  amour  ,  &  n  eft  point  aflez  heureux 
y*  pour  les  fentir.  Que  les  bergers  s'amu- 
»  fent  de  leurs  chalumeaux,  &  les  enfans 
a» de  leurs  petits  tambours.  Moi,  je  ne 
*>  me  réjouirai  point ,  tant  que  Tamour 
»  dont  je  brûle  ne  fera  pas  fatisfait.  Je 
y»  connois  une  beauté  qui  réunit  tous  les 
»  charmes  imaginables:  mais  elle  récom- 
»  penfe  mal  les  foins  qu'on  lui  rend  ;  & 
»  je  fouffre  fouvent  de  ne  pouvoir  obte- 
»  nir  ce  que  défire  mon  cœur.  Le  châ- 
»  teau  qu  elle  habite  eft  fi  éloigné  ! . . .  • 
»  J'envie  le  fort  de  fes  voifins ,  plutôt 
»  que  celui  des  plus  grands  feigneurs. 
»  Les  grâces  de  fa  tigure  répandent ,  je 
»  l'imagine ,  leur  agrément  fur  fes  moin- 
»  dres  vaiïaux.  Elle  connoît  mes  fenti- 
»  mens ,  elle  eft  fenlible  :  voilà  le  foutien 
»  de  mon  efpérance.  Jour  &  nuit ,  mille 
»  tendres  penfées  m'entraînent  vers  fon 
»  heureux  féjour.  Quand  elle  reviendra 
y>  enfin  ,  me  dira-t-elle  :  mon  doux  ami  ^ 
»  nos  Qnuieux  font  ul  bruit  de  nos  amours  j> 


■^4        HïST.    LITTERAIRE 

4o  quilferii  difficile  de  leur  impofirjïlencei 
~  V  ^  d^empêchr  qu'ils  ne  troubknt  notre 
39  bonheur  î  « 

Le  moine  de  Montmajour,  cité  par 
Noftradamus  ,  traite  GeofFroi  Rudel 
d'homme  greffier,  ennemi  de  toutes  les  dét» 
mes.  Jamais  fatire  ne  fut  plus  injufte ,  à 
en  juger  par  ce  que  nous  connoiflTons  de 
la  vie  &  des  ouvrages  de  ce  galant  trou- 
badour. 

I)  O  T  E  S. 

[  I  ]  Dans  le  même  endroit  où  Noflradamus 
fait  mourir  Geoffroi  Rudel  en  1 1^2  ,  il  dit  que 
le  comte  Geoffroi ,  frère  de  Richard  ,  roi  d*An- 
gleterre ,  étant  venu  en  Provence ,  y  trouva 
Rudel  chez  le  fèigneur  d'Agoult  ;  &  que» 
charmé  des  chantons  de  ce  poète  ,  il  Pemmena 
avec  lui.  Noftradamus  auroit  donc  dû  expliquer 
comment  le  comte  Geoffi-oi ,  né  en  1 1  f  8  ,  pou- 
voit  être  Tadmirateur  d'un  poète  mort  en  ii6z, 

[  X  ]  Guillaume  ,  comte  d'Angoulême ,  mort 
«n  1008  ,  avoit  deux  fils  ,  Alduin  &  Jofred. 
Ce  dernier  recueillit  toute  la  fucceffion  par  la 
eiort  d' Alduin  en  1050,  H  mourut  en  1048  ; 


feEs  Troubadours,     çf^ 

%C  lailTa  cinq  fils  ,  Foulques  ,  Geoffred  Kudelliy 
Arnaud  ,  Guillaume  &  Adhémar.  Geoffred 
Eudelli  eut  en  partage  la  feigneurie  de  Blaye» 
Au  premier  coup-d'œil  ,  il  paroît  être  .notre 
troubadour.  Mais  comrivent  <;onciiier  par  le? 
■dates  (à  paflTion  pour  une  comteïïe  de  Tripoli  î 
-Cette  ville  ne  fut  prifè  &>érigéeen  comté  que 
vers  l'an  1109.  Il  avoit  fîgné  en  T040  une 
charte  rapportée  par  Belly ,  (  page  5  ^p.  )  Il  étolt 
donc  trop  âgé  apr^s  la  conquête  de  Tripoli, 
pour  qu'on  lui  attribue  un  amour  fi  violent  & 
fi  romanefque.  D'ailleurs  Tinflitution  des  Tem- 
pliers ne  remonte  qu'à  l'an  1 1 18  ;  &  le  trouba- 
•bour  fut  enterré  dans  leur  raaifon.  Nouvelle 
difficulté ,  que  nous  jugeons  infurmontable, 

Geoffred  Rudelli  étant  mort  (ans  pollérité  ,  la 
iêigneurie  de  Blaye  fut  réunie  au  <:omté  d'An- 
^oulême.  Mais  elle  en  fut  démembrée  de  nou-< 
veau  dans  la  fijite  ,  fbit  pour  l'apanage  d'ua 
.<:adet ,  ou  pour  quelque  autre  raiibn.  Dans  les 
infîrumens  du  Gallia  Chri/iiana,{t,  t*  pr.  484,) 
on  trouve  un  Gérard  de  Blaye ,  père  d'un  Geof- 
froi  RudeiU ,  qui  doit  être  le  même  dont  la 
fignature  Ce  voit  au  ba-s  d'un  fauf  conduit  de 
l'an  1131 ,  en  ces  termes  :  G.  Rudelli  dominas 
de  Blaya,  (  ib.  pr.  28)?.  )  Seroit-ce  là  le  trouba-; 
dour  \  Mais  9i  I0  comte  de  Tripoli  n'ell  pas  affei^ 


^6        HiST.    LITTÉRAIRE 

ancien  pour  la  première  hypothèfê  )  nous  craî-4 
gnons  qu'il  n*ait  pas  fiibfiilé  afTei  long-tems 
pour  la  féconde. 

Raimond  1 1  >  quatrième  comte  de  Tripoli  i 
n'ayant  point  d'enfans ,  donna  Ton  comté  à  Rai- 
mond d'Antioche  Con  couiîn,  &  mourut  en  1 1 87, 
(  GuiL  Tyr,  L  1 1.  ^.  5. )  Celui-ci  le  donna  pa- 
reillement ,  vers  Tan  2 1 00 ,  à  (on  firere  Raimond 
ï  V ,  prince  d'Antioche,  Depuis'cette  époque ,  le 
comté  de  Tripoli ,  réuni  à  la  principauté  d'An- 
tioche ,  n'a  point  eu  ,  ce  (èmble  ,  de  (èigneut 
particulier.  L*av€nture  de  GeofFroi  Rudel  ne 
peut  donc  lê  placer  ni  avant  1 1 1 8,  ni  après  1 200. 
Nous  avons  indiqué  dans  (a  vie  la  manière  la 
plus  vrai(êniblable  de  la  concilier  avec  l'hiftoire. 
La  princeiïe  Méii(ènde,  fille  de  Raimond  I ,  fut 
accordée  avec  Manuel,  empereur  de  Conllantî- 
nople,  qui  enfîiite  la  refufa.  Cet  affront  dut  faire 
beaucoup  parler  d'elle ,  &  donna  (ans  doute  du 
relief  à  (es  qualité^  Les  éloges  des  Pèlerins  , 
qu'elle  avoit  peut-être  captivés  par  (es  bienfaits, 
étoient  capables  d'échauffer  l'imagination  vive 
du  troubadour.  Enfin  il  eft  probable  que  cette 
princefTe,  plutôt  qu'aucune  femme  des  comtés 
de  Tripoli ,  embrafTa  la  vie  religieufè.  Voilà  les 
fondemens  d'une  conjedure ,  que  nous  ne  don-r 
nons  pas  pour  un  fait  certain, 

V 1 1 L 


t>ES  Tkoubadours.      57 


V  I  I  L 

B  E  R  N  A  R  D-A  R  N  A  U  O 
DE    MONTCUC.         - 

iN  o  s  manufcrits  ne  contiennent  aucu? 
ne  particularité  de  la  vie  de  ce  trou- 
badour ;  &  les  auteurs  qui  ont  écrit  fur 
la  poéfie  provençale  ne  l'ont  point  con- 
nu. Il  y  a  deux  châteaux  de  Montcuc , 
l'un  en  Querci ,  l'autre  en  Rouergue. 
Bernard-Arnaud  étoit  apparemment  fei- 
gneur  ou  originaire  de  l'un  ou  de  l'au- 
tre. 

Un  firvente  ,  où  la  fatire  fe  trouve 
finguliérement  mêlée  à  la  galanterie  ,  eft 
la  feule  pièce  que  nous  ayons  de  lui. 
On  y  verra ,  comme  dans  plufieurs  au- 
tres monumens ,  la  liberté  que  prenoient 
les  anciens  poëtes  de  cenfurer  la  con- 
duite des  princes.  Rien  n'efl  peut-être 
plus  curieux  dans  leurs  ouvrages.  Pouc 
Tome  L  E 


5)S         HrST.    LITTÉRAIRH 

rintelligencç  de  celui-ci ,  nous  devons 
indiquer  le  fait  hiftorique  auquel  il  pa- 
roît  avoir  rapport. 

Henri  II  roi  d'Angleterre  ,  après  fon 
jnariage  avec  Eléonore  héritière  des  ducs 
d'Aquitaine  ,  renouvela  les  anciennes 
prétentions  de  ces  ducs  fur  le  comté  de 
Touloufe  [i].  Réfolu  de  les  faire  valoir 
par  les  armes,  il  afliégea  Touloufe  en 
US 9'  Louis  le  Jeune  fe  jeta  dans  I9 
place  ,  &  lui  fit  lever  le  fiége.  Le  comte 
Raimond  V  reconnut  feulement  la  fuze- 
raineté  des  ducs  d'Aquitaine,  fauf  les 
droits  de  la  couronne  de  France.  Cette 
expédition  du  roi  d'Angleterre  prêtoit 
matière  aux  traits  de  la  fatire.  Écoutons 
notre  poëte. 

30  Quand  la  nature  renaît ,  &  que  les 
»  rofiers  font  en  fleur  ,  les  méchans  ba^ 
»  rons  s  empreOènt  d'allçr  à  la  chaffe.  Il 
î»  me  prend  envie  de  faire  contre  eux  un 
p  firvente  ,  &  de  cenfurer  aigrement  ces 
m  en^mis  dp  toute  vertu  &  de  tout 


DES  Troubadours,  ^i^' 
»  honneur.  Mais  Amour  répand  la  gaieté 
»  dans  mon  ame ,  autant  que  les  beaux 
»  jours  de  mai:  je  conferverai  ma  joie, 
»  malgré  tant  de  fujets  de  trifteffe.  a 

»  Nous  verrons  du  côté  de  Bala* 
»  guier  "^  la  nombreufe  cavalerie  du 
»  preux  roi ,  qui  fe  vante  de  l'emporter 
»  en  gloire  &  en  mérite.  Il  viendra  fans 
»  faute  dans  le  Carcaffonnois  ;  mais  les 
«François  n'en  ont  pas  peur.  Vous 
»  m'épouvantez  bien  plus,  madame;  car 
»les  défirs  qu'excitent  les  charmes  de 
»  votre  jolie  perfonne ,  font  mêlés  de 
»  toutes  les  craintes  que  vos  rigueurs 
»  doivent  infpirer.  a 

»  Je  fais  plus  de  cas  d  un  courfier  fellé 
76  &  armé  ,  d'un  écu  ,  d'une  lance ,  & 
»  d'une  guerre  prochaine ,  que  des  airs 
»  hautains  d'un  prince ,  qui  confent  à  la 
»  paix  en  facrifiant  partie  de  fes  droits  Ôc 

*  Il  y  a  un  château  de  ce  nom  dans  le  dîa* 
ocfè  de  Touloulè* 

Eij 


100      HiST.   LITTÉRAIRE 

»  de  fes  terres.  Pour  vous ,  beauté  que? 
30  j'adore  ,  vous  que  j'aurai  ,  ou  j'en 
»  mourrai  ;  je  m'eftime  plus  heureux , 
»  tant  votre  mérite  m'enchante  ,  d'atta- 
»  quer  vos  refus  que  d'être  accepté  par 
PO  une  autre,  a  '^  ^ 

»  J'aime  les  archers ,  quand  ils  lan- 
»  cent  des  pierres  &  renverfent  des 
»  murailles  ;  j'aime  l'armée  qui  s'afTem-* 
»  ble  &  fe  forme  dans  la  plaine.  Je  vou- 
:p  drois  que  le  roi  d'Angleterre  fe  plût 
»  autant  à  combattre  ,  que  je  me  plais , 
70  madame  ,  à  me  retracer  l'image  de 
3B  votre  beauté  &  de  votre  jeuneffe.  « 

X)  Quelque  méprifé  qu'il  foit,  il  acquer- 
»  roit  beaucoup  de  gloire ,  fi  en  même 
»  tems  il  crioit  Guknne  ^  &  fe  montroit 
s>  le  premier,  frappant  l'illuftre  &  valeu- 
V  reux comte.  Car  fon  fceau  eft  fi  décrié, 
:»  que  je  n'ofe  le  dire.  Mais  je  dirai  bien, 
s?  madame  ,  que  je  fuis  pénétré  d'amour 
3?  ^  de  crainte.  Que  fer  ai- je,  fi  ma  bonnQ 
9  foi  nç  peut  vous  toucher  ?  a 


t>Es  Troubadours.  loii 
Guienne  étoit  le  cri  de  guerre  des  rois 
d'Angleterre  ,  quand  ils  combattoient 
pour  les  droits  de  ce  duché.  Le  fceau 
décrié  de  Henri  II  veut  dire  qu'on  ne 
fe  fioit  point  à  lui.  Notre  troubadour 
étoit  fans  doute  fort  prévenu  contre  ce 
prince  ,  Se  fort  attaché  au  comte  de 
Touloufe. 

*  I  ■■  ' III  II  —  m 

NOTE. 

[i]  Guillaume  IV  ,  comte  de  Touloufe  ^ 
mort  au  plus  tard  en  10^3  ,  laiiïa  unefilîe 
unique  nommée  Philippe ,  qui ,  ayant  d'abord 
été  mariée  à  Sanche  roi  d'Aragon ,  époulà  en 
fécondes  noces  Guillaume  IX  duc  d'Aquitaine. 
Raimond  de  Saint-Gilles,  frère  de  Guillaume 
IV,  hérita  du  comté  de  Touloufe,  en  vertu 
d'une  fubditution  de  Pons ,  leur  père  commun  » 
qui  appeloit  à  (à  fucceffion  la  ligne  malculine 
préférablement  à  la  ligne  féminine.  Le  duc 
d'Aquitaine  prétendit  que  cette  fiibflitution 
étoit  irréguliere  &  injufte  ,  &  qu'elle  ne  pou- 
voir détruire  les  droits  de  Philippe  de  Tou- 
loufe ,  ùl  femme.  Il  envahit  le  comté  ,  en 
l'ablènce  de  Raimond  de  Saint-Gilles  qui  étoit 

Eiij 


\Ï02       HiST.    LITT^.  RAIRE 

?llé  à  la  Terre-Sainte.  Il  s'accommoda  enfaîfe 
moyennant  une  (bmme  d'argent ,  &  céda  tous 
fes  droits  flir  cette  iôuveraineté  aux  enfans  de 
Raimond.  Henri  1 1  ne  laifTa  pas  de  vouloir 
les  reprendre ,  après  (on  mariage  avec  Eléonore 
de  Guienne.  (  Voyez  Puuves  de  l'Hi/ioire  du. 
JLan^uedoc ,  f .  3 .  ) 


DES    TroUEAUOURS.      IOJ 


I  X. 

PIERRE  ROGIERS. 

A  1ER  RE  RoGiERS  étoit  UH  gentil-' 
homme  d'Auvergne.  Ses  parens  le  defti- 
nèrent  à  Tétat  eccléfiaftique  ,  &  il  fut 
chanoine  de  Qermont.  Mais  la  force  du 
penchant  Tentraînoit  ailleurs.  Quoique 
[avant  dans  Us  hures  ^  félon  l'hiftorien 
provençal ,  (  éloge  qui  ne  fup|ft)foit  pas 
un  grand  favoir ,  )  il  aimoit  le  monde  t^ 
les  plaifirs,  plus  que  Tétude  &:  la  retraite* 
Ennuyé  de  fon  canonicat ,  il  le  fit  trou- 
badour &  même  jongleur.  On  ne  réfîfte» 
guère  à  l'impulfion  du  génie.  D'ailleurs  , 
à  ne  confidérer  que  la  fortune ,  les  course 
offroient  une  perfpedive  riante  zu% 
poètes. 

Ermengarde,  fille  aînée  d'Aiméri  It 
vicomte  de  Narbonne  ,  tué  en  1 1 34  à 
la  bataille  de  Fraga  en  Efpagne  contre- 

E  iv 


104  HiST.  LITTERAIRE 
les  Saralîns ,  étoit  l'héritière  de  fon  perc; 
&  gouvernoit  fes  états  avec  autant  de 
gloire  que  de  fageffe  ^,  Outre  les  grâces 
&  Tefprit  d'une  femme  aimable  ,  elle 
avoit  les  talens  d'un  politique  &  la  valeur 
d'un  chevalier.  Son  mérite  lui  attiroit 
une  foule  d'admirateurs.  Les  poètes  , 
qu'elle  honoroit  de  fa  bienveillance  , 
n'étoient  pas  les  moins  emprefTés  à  lui 
oiïrir  leurs  hommages.  Qn  prétend  qu'el- 
le tenoit  cour  d'amour  dans  fon  palais  ; 
mais  cm  ufage ,  comme  nous  l'avons 
déjà  obfervé  ,  ne  nous  paroît  pas  fi 
ancien. 

C'eft  à  la  cour  de  la  vicomtefTe  de 
Narbonne  que  Rogiers  fe  fixa  bientôt, 
La  faveur  qu'il  y  trouva  méritoit  fa  re- 
conncifTance.  Attaché  d'abord  par  les 
bienfaits  ,  il  le  fut  iafenfiblement  par 
cette  dangereufe  paflîon ,  dont  les  trou- 
badours ne  favoient  pas  fe  défendre. 

— '  '  ■  Il  I      .  I  I    uO 

.*  Hift.  du  Languçdçc  j  t.  î, 


"des  Troubadours.  iojTi 
trmengarde  devint  l'objet  defon  amour, 
comme  celui  de  Tes  vers.  Huit  chanfons 
qui  nous  reftent  de  lui  la  célèbrent,  fous 
le  nom  de  Ton-navel^,  mot  provençal 
dont  le  fens  eft  un  éloge  de  fa  con- 
duite. 

Nous  abrégerons  l'extrait  de  ces  piè- 
ces, pour  éviter  de  fades  répétitions.  Le 
pgëte  dit  que  les  gens  les  plus  grofîiers 
acquerroient  la  plus  grande  politefTe, 
s'ils  avoient  le  bonheur  de  converfer 
avec  fa  dame.  Il  fait  parler  l'Amour, 
qui  l'exhorte  à  fe  rendre  digne  ,  par  des 
qualités  cminentes  ,  des  bontés  d'une 
dame  fi  fupérieure  à  lui  par  le  rang  &  le 
mérite.  Il  craint  de  ne  pas  être  aimé;  il 
n'a  obtenu  aucune  faveur ,  mais  i'efpé- 
rance  le  foutient. 

»  Amans  infenfés ,  trop  d'emprefle- 
»  ment  auprès  de  vos  amies  vous  tour- 
y>  mente  ,  vous  rend  malheureux.  Les 
»  querelles  que  vous  leur  faites ,  l'hab^ 
3>tude  de  les  épier  avec  une  curiofité 


106      HrST.    LITTÉRAIRE 

>>jaloufe,  vous  font  devenir  infuppor- 
»  tables.  Ce  n'eft  point  là  de  l'amour. 
»  Quand  on  aime  bien,  eût-on  entendu > 
»  eût- on  vu  quelque  chofe  au  défavan- 
»  tage  de  Ton  amie  ,  on  ne  doit  croire  ni 
»  Tes  oreilles  ni  Tes  yeux,  a 
~  Ces  fentimens  délicats  touchèrent  la 
vicomtelTe.  Elle  ne  dédaigna  point  les 
feux  de  fon  troubadour.  Mais  comment 
échapper  aux  regards  malins  des  courti- 
fans  ?  Les  foupçons ,  les  bruits  fâcheux  fe- 
répandirent  de  toutes  parts.  La  réputa- 
tion d'Ermengarde  en  fut  bleffée.  Ja- 
loufe  de  fon  honneur ,  elle  crut  devoir 
éloigner  de  fa  cour  celui  qu'elle  avoit 
comblé  de  grâces.  Nos  poëtes  galans^ 
5  expofoient  trop  à  ces  revers. 

Rambaud  feigneur  d'Orange,  trouba- 
dour lui-même  ,  reçut  l'infortuné  Ro- 
giers,  dont  le  chagrin  étoit  proportion- 
iié  à  la  perte  qu'il  venoit  de  faire.  Sa- 
douleur  eft  vivement  exprimée  dans  deux 
chanfons,  Il  s'y  peint  dévoré  par  le  dé- 


BEs  TKOUfiADouRsr.    ro7 

fefpoir  ,  jufqu'à  perdre  le  boire^  &  le 
manger. 

»  Ah!  je  le  fens ,  les  chagrins  ,  les 
»  pleurs  &  les  tourmens  d'amour  ne  font 
M  point  mourir.  Je  ne  puis  croire  îa  mort 
»  d'André  de  France  ,  puifque  je  vis: 
»  encore.  Nul  pénitent ,  nul  martyr  n'a 
3>  foufFert  les  maux  que  j'endure.  Puiffe— 
»  je  être  l'efclave  de  celle  qui  me  les- 
»  caufe ,  plutôt  que  de  régner  fur  le 
»  monde  entier!  Si  je  pouvois  la  revpir 
»  encore ,  cette  beauté  1  Elle  réunit  tou-- 
»  tes  les  perfedions  Ôctous  les  charmes^ 
»  comme  la  mer  reçoit  les  eaux  de  tous: 
»les  fleuves.  Oui ,  je  voudrais  être  le-' 
»  dernier  de  Tes  efclaves.  « 

Sans  doute  Rogiers  fe  flartolt  d'être; 
rappelé  par  la  vicomtefTe  de  Narbonne*. 
Mais  elle  fut  inflexible  ,  &  ne  voulut: 
plus  le  voir.  Pendant  fonféjour  à  Oran- 
ge, il  compofa  pour  Rambaud  un  fir*- 
vente  fingulier,  où  il  protefte  qu'il  e(S: 
venu,  à  fa  cour  ^^  moins  pour  avoir  pasÇs: 


^îo8      HiST.    IITTÉRAIRS 
à  fes  libéralités ,  que  pour  donner  de  fe5 
nouvelles  aux  perfonnes  de  fon  pays  qui 
lui  en  demandent.  >»  Car  ,  dit-il ,  on 
5>  parle   de  vous  diverfement ,  les  uns 

»  bien ,  les  autres  mal Dois- je 

»  vous  appeler  amant  ou  mari  ?  je  croîs 
»  que  vous  pourriez  bien  être  l'un  & 
.3>  l'autre.  Afin  de  réulîir  dans  le  monde , 
»  il  faut  être  tantôt  fage  ,  tantôt  fou , 
»  félon  les  tems,  « 

De  la  cour  d'Orange ,  le  poète  paf& 
fucceflivement  à  celle  d'Alphonfe  II  roi 
d'Aragon  ,  &  à  celle  de  Raimonxi  Vi 
comte  de  Touloufe,  La  bienveillance, 
dont  l'honora  ce  dernier ,  n'effaça  poim 
l'impreîîion  de  chagrin^,  que  le  fouvenk 
d'Ermengarde  lailFoit  dans  fon  ame.  Il 
quitta  le  monde,  où  il  n'efpéroit  plus 
de  bonheur  y  &  mourut  moine  de  Gram- 
ïQont.  Pétrarque  parle  de  lui  dans  foa 
Triomphe  d'amour. 

Nous  fommes  obligés  ici  de  relever 
des  erreurs  groflières  de  NoflradarauSa 


bEs  Troubadours.    îop^ 

Pierre  Rogiers  fut ,  félon  lui ,  à  la  cour 
d'Ermengarde  de  Narbonne ,  femme  de 
Roger  Bernard  comte  de  Foix.  Il  con- 
fond ainfi  Ermengarde,  fille  d*Aimeri  IV, 
laquelle  époufa  le  comte  de  Foix  en 
'I232  ,  avec  la  vicomtefTe  Ermengarde, 
fa  grand'tante.  Il  ajoute ,  fur  la  foi  d'Hu- 
gues de  Saint-Céfaire,  que  Rogiers  étoit 
dans  la  ville  dé  Graffe  en  1330,  lorfque 
l'antipape  Pierre  de  Corbiéri  y  abdiqua 
folennellement  la  tiare.  Mais  cet  antipape 
n'abdiqua  point  :  il  fut  enlevé  par  les 
émifTaires  de  Jean  XXII,  qui  le  fit  mou- 
rir en  prifon. 

On  voit  qu'en  matière  dTiiftoire ,  les 
autorités  doivent  fubir  l'examen  de  la 
critique.  Noftradamus  a  été  cent  fois  cité 
comme  un  oracle ,  parce  qu'on  ne  con- 
noiffoit  guère  que  par  lui  les  poëtes  pro- 
vençaux ;  &  cet  oracle  fe  trouve  fans 
ceffe  en  contradidion  avec  la  vérité, 


^- 


-H ^a^ = 


X.. 

AZALAÏS  DE  PORCAIRAGUES. 

ô  I  la  chevalerie  excitoit  des  héroïnes^ 
â  difputer  aux  hommes  la  gloire  de.  la* 
valeur ,  il  neà  pas  étonnant  que  la  poé- 
lie  provençale  ait  infpiré  à  des  femmes 
le  déiîr  de  fe  fignaler  dans  îa  carrière  des^ 
troubadours.  La  vivacité  de  leur  imagi^ 
nation ,  la  fenfibilité  de  leur  ame  les  y 
€onduifoient  naturellement.  On  mer  en 
problème  ,  /i  les  femmes  font  propres 
aux  grands  ouvrages  de  génie  ;  mais,  it 
eft  hors  de  doute,  qu^elles  ne  puiffenr 
exceller  en  tout  genre  de  compofition,. 
dont  le  fentiment  &  les  grâces  font  le; 
principal  mérite. 

A  z  AL  AÏ  s  DE  Porc  A  IRA  GUE  s; 
eft  la  première  que  nous  trouvions  parmi, 
nos  poètes.  Selon  nos  vies  manufcrites  » 
elle,  fortuit  d'une  famille-  diftinguée  du» 


DES  Troubadours,  ri 2^ 
pays  de  Montpellier  y  elle  aima  Gui 
Guérujat,  &  les  chanfons  qu  elle  fit  pour 
fon  amant  eurent  beaucoup  de  fuccès  :-. 
(peut  être  fans  en  mériter  beaucoup.) 
Gui  Guérujat,  de  la  maifon  de  Mont- 
pellier, étoit  fils  de  Guillaume  VI.  Hl 
mourut  en  1 177  \ 

Il  ne  nous  refte  qu'une:  feule  pièce: 
d'Azalaïs.  Quoique  bien  écrite  &  bien? 
verfifiée,  elle  n'annonce  rienmôins  qu'une: 
Sapho.  En  voici  la  fubflance  ,  où  ce  quli 
regarde  les  mœurs  peut  intérelTer. 

Après  une  defcription  de  l'hiver  s; 
»  J'aime,  dit-elle  ,  à  voir  la  nature  dans 
»  cet  état  de  triftefle  ;  tant  l'infidélité  du^ 
»  prince  d'Orange  me  chagrine;  Les^ 
»  femmes  font  bien  folles  de  s'attacher 
»  aux  grands  feigneurs.  L'amour  devient 
a»  alors  pour  elles  une  fource  d'humilia- 
»  tions  &  de  mépris.  Elles  devroient  plu-*^ 
»  tôt  s'en  tenir  aux  fimples  gentilshom- 

*  Voyez:  HilU  du  Languedoc  j  U  j,. 


112       HiST.    LITTèKAîR^ 

»  mes  :  car  c'efi:  un  proverbe  dans  lé 
»  Vellai ,  Quil  n'y-  a  rien  à  gagner  avec  les 
»  grands.  Pour  moi ,  j'ai  heureufement 
»  un  ami  loyal  •■,  &  en  lui  donnant  mon 
»  cœur  ,  je  ne  me  fuis  point  mal  en- 
»  gagé,  ce  Elle  adrefle  enfuite  la  parole  à 
fon  amant  ;  elle  jure  de  lui  être  éternelle- 
ment fidelle  ,  pourvu  qu'il  le  foit  lui- 
même  à  fa  promefle  de  ne  rien  exiger 
d'elle  contre  le  devoir.  Elle  falue  plu- 
lîeurs  perfonnes  désignées  fous  des  noms 
inconnus.  Elle  envoie  enfin  fon  jon- 
gleur porter  fa  chanfon  à  Narbonne ,  à 
celui  dont  on  vante  la  bravoure ,  &  chez 
qui  tout  refpire  la  joie* 

Nous  ignorons  le  trait  d'infidélité 
qu*AzaIaïs  reproche  à  Rambaud  d'Oran- 
ge. La  vie  de  ce  troubadour  fera  vok 
qu'il  et  oit  fort  capable  d'inconftance. 
Obfervons  feulement  ici  que  les  grands 
avoient  peu  d'égards  pour  leurs  maî- 
treffes  d'un  rang  inférieur.  Ils  fe  fai- 
foient  un  jeu  de  les  quitter  >  &  de  trahie 


bEs  Troubadours.  "îif 
le  fecret  de  leurs  intrigues.  Aulîî  étoit-ce 
un  déshonneur ,  en  plufieurs  endroits , 
pour  les  femmes  de  moindre  condition, 
de  s'attacher  à  de  tels  amans  ;  &  cette 
opinion  étoit  une  digue  contre  le  débor-, 
dément  des  moeurs. 


114     HrST.    LITTénAlRE 

X  I. 

PIERRE  RAIMOND. 

AiERRE  Raimond,  fuivant  la 
note  hiftorique  du  recueil  de  Tes  poé- 
fies ,  étoit  fils  d'un  bourgeois  de  Tou- 
loufe.  Son  efprit  fin  &  déliré ,  fon  carac- 
tère fage,  fon  talent  pour  les  vers  & 
pour  le  chant  ,  le  rendoient  propre  à 
réuiîîr  dans  les  cours.  Celles  d'Alphonfe 
(  II  )  roi  d'Aragôïi ,  de  Raimond  (  V  ) 
comte  de  Touloufe ,  &  de  Guillaume 
(VIII)  feigneur  de  Montpellier,  le  pot 
fédèrent  tour-à-tour.  Il  fe  maria  enfin  à 
Pamiers ,  où  il  mourut. 

Son  hifloire  eft  toute  différente  dans 
Noftradamus.  Mais ,  fans  nous  arrêter 
aux  minuties  du  fujet  ,  il  fuffit  d'ob- 
ferver  que  cet  étrange  hiftorien  le  fait 
mourir  en  1225*  ,  &  cependant  le  fait: 
allex  en  Paleftine  à  la  fuite  de  l'emper- 


DES    TrOUBADOURÎ.      IIj^ 

rcur  Frédéric  II ,  qui  n'y  alla  qu  er» 
122S. 

Dix-fept  pièces  galantes  de  Raimond , 
quoique  d'un  flyle  tendre  &  naturel , 
nous  fourniiTent  peu  de  traits  remarqua- 
bles. Les  trivialités  de  famour  font  fi 
ennuyeufes  à  la  leârure  î  Nous  aurons 
foin  de  les  éviter  dans  nos  extraits. 

Le  poète  eft  amoureux  d'une  dame 
que  le  rcfpQÔi  l'empêche  de  nommer. 
»  On  la  reconnoîtra  aifément  ,  dit- il  , 
»  quand  je  parlerai  de  fon  aimable  fou- 
»>  rire ,  de  fes  beaux  yeux ,  de  fes  ma- 
»  nières  charmantes ,  de  fa  gaieté  ,  de 
X  fon  agréable  converfation.  «  La  dam» 
ayant  rejeté  fes  vœux ,  il  abandonne  fa 
patrie  ,  il  porte  fa  douleur  en  Aragon, 
Mais  l'arpour  le  fuit ,  8c  les  regrets  de 
l'abfence  le  dévorent. 

»  On  voit  des  enfans ,  élevés  à  la  cour 
»  d'un  brave  &  noble  feigneur,  le  quitter 
»à  un  certain  âge  pour  chercher  une 
»  cour  plus  illuftre  :  ne  la  trouvant  point^ 


Iï6  HiST.  LTTTlftKAlRfi 
»  ils  reviennent  honteux ,  &  n'ofent  pa- 
x>roître  devant  leur  premier  feigneur. 
»Tel  je  quittai  imprudemment  celle 
»  auprès  de  qui  j'avois  été  élevé  ,  & 
a>pour  qui  mon  cœur  foupire.  Que  je 
»  lui  aurois  d'obligation ,  fi  elle  daignoit 
a>  me  reprendre  !  Je  me  foumettrois  de 
»  grand  cœur  à  fes  châtimens.  Si  pour- 
»  tant  on  doit  punir  un  fou  de  ce  qu  il 
»  fait  dans  les  accès  de  la  frénéfie.  Cé- 
»  toit  démence  de  croire  que  ma  belle 
»  feroit  courir  après  moi.  Je  lui  en  de- 
»  mande  pardon  à  mains  jointes»  « 

La  dame,  au  moment  de  la  fépara- 
tion ,  s'étoit  attendrie ,  &  lui  avoit  dit 
en  pleurant  :  Tu  pars  ^  Pierre  Raimond  ! 
Que  Dieu  tefajfe  revenir.  Son  abfence  ne 
laifTa  pas  d'être  longue.  Il  reçut  une 
lettre  pleine  de  reproches  ;  il  en  fentit 
nneux  fa  faute ,  &  exprima  ainfi  fa  dou- 
leur : 

»  Le  pauvre ,  qui  Ta  toujours  été ,  eft 
a»  moins  à  plaindre  que  celui  qui  le 


DES  Troubadours,  ii-î^ 
»  devient,  après  avoir  joui  de  l'opulence. 
»  Rien  n'afflige  tant  un  malheureux  que 
»  le  fouvenir  du  bonheur  qu'il  a  perdu. 
»  J'étois  heureux  auprès  de  celle  que 
»  j'aime ,  malgré  fes  rigueurs.  Elle  dai- 
»  gnoit  quelquefois  me  parler  &  me  fou- 
»  rire.  Et  voilà  qu'elle  m'écrit  durement! 
»  J'irai  me  jeter  à  fes  pieds.  Je  lui  deman- 
«derai  pour  unique  grâce,  qu'il  me  foie 
»  permis  d'aimer  la  plus  belle  dame  do 
»  l'univers.  « 

En  effet ,  il  revint  à  Touloufe.  Sa 
dame  lui  pardonna ,  &  le  reçut  pour  foa 
fèrviteur  ;  mais  fans  lui  rien  accorder  de 
contraire  à  la  plus  exade  vertu.  Les 
mœurs  fe  maintenoient  du  moins  quel- 
quefois irréprochables  ,  dans  le  com- 
merce du  fentiment.  Notre  poëte ,  qui 
n  étoit  pas  Ci  maître  de  lui-même ,  fe 
plaignit  par  une  chanfon  un  peu  bur- 
lefque  : 

»  Les  maux  d'amour  que  j'ai  foufferts 
»  augmentent  de  jour  en  jour,  Celle  qui 


^l8      HiST.    LITTÉRAIRE 

»  ma  bleiTé  a  entrepris  ma  guérifon  ; 
»  comme  les  autres  médecins ,  elle  veut 
«>  me  guérir  par  la  diète.  J'exécute  fes 
»  ordonnances ,  &  ma  langueur  redou- 
»  ble.  Je  veux  bien  me  foumettre  à  la 
»  diète  ;  mais  je  crois  qu'à  la  fin  elle  me 
30  tuera.  « 

Cette  idée  nous  paroît  bafle  aujour- 
il'hui  :  elle  ne  paroiflbit  probablement 
qu'ingénieufe  dans  les  fiècles  de  CmpK- 
i;ité. 


DES  Troubadours,    ii^ 

X  I  I. 

PUILLAUME  DE  BALAUN*. 
&  PIERRE  DE  BARJAC. 

kJn  ne  peut  féparer  ces  deux  trouba- 
dours. L'hiftolre  les  préfente  unis  dans 
une  même  fcène  ,  où  leurs  amours  & 
leurs  vers  font  mutuellement  entrelacés. 
Nous  rapporterons  d'après  la  note  hiflo- 
rique  de  nos  manufcrits,  des  circonftan- 
ces  qui  paroîtroient  évidemment  ima- 
ginées à  plaifîr  ,  s'il  y  avoit  moins  de 
preuves,  des  bizarreries  de  ce  tems-là. 
GuillaumedeBalaun,  noble 

*  Un  manufcrit  le  nomme  B  a  l  a  z  u  n.  II 
cft  probable  que  c'étoit  fbn  nom.  On  trouve 
iin  Pons  pe  Balazun,  Chevalier  du 
Vivarais ,  mort  dans  une  croifade  à  la  Terre- 
Sainte.  (  Hîjl,  du  Languedoc  ,  t,  %,)  Une  bran- 
che de  cette  maifbn  pouvoit  être  établie  dans 
Iz  (êigneuriie  de  Montpellier,  . 


châtelain  du  pays  de  Montpellier ,  eut 
pour  ami  intime  Pierre  de  Bar- 
J  A  c  *,  autre  chevalier  ,  galant  &  poëte 
comme  lui.  Le  premier  ayant  été  plur 
iîeurs  fois  à  Joviac,  dans  le  Gévaudan, 
devint  amoureux  de  la  dame  du  château, 
&  s'en  fit  aimer.  Confident  de  fa  bonne 
fortune  ,  Barjac  voulut  connoître    la 
maîtrelTe  dont  fon  ami  lui  parloit  avec 
extafe.  Il  l'accompagna  un  jour  chez 
elle.  Il  y  trouva  la  femme  d'un  gentil- 
homme voifin ,  nommée  Viernetta,  infé- 
parablement  unie  à  madame  de  Joviac, 
Il  fut  épris  de  fes  charmes ,  gagna  fon 
cœur ,  &  la  trouva  trop  foible  pour  ne 
pas  triompher  de  fa  vertu.  Les  deux  che- 
valiers ,   également  fatisfaits  de  leurs 
amours  ,  alloient  enfemble  cultiver  la 
tendrefle  de  leurs  dames. 

Au  retour  d'une  de  ces  vifites ,  Ba- 


*  Il  y  a  eu  en  Languedoc  une  raaiiôn  an-j 
iclenne  de  Barjac. 

laut) 


DES  Troubadours.  121 
làun  voyant  la  triftefTe  fur  le  vifage  de 
fon  ami ,  lui  en  demande  la  raifon.  Bar- 
jac  répond  qu'il  a  eu  une  difpute  fort 
vive  avec  madame  Viernetta  ,  qu'elle 
lui  a  même  défendu  de  rèparoître  à  Tes 
yeux.  —  »  Cela  n'efl:  rien ,  dit  l'autre  ; 
»  nous  reviendrons  ,  &  je  ferai  votre 
»  paix,  oc 

Ils  ne  revinrent  pas  de  quelque  tems. 
Rongé  de  dépit  &  même  de  jaloufie , 
Barjac  compofe  dans  l'intervalle  une 
pièce  pleine  d'amertume,  où  il  dit  à  (a 
maîtreffe  un  éternel  adieu.  Il  la  remercie 
d'avoir  confenti  à  fon  amour  ;  mais  puif^ 
qu'elle  veut  changer  d'amant,  il  lui  laifîe 
la  liberté ,  &  ne  lui  en  voudra  pas  plus 
de  mal.  »  Vous  croirez  peut-être  que  je 
*>  parle  en  homme  piqué;  non ,  je  m'ex- 
»  plique  avec  m.a  franchife  ordinaire.  Je 
33  vous  le  déclare ,  j'ai  fait  choix  d'une 
»  dame  ,  qui  gagne  en  beauté  ce  que 
»  vous  perdez  tous  les  jours.  Elle  ne 
»  vous  égale  point  en  naifTance  ;  mais 
Toms  I.  F 


122       HiST.    LITTÉRAIRE 

X)  elle  a  plus  de  charmes ,  elle  efî:  pîu^ 
»  foîide.  Si  nos  fermens  mutuels  s'oppo- 
»  fent  à  un  divorce  néceflTaire  ,  adrejfons- 
»  nous  à  un  prêtre;  vous  me  donnerez  votre 
»  abfoludony  vous  recevrez  la  mienne;  G* 
»  nous  pourrons  ainjï  loyalement  former  dç 
y>  nouvelles  amours.  Si  jamais  je  vous  ai 
a»  fâchée  ,  pardonnez  -  moi  d'aufli  bon 
»,eœur  que  je  vous  pardonne.  «: 

Recourir  à  un  prêtre  pour  fe  délier  dç 
pareils  fermens  ,  pour  être  quitte  des 
obligations  d'une  intrigue  de  galanterie  ! 
ceft  un  trait  des  plus  remarquables  de 
l'influence,  qu'avoit  la  fuperftition  dans 
toutçs  les  chofes  humaines  ;  du  pouvoir 
qu'on  fuppofoit  aux  prêtres  de  fe  mêler 
de  tout  en  fouverains  de  la  confcience  ; 
de  l'abus  qu'ils  pouvoient  faire  du  mi^ 
niflère  facré  ;  enfin  du  point  d'honneur 
qu'on  attachoit  à  la  fidélité  en  amour. 
Mais  au  fond ,  qu'étoit-ce  que  la  religion 
du  ferment ,  dans  les  chofes  même  les 
plus  effentidles  ,  dans  les  traités   paï 


DES    TkOUBADOURS.      I2j 

exemple  ,  &  dans  l'obéiffance  au  fouve- 
rain  ,  Icrfqu  on  s'en  croyoit  délié  par 
une  formule  facerdotale? 

»  Méchante  femme ,  continue  le  trou- 
jobadour!  vous  m'avez  rendu  jaloux. 
»  Tous  mes  défirs  étoient  de  vous  plaire, 
»  Vous  direz  que  je  n  ai  ni  fens  ni  raifon. 
»  Ah  !  fï  vous  fentiez  tout  le  mal  qu'un 
«jaloux  endure!  Il  ne  fait  lui-même  ce 
»  qu'il  dit ,  ni  ce  qu'il  fait  ;  il  ne  peut 
»  refter  en  place  ;  il  ne  dort  ni  jour  ni 
»  nuit.  C'en  eft  fait ,  trouvez  bon  que  je 
»  vous  quitte.  Le  lépreux  doit  fe  tenir  à 
»  l'écart  5  pour  ne  pas  infeder  les  au- 
»  très.  « 

Cette  pièce  fut  envoyée  à  madame 
Viernetta,  que  Barjac  aimoit  toujours 
en  proteftant  de  ne  plus  l'aimer ,  &  qui 
fe  repentoit  déjà  elle-même  de  s'être 
brouillée  avec  lui.  La  facilité  du  raccom- 
modement en  eft  la  preuve.  Baîaun 
ayant  mené  fon  ami  à  Joviac ,  réunit 
fans  peine  les  deux  amans ,  &  Barjac  lui 

Fij 


ÎI24      HiST.    LITTÉRAIRE 

afTura  que  tous  les  plaifirs  qui  avoîenr 
précédé  la  brouillerie  ,  n*approchoient 
point  de  ceux  de  la  réconciliation. 

A  en  juger  par  l'effet  que  produiiït 
cette  confidence ,  Balaun  étoit  infatué 
des  chimères  les  plus  romanefques.  Il  fe 
met  dans  la  tête  d'éprouver ,  fi  le  plaifir 
de  regagner  une  maîtrefle  l'emportoit 
réellement  fur  celui  de  la  première  con- 
quête. Sans  autre  motif,  il  affede  de 
rompre  avec  fa  dame.  Plus  de  vifites , 
plus  de  meffages  ;  pas  même  de  réponfe 
aux  lettres  qu'il  en  reçoit.  Également 
furprife  &  défolée  ,  elle  lui  envoie  un 
chevalier  ,  confident  de  leurs  amours  , 
lî^n-feulement  pour  favoir  les  raifons 
d'une  conduite  fi  outrageante;  mais  pour 
lui  offrir  toute  forte  de  fatisfadion ,  en 
cas  qu'elle  lui  ait  donné  fujet  de  plain^ 
tes. 

»  Je  ne  dirai  point  le  fujet  de  mes 
»  plaintes,  répond  Balaun  au  chevalier; 
?3  paixe  que  je  ne  la  crois  pas  d'humeur 


DES  Troubadours.  12j*j 
'»  à  fe  corriger ,  &  que  ce  n'eft  pas  chofe 
»  que  je  puifTe  pardonner.  «  Alors  ma- 
dame de  Joviac  perd  toute  efpérance, 
fe  livre  à  Tindignation ,  &  prend  le  parti 
d'oublier  un  infidelle. 

Se  voyant  méprifé,  il  tremble  bientôt 
d'être  abandonné  fans  retour.  Dans  fon 
inquiétude ,  il  part  tout  feul ,  fous  pré- 
texte d'un  pèlerinage;  il  arrive  enfecret 
chez  une  bourgeoife  de  Joviac  ;  il  fe 
propofe  d'y  découvrir  par  des  voies  dé- 
tournées les  difpofitions  de  fa  maîtrefîe. 
Celle-ci ,  inftruite  de  fon  arrivée  ,  ne  fe 
pofTede  plus  ;  &  va  de  nuit  dans  la  mai- 
fon  où  eft  Balaun ,  fe  jeter  à  fes  genoux, 
pour  obtenir  le  pardon  des  fautes  dont 
il  la  juge  coupable. 

Une  telle  démarche  paroît  choquer 
toute  vraifemblance.  La  conduite  de 
Balaun  eft  plus  incroyable  encore.  On 
attend  de  fa  part  des  tranfports  de  ten- 
drefle  &  de  repentir.  Mais  il  accable  fa 
dame  de  reproches,  Aulîi  la  voit-on  fe 

Fiij 


126      HiST.    LITTÉRAIRE 

retirer  furieufe ,  &  réfolue  de  ne  jama» 
le  revoir. 

Au  bout  de  quelques  jours ,  Tinrenfé 
cft  au  défefpoir  du  tort  qu'il  s'eft  fait  à 
lui-même.  Il  court  un  matin  au  château 
pour  demander  grâce.  Loin  de  lui  don- 
ner audience  ,  la  dame  de  Joviac  le  fait 
chaffer  par  les  domeftiques.  Elle  perfé- 
vère  dans  fa  rigueur  une  année  entière. 
Balaun  ne  peut  ni  la  voir  ni  obtenir  la 
moindre  efpérance.  Il  compofe  des  vers 
infpirés  par  Tamour  &  le  repentir  ;  fes 
vers  mêmes  ne  peuvent  parvenir  jufqu  a 
la  dame. 

Enfin  Bernard  d'Andufe  ,  chevalier 
galant  &  loyal ,  informé  d'une  rupture 
fi  éclatante ,  va  trouver  Balaun  pour  en 
favoir  la  raifon.  L'ayant  apprife ,  il  rit 
de  fon  extravagance ,  &  lui  promet  de 
ménager  l'accommodement.  Il  porte  les 
vers  du  troubadour  à  Joviac  ;  il  rend 
témoignage  de  fa  fidélité  &  de  fes  regrets  : 
»  La  raifon  eft  tout-entière  de  votre 


DES  Troubadours*  127 
«  côté  ,  dit-il  à  la  dame ,  &  c'eft  un  mo- 
»  tif  de  plus  pour  lui  pardonner.  «  Il  la 
conjure  pour  Dieu  d'avoir  pitié  d'un 
malheureux  amant,  qui  fe  foumet  à  tou- 
tes les  peines  qu  elle  voudra. 

3>  Je  lui  pardonne  ,  puifque  vous  le 
»  défîrez  tant,  répondit  elle ,  mais  à  une 
»  condition  ;  c'eft  qu'il  s'arrache  l'ongle 
»  du  petit  doigt ,  &  qu'il  me  l'apporte 
»  avec  une  chanfon  où  il  exprimera  fon 
»  repentir.  «  Quoi  que  pût  dire  le  média- 
teur ,  elle  ne  voulut  point  adoucir  cette 
fentence. 

Balaun  s*eftima.  heureux  d'en  être 
quitte  à  ce  prix.  Sur  le  champ ,  il  fe  fît 
lier  le  doigt  &  arracher  l'ongle  par  un 
chirurgien.  Il  foutint  la  douleur  de  l'opé- 
ration ,  fans  paroître  la  fentir.  Il  com- 
pofa  la  chanfon  prefcrite.  II  courut , 
avec  Bernard  d'Andufe  ,  fe  jeter  aux 
pieds  de  fa  maîtrefïè ,  &  lui  offrir  fon 
facrifice  d'expiation.  Au  fpeâiacle  de 
l'ongle  arraché ,  elle  fond  en  larmes ,  le 

F  iv 


(Ï28      HiST.    LITTÉRAIRE 

prend  par  la  main ,  TembralTe.  La  chan- 
fon  eft  écoutée  avec  tranfport.  Depuis 
ce  moment ,  ils  s'aimèrent  plus  que  ja- 
mais. L'hiftorien  provençal  termine  fen* 
tentieufement  fon  récit  :  Cejî  bien  fait 
que  celui-là  trouve  le  mal  ^  qui  le  cherche 
étant  bien. 

Il  ne  refte  de  ce  troubadour  qu'une 
ièule  pièce  ,  contenant  le  récit  de  foa 
aventure.  Don  Vaifiette  le  com.pte  par- 
mi les  poëtes  provençaux  du  douzième 
iiècle ,  qui  floriffoient  fous  Raimond  V^ 
comte  de  Touloufe. 


0^ 


DES  Troubadours.    i2p 

.    XIII. 

PIERRE  DE  LA  MULA. 

v_j  E  troubadour  inconnu  a  laifTé  un 
fîrvente  curieux,  où  il  fe  plaint  de  ce 
qu'une  infinité  d'hommes  fans  talent  fe 
mêlent  de  la  jonglerie.  On  y  voit  que 
ce  métier  étoit  devenu  la  reflburce  de 
gens  méprifables  qui  joignoient  l'info- 
lence  à  la  balTefTe.  »  Je  ve.ux  abandonner 
»  le  fervice  des  jongleurs  ;  car  plus  on 
»  les  fert ,  moins  on  y  gagne.  Ils  fe  font 
»  multipliés  au  point ,  qu'il  y  en  a  tout 
»  autant  que  de  lapins  dans  un^  garène  : 
»  on  en  eft  inondé.  «  Le  poëte  leur  re-- 
proche  en  termes  groiîiers  leur  ufage 
d'aller  deux  à  deux ,  criant  donnez-moi  j. 
car  je  fuis  jongleur  ;  Se  d'injurier  ceux 
qui  ne  leur  donnent  rien.  »  Je  ne  corn- 
»  prends  pas  comment  de  pareilles  gens 
?►  peuvent  être  admis  dans  les  cours. 


130     HïST.    LÏÏTÉRAÏKE 

7>  J'invite  tous  les  jongleurs  courtois  à 
oi  s'élever ,  comme  moi  ,  contre  cette 
»  mauvaife  engeance ,  avec  laquelle  nous 
a»  ne  devons  avoir  rien  de  commun.  « 

La  profeffion  de  jongleur,  &  celle 
xnême  de  troubadour  ,  devoit  nécefTai-^ 
rement  dégénérer  de  la  forte.  Dès  qu'on 
.voit  une  carrière  agréable  ouverte  aux 
talens,  fi  elle  excite  l'émulation  des  uns, 
elle  tente  l'avidité  famélique  des  autres 
en  plus  grand  nombre  ,  qui  s'y  jettent  , 
non  avec  un  ngble  défir  de  fe  diftinguer, 
ni  avec  les  difpofitions  néceffaires  pour 
.  réufîir,  mais  avec  le  goût  dominant  du 
gain  ,  Se  la^bafleffe  qu'infpirent  le  befoin 
&  les  habitudes  ferviles.  Alors  pour  un 
homme  vraiment  eiHmable  ,  cent  vils 
charlatans  infeftent  la  fociété;  &  fou- 
vent  leur  infamie  perfonnelle  rejaillit  fur 
Tétat  qu'ils  déshonorent. 

Un  autre  firvente  de  Pierre  de  la 
Mula ,  contre  l'avarice  des  feigneurs , 
,Ti'ofir€  rien  de  remarquable. 


CES    TrOUII  ADOURSr      Ï3I 


X  IV. 

A  L PH  O N  s  E  II ,  roi  iMr^g^n. 

\J  N  feroit  un  long  article  fur  ee  prln^ 
ce,  fi  l'on  vouloir  éclaircir  les  particu- 
larités hifloriques  concernant  fa  maifon  , 
&  la  manière  dont  elle  monta  fur  le 
trône.  Mais  on  ne  réulîiroit  qu'à  en- 
nuyer le  ledeur ,  par  une  érudition  aride 
&  déplacée.  Contentons- nous  de  dirt? 
que  le  père  d'Aîphonfe ,  Raimond  Bé- 
renger  IV  comte  de  Barcelone ,  avoit 
époufé  l'héritière  d'Aragon  ;  que  le  com- 
té de  Provence,  avec  les  vicomtes  de 
Carlad  en  Auvergne ,  de  Milhaud  en 
Rouergue,  ôcduGévaudan,  avoit  palfé 
dans  fa  maifon  par  un  autre  mariage  ;  &: 
qu'ainfi  la  poéfie  provençale ,  qui  faifoit 
tant  de  progrès ,  devoit  aifément  s'intro" 
duire  dans  cette  cour. 

A  L  P  H  0  N  S  £  Il  parvint  à  la  cou^ 


^132      HiST,    LITTÏIRAIRE 
rpnne  d'Aragon  en  1 1 62.  Ses  vices  Se 
furtout  fa  mauvaife  foi  étoient  capables 
de  le  décrier  aux  yeux  du  public.  Mais, 
il  lit  des  vers ,  il  honora  les  troubadours* 
Les  éloges  ne  pouvoient  donc  lui  m«n- 
«luer.  Toutes  les  vertus  fe  trou  voient 
réunies  en  fa  perfonne ,  fi  f  on  en  croit 
ces  poètes ,  trop  accoutumés ,  comme 
les  anciens  moines ,  à  mefurer  les  louan- 
ges ou  le  blâme  fur  le  bien  ou  le  mat 
qu'on  leur  faifoit.  Combien  de  fauflès 
réputations  ont  eu  de  pareils  fondemensf 
elles  fe  diflipent  ,  dès  que  le  préjugé 
ne  domine  plus.  On  verra  dans  rarticle 
de  Bertrand  de  Born  ce  que  la  haine 
pouvoir  dider  contre  ce  prince  ,  majgrq 
les  éloges  des  autres  poëtes. 

Il  ne  rçfte  d'Alphonfe  qu'une  chan.- 
fon  y  où  il  dit  qu'Amour  peut  feul  1q 
réjouir,  &:  fe  reproche  d'avoir  mis  fou 
choeur  en  troc  haut,  lieu  :  il  fe  rappelle 
néanmoins  avec  attendriffement  Tordre 
g.u'i!  reçut  de  fa  maîtreflè,  en  partant» 


1>esTrouba  DOUES.  15  J 
îde  revenir  au  plus  tôt.  Mettre  fort  cœur 
en  trop  haut  lieu  ,  eft  évidemment  ici  une 
de  ces  exagérations  triviales ,  fi  ordinai- 
res à  la  galanterie. 

Alphonfe  mourut  en  iip6"  ,   après 
^voir  affermi  fon  autorité  en  Catalogne,, 
en  Aragon  &  ea  Provence.  Crefcimbéni 
obferve  qu'il  ne  fut  pas  le  feul  trouba- 
dour de  fa  maifon.  Zurita ,  cité  par  cet 
écrivain ,  dit  fous  le  règne  de  Jean  I  » 
que  les  rois  d'Aragon  &  particulièrement 
celui-ci  Éiifoient  grand  cas  de  la  icience 
appeîlée  gai  faber  ^  &  que  pour  encoa- 
rager  le  talent,,  ils  comblèrent  de  privi- 
lèges ceux  qui  la  cultivoient.  (Annales 
d'Aragon  )  Le  nom  de  gai  faher  (  gaie 
fcience,  ou  fciencegaie)  déiîgnoit  effec- 
tivement la  poéfie  provençale  >.  mais  la 
même  idée  paffa  dans  les  autres  langues  ^ 
&  les  poéfîes  d'alors,  félon  Zurita,  étoient; 
en  catalan.  D'ailleurs  Jeaa  I  pouvoit  fa- 
yorifer  les  poètes,  fans  l'être  lui-mêm^ 
Pierre III,  roi  d'Aragon,  aura  fon  article 
^^xwi  nos  troubadours^ 


154       HïST.    LlTTéRAIR2 

X  V. 
GUILLAUME  DE  CABESTAING* 

J  E  dois  avouer  de  bonne  foi  que  la 
vie  de  ce  troubadour  reCemble  beau- 
coup à  un  roman.  Le  tiffii  des  eirconC- 
tances ,  la  marche  de  l'intrigue ,  un  dé- 
nouement prefque  incroyable ,  infpire- 
ront  de  la  défiance  au  ledeur.  Cepen- 
dant plufieurs  vies  manufcrites  &  impri- 
mées concourent  à  établir  les  faits  prin- 
cipaux. L'Italie  nous  en  a  fourni  une^ 
manufcrite,  plus  étendue  que  les  autres  , 
à  laquelle  nous  donnons  la  préférence.. 
Il  eft  vrai  que  certains  détails,  furtout 
certaines  converfations ,  y  décèlent  un 
hiftorien  qui  embellit  fon  fujet.  Mais  on 
peut  reprocher  ce  défaut  à  plufieurs 
hiftoriens  de  l'antiquité  ;  &  d'ailleurs  les 
traits  naïfs  qu'on  y  trouvera  ,  quoi- 
que de  l'invention  fans  doute  de  1  ecrir 


DES  Troubadours,  i^f 
vain  provençal ,  donnent  une  idée  vraie 
des  anciennes  mœurs.  Loin  de  broder 
le  fond  du  fujet ,  comme  tel  autre  feroît 
tenté  de  le  faire,  jefupprimeraiq^uelques- 
ornemens  fuperflus. 

Guillaume  de  Cabestainc? 
étoit  un  gentilhomme  de  Rouflîllon.  Le 
feuî  Noftradamus  le  fait  provençal  ^ 
peut  être  par  l'envie  de  tranfporter  dans^ 
fa  province  les  aventures  célèbres  des 
troubadours.  Noble  fans  bien ,  il  avoit 
befoin  de  la  reffource  ordinaire  ,  qui 
étoit  de  s'attacher  au  fervice  d'un  grand 
ou  d'un  riche  feigneur.  Il  fe  préfenta  lui- 
même  à  Raimond  de  Caftel  Rouflillon  *, 
pour  le  fervir  en  qualité  de  varlet  ou 
page.  L'hiftorien  qualifie  toujours  Rai- 
mond de  monfeigneur ^  titre  afFe<5té  aux 

'*  Selon  la  chronique  mznuCcnte  des  fêî-? 
gneurs  Catalans,  il  y  avoit  une  maifbn  très- 
ancienne  du  nom  de  Caftel-RouffiUon.  On  voit 
encore  en  Roufliilon  une  tour  appelée  Ca/iti^ 


^^6  HiST.  LÎTTÉRAIHfi 
chevaliers.  Du  refte,  Cabeftalng  defcen^ 
doit ,  félon  lui ,  d  une  maifon  auflî  an- 
cienne que  celle  de  Raimond.  L'égalité 
de  nailTance  ne  mettoit  point  obftade  à 
ce  genre  de  fervice ,  furtout  quand  la  fu- 
périorité  de  fortune  étoit  relevée  par  le 
rang,  de  chevalerie. 

Avec  une  phyfîonomie  heureufe ,  de 
Tefprit  &  dQS  qualités  aimables,  le  jeune 
homme  obtint  aifément  ce  qu'il  défiroit. 
Il  fe  rendit  cher  à  fon  maître  &  à  fes 
égaux.  Raimond  lui  donna  bientôt  une 
preuve  d'aflfedion  particulière,  en  le  fair 
fant  écuyer  ^  de  fa  femme.  C'étoit  l'expa- 
fer  à  de  grands  périls ,  mais  qu'on  ne 
prévoyoit  point. 

^  Notre  hiiÎQrien  dit  don^eL  Ce  mot  répond" 
à  ce  qu'on  appeloit  en  France  damoifean  ,  titre 
des  jeunes  gentilshommes  qui  n'a  voient  pas- 
re^u  la  chevalerie*  Domïn^eois  en  Béarn  ^ 
dçniel  en  Catalogne  &  en  Savoie  ,  fîgnifioient 
îa  même,  chofê ,  &  déiignQieiu  les  fils  de  die.- 
:ïalier, 


teEs  Troubadours.  13% 
Madame  Marguerite  (elle  fe  nommoit 
ainfi)  trouva  fon  écuyer  fi  empreffé  à 
lui  plaire  ,  d'une  humeur  fi  enjouée  ; 
d'un  commerce  fi  charmant,  que  frappée 
d'ailleurs  des  grâces  de  fa  figure  ,  elle  fe 
livra  aux  imprelfions  de  l'amour.  Soit 
refped,  foit  timidité,  Cabeftaing,  quoi- 
que trop  fenfible  ,  ne  pénétroit  point  le 
myftère ,  ou  n'ofoit  éclaii'cir  fes  doutes, 
Marguerite  auroit  voulu  être  devinée. 
Après  avoir  en  vain  attendu  ,  elle  rom- 
pit le  filence. 

Étant  feule  un  jour  avec  fon  écuyer  : 
op  Guillaume  ,  dit-elle ,  réponds-moi.  Si 
»  une  dame  te  donnoit  quelque  marque 
»  d'amour ,  oferois-tu  bien  l'aimer  ?  •— ^ 
»  Vraiment  oui  ^  madamz  j  pourvu  que  la 
»  marque  ne  fut  pas  trompeufe,  —- -  Par 
»  S.  Jean ,  tu  as  parlé  en  brave  garçon. 
»  Maintenant  je  veux  favoir  fi  tu  diftin- 
»  gueras  les  marques  d'amour  auxquel- 
»  les  il  faut  croire  .  &  celles  dont  il  fauç 
9  k  défier,  «  Ce  difcours  ouvrit  les  yeux 


1^8       HiST.    LiTTÉRAÎRÊ 

de  Cabeftairig,  Une  vive  émotion  trafik  " 
fon  cœur.  Du  moment  qu'il  fe  vit  aimé , 
il  fentit  toutes  les  flammes  de  l'amour. 

La  paiîîon  qui  faifoit  tant  de  poètes  ^r 
ou  qui  tiroit  de  la  poéfie  tant  d'avan- 
tages, lui  infpira  bientôt  des  chanfons 
pleines  de  tendrefTe.  Nous  en  réduirons 
l'extrait  à  ce  qu  elles  renferment  de  moins 
commun. 

»  Les  douces  penfées  qu'amour  me 
»  donne ,  produifent  la  gaieté  de  mes 
»  chants.  O  vous ,  dont  la  beauté  me 
»  tranfporte ,  que  je  fois  maudit  de  l'a- 
»  mour,  C  j'en  aime  une  autre.  ► .  • .  Si 
»  la  foi  me  rendoit  auflî  fidelle  à  Dieu  , 

»  j'irois  tout  droit  en  paradis Je 

3»  n'ai  point  d'armes  pour  me  défendre 
»de  vos  appas.  Faites -vous  donc  u» 
»  honneur  d'avoir  pitié  de  moi.  Per- 
39  mettez  du  moins  que  je  baife  vos 
»  gants.  Je  n'ofe  prétendre  à  de  plus  infi- 
»  gnes  faveurs.  « 

Des  vers  pafïîonnés  avoient  des  char^ 


DES  Troubadours.  ij>^ 
mes  invincibles  pour  un  cœur  déjà  épris. 
Marguerite  n'ignoroit  pas  à  qui  s'adref- 
foient  les  vœux  du  troubadour,  &  né- 
toit  que  trop  difpofée  à  y  répondre. 
L'ayant  fait  affeoir  auprès  d'elle ,  dans 
fon  appartement ,  elle  lui  dit  :  »  Guil- 
»  laume ,  as-tu  enfin  reconnu  fî  je  t'ai- 
»  mes  ;  &  trouves-tu  en  moi  une  amie 
»  vraie  ou  faufle  ?  — Ah  !  madame,  depuis 
»  l'heureux  inftant  que  je  fuis  à  votre  ferf 
»  vice ,  j'ai  toujours  penfé  que  vous  étiez 
»  la  meilleure  dame  qui  fût  jamais  ;  que 
»  perfonne  ne  parloit  avec  plus  de  vérité, 
»  &  n'agifToit  avec  plus  de  franchife.  ■— • 
»  Et  moi ,  reprit-elle  ,  je  te  jure  que  je 
»  ne  te  tromperai  point.  Non ,  tu  n'auras 
3»  jamais  lieu  de  changer  d'opinion  à 
»  mon  égard.  «  Elle  l'embraffa  en  difapt 
ces  mots.  Ce  fut  comme  le  fceau  d'un 
engagement  éternel. 

Le  troubadour  donne  l'eiTor  à  fes  fen- 
timens  par  une  chanfon  : 

»  Entre  mille  fleurs ,  dans  un  fuperb^ 


iï40      HiST.    LITTÉRAIRE 
»  jardin ,  j'ai  choifi  la  plus  belle.  Dieu 
»  même ,  fans  doute ,  la  fit  femblable  à 
»  fa  propre  beauté.  La  modeftie  relève 
»  l'éclat  de  fes  charmes.  La  douceur  de 
»  fes  regards   m'a   rendu  le  plus  ten- 
»  dre  &  le   plus    heureux  des  amans# 
»  J'en  pleure  de  joie.  Mon  amour ,  que 
»  je  n'ofois  déclarer  ,  peut  maintenant 
33  paroître  dans  mes  vers  ,   au  gré  de 
»  l'objet  qui  m'enflamme ,  qui  de  tant 
»  d'adorateurs  n'a  écouté  que  moi.  Je  ne 
»  chante  pas  de  vaines  louanges  ,  corn- 
30  me  les  autres  poëtes.  De  fes  yeux  par- 
»  tent  des  traits ,  dont  perfonne  ne  peut 
90  fe  défendre  ;  mais  ils  n'ont  bl elTé  per- 
so fonne  autant  que  moi.  •  •  •  • .  Son  mé- 
30  rite  l'élève  à  la  plus  haute  région  de 
30  l'honneur.  Jamais  on  ne  vit  tant  de 
?»  vertus  de  tant  de  grâces.  Elle  excelle 
30  dans  Tart  de  plaire  ;  fa  fageffe  imprime 
•»  le  refped  aux  amans  préfomptueux , 
»  &  fa  réputation  eft  à  l'abri  de  tout;e 
3?  atteinte,  oç 


DES  Troubadours.  1411: 
En  difant  qu'il  ne  chante  point  devau 
nés  louanges  ^  comme  les  autres  poètes  a 
Cabeftaing  apprécie  afTez  jufte  les  élo- 
ges quils  prodiguent  toujours,  même  à 
des  maîtrefifes  imaginaires.  N'exageroit  il 
pas  aufll  les  perfcdions  de  fa  dame  } 
un  véritable  amant  peut  en  être  foup- 
çonné.  Il  eft  sûr  du  moins  que  la  répu- 
tation de  Marguerite  ne  fut  pas  long- 
tems  hors  d'atteinte.  Les  courtifans  ont 
l'œil  fî  fin  pour  apercevoir  le  mal,  & 
la  langue  fi  légère  pour  le  révéler  !  Des 
rumeurs  cruelles  parvinrent  jufqu'à  Rai- 
mond.  Il  en  fut  d'autant  plus  frappé, 
qu'il  aimoit  fa  femme  &  comptoit  fur 
riionnêteté  de  fon  ferviteur. 

Ayant  demandé  un  jour  où  étoit 
Cabeftaing,  on  lui  dit  qu'il  chaffclt  à 
l'épervier.  Aulîîtôt  il  cacha  des  armes 
fous  fon  habit ,  monta  à  cheval ,  &  fuivit 
feul  le  chemin  qu'on  lui  avoit  indiqué. 
Cabeftaing  l'aperçoit,  &  s'avance  vers  lui, 
jioa  fans  incjuiétude.  Leur  converfation^i, 


tU^2      HiST.    LITTÉRAIRE 
inventée  apparemment  par  rhiftorlen,  eft 
d'un  ton  naïf  qui  m'engage  à  la  rap- 
porter, »  Eh  I  vous  voilà ,  monfeigneur  ! 
?B  s'écrie  Cabeflaing.  Comment  êtes-vous 
»  venu  fî  feul  ?  —  Ceft ,  dit  Raimond  , 
•>  que  j'avois  envie  de  vous  voir  &  de 
»  m'amufer  avec  vous.  Avez- vous  fait 
s»  bonne  chafTe  ?  —  Pas  autrement  ;  je 
s>  n  ai  prefque  rien  trouvé  ;  de  vous  favez 
»  le  proverbe  ,  Qui  peu  trouve  ne  prend 
9ê  guère.  —  Fort  bien.  LaifTons-là  ce  dif- 
»  cours ,  &  répondez  en  ferviteur  franc 
s»  &  loyal  à  tout  ce  que  je  vais  vous 
»  demander.  —  Pardieu ,  monfeigneur  , 
30  fî  c  eft  chofe  que  je  puifïè  dire ,  je  ne 
»  vous  cacherai  rien.  —  Point  de  condi- 
ft>  tion.  Je  veux  que  vous  me  difiez  la 
»>  vérité ,  quelque  demande  que  je  vous 
»>  fafle.  —  Dès  que  vous  l'ordonnez ,  je 
•>  répondrai  à  tout  félon  ma  confcience. 
33  — •  Par  votre  Dieu  &  votre  foi ,  ajou- 
»  te  Raimond  ,  je  veux  favoir  fi  l'amour 
^7  VOUS  infpire  les  vers  que  vous  faites }, 


r>Es  Troubadours.    143 
9*  Se  s'il  y  a  une  dame  qui  en  foit  Tobjet 
»  véritable.  —  Et  comment  chantcrois- 
»  je  ,  répond  Cabeftaing ,  fi  je  n  étois 
»  amoureux  ?  En  vérité,  amour  m'a  tout 
»  entier  en  fa  pui0ance.  —  Je  le  crois  : 
s>  fans  cela  voys  ne  chanteriez  pas  fi  bien, 
o>  Mais  ce  n'eft  pas  le  tout.  Je  veux  fa- 
»»  voir  quelle  eft  la  dame  que  vous  chan- 
»  tez.  —  Ah  !  feigneur ,  y  fongez-vous  ? 
»>  je  m'en  rapporte  à  vous-même  :  peut- 
w  on  fans  perfidie  découvrir  celle  qu'on 
5>  aime  ?  Vous  favez  ce  que  Bernard  de 
»  Ventadour  dit  à  ce  fujet  :  Si  ceux  qui 
»  épient  mon  amour  ^  me  demandent  k 
9>  nom  de  ma  belle  j  je  fais  comment  un 
»  loyal  amant  doitfe  tirer  d'affaire  en  pa- 
9>  reil  cas.  Il  ne  doit  confier  [on  fecret  qu'à 
•»  ceux  qui  peuvent  lui  prêter  confeil  &• 
33  ajjiftance.  Mais  la  fidélité  quon  doit  à 
?>  fa  dame  confifle  à  lui  tout  dire ,  O  à 
3»  ne  rien  dire  d'elle,  — ^  Hé  bien ,  quel 
w  que  foit  l'objet  de  vos  amours,  je  vous 
M  promets  de  vous  y  aider  de  tout  mpn 
>3  pouvoir,  a 


Î4$      HiST.   LlTTëRAlftE 

Cabeftaing  prefle ,  voulant  donner  le^ 
ckange  à  Raimond ,  lui  déclara  qu'il  ai- 
moit  madame  Agnès ,  fœur  de  madame 
Marguerite  ,  &  qu'il  en  recevoit  des 
preuves  de  bienveillance.  Il  le  pria  de 
le  favorifer,  ou  du  moins  de  ne  lui  pas 
nuire.  Raimond  donna  dans  le  piège. 
Ravi  de  cette  déclaration ,  qui  dilîîpoit 
ks  inquiétudes ,  il  ferra  la  main  au  trou- 
badour ,  lui  promit  fes  bons  offices"  ;  & 
lui  montrant  le  château  de  Robert  de 
Tarafcon,  mari  d'Agnès,  il  lui  propofa 
d  y  aller  enfernble. 

A  mefure  que  nous  avançons ,  le  récit 
devient  plus  fufpeâ:.  Ce  Tarafcon  eft 
fans  doute  celui  du  comté  de  Foix 
dans  le  diocèfe  de  Pamiers ,  dont  l'éloi- 
gnement  ne  s'accorde  point  avec  notre 
hiftoire.  Les  autres  circonftances  multi- 
plient les  difficultés.  L'hiftorien  femble 
avoir  pris  les  romanciers  pour  modè- 
les. 

Raimond  &  Cabeftaing  arrivent  au 

château». 


DES  Troubadours.  î^^i 
feHâteau.  Le  premier ,  après  les  civilités 
ordinaires ,  fe  hâte  de  remplir  l'objet  de 
fon  voyage.  Seul  avec  Agnès ,  il  lui  parle 
ainfi  ;  »  Par  la  foi  que  vous  me  devez 
»  belle  fœur,  dites-moi ,  avez-vous  un 
»  amant  ? —  Oui ,  feigneur. — Qui  efl-il, 
»  je  vous  prie  ?  —  Ceft  ce  que  je  ne 
93  vous  dirai  point.  Les  femmes  ne  font 
»>  pas  obligées  de  confeffer  pareille  cho- 
oi  k  ;  &  fi  on  les  prefTe  ,  on  les  met  dans 
»  le  cas  de  mentir,  ce  Raimond  affure 
qu  elle  ne  rifque  rien  à  lui  confier  un 
fecret,  qui  eft  pour  lui  de  la  plus  gran- 
de importance.  La  dame  avoit  remarqué 
un  air  de  triftefTe  fur  le  vifage  de  Ca- 
beftaing.  Elle  n'ignoroit  pas  fes  amours. 
Soupçonnant  de  quoi  il  s'agifToit  entre 
lui  &  fon  maître ,  (  il  faut  bien  le  fup- 
pofer ,  )  elle  fe  dit  amoureufe  de  CabeC- 
taing ,  corame  s'il  lui  avoit  donné  le 
mot.  Elle  va  enfuite  tout  raconter  à 
Robert  de  Tarafcon ,  qui  approuve  fort 
la  fupercherie  de  fa  femme,  &;  lui  permet 
Tomç  L  G 


td^6     HiST.    LITTÉRAIKE 

de  faire  de  fon  mieux  pour  perfuader 
ion  beau-frere. 

Dans  cette  vue ,  elle  appelle  Cabe(^ 

taing  dans  fa  chambre  ,  elle  l'y  retient 

long-tems.  On  foupe  avec  beaucoup  de 

gaieté.  Elle  fait  arranger  tout  près  de 

fon  appartement  les  lits  de  fes  hôtes. 

Enfin  ,  parfaitement  convaincu  de  la 

tendreflfe  réciproque  de  la  dams  &  de 

l'écuyer,  Raimond  part  content ,  joyeux, 

avec  celui-ci ,  &  n'a  rien  de  plus  prefTé 

en  arrivant ,  que  de  révéler  à  fa  femme 

Tintrigue  qu*il  croit  avoir  découverte. 

-    Marguerite  ne  douta  point  que  fon 

amant  ne  fût  infidelle ,  que  fa  fœur  ne 

Teût  débauché.  Le  lendemain  matin  , 

après  une  nuit  douloureufe ,  elle  Tappela 

pour  Taccabler  de  reproches.  Cabeftaing 

fe  juftifia  aifément  par  le  fimple  récit 

de  ce  qui  s'étoit  palTé.  Mais  ,  fi  notre 

hiftorien  dit  vrai ,  la  vanité  d'une  femme 

peut  l'entraîner  plus  que  l'amour  même 

à  des  fautes  inconcevables.  Elle  obligea 


DES  Troubadours.  147^ 
le  troubadour  à  déclarer  dans  une  chan* 
fon  quil  Taimoit  &  n'aimolc  qu'elle. 
La  chanfon  fut  compofée  ;  &  par  une 
autre  imprudence,  non  moins  fingulière, 
elle  fut  adreiïee  à  Raimond.  C'étoit 
Tufage  de  plufieurs  poètes  ,  d'adreflei: 
aux  maris  leurs  vers  en  l'honneur  des 
dames.  Dans  un  cas  tel  que  celui-ci ,  on 
ne  pouvoit  le  faire  impunément. 

En  effet,  la  plus  noire  jaloufie  s'em- 
pare de  Raimond ,  à  cette  le<5i:ure.  Il  ne 
doute  plus  de  l'intrigue;  il  eft  furieux, 
&  refpire  la  vengeance.  Ayant  trouvé 
un  prétexte  pour  conduire  Cabeftaing; 
hors  du  château ,  il  le  tue  ,  lui  coupe  la 
tête ,  lui  arrache  le  cœur.  Il  ordonne 
enfuiteàfon  cuifinier  d'apprêter  ce  cœur, 
comme  un  morceau  de  venaifon.  Il  le 
fait  fervir  ;  fa  femme  le  mange.  »  Savêz- 
35  vous  ce  que  vous  venez  de  manger  ? 
»  lui  dit-il.  —  Non  ;  mais  je  l'ai  trouvé 
»  excellent.  —  Je  le  crois ,  puifque  c'efi: 
»  ce  que  vous  avez  toujours  le  plu5 

Gij 


^^S      HrST.    LiTTéRAiRE 

m  aimé.  Il  eft  jufte  que  vous  aimiez  mort 
»  ce  que  vous  avez  taat  aimé  vivant.  « 
Et  montrant  la  tête  de  Cabeftaing  : 
3>  Voilà  celui  dont  vous  venez  de  man- 
97  ger  le  cœur,  ce  A  cette  vue,  à  ces  paro- 
les effroyables ,  elle  s  évanouit.  Mais  elle 
reprend  bientôt  fes  fens  ,  &  s'écrie  : 
w  Oui ,  barbare ,  je  l'ai  trouvé  fi  déli^ 
»  cieux  ce  mets ,  que  je  n'en  mangerai 
»  jamais  d'autre ,  pour  ne  pas  en  perdre 
9»  le  goût,  çc 

Tranfporté  de  rage ,  Raimond  met 
Tépée  à  la  main.  Elle  fuit  ;  elle  fe  préci- 
pite d'un  balcon ,  &  meurt  de  fa  chute. 
Koftradamus  dit  qu'elle  fe  tu^  d'un  coup 
de  couteau. 

Le  bruit  de  cet  événement  devoit 
produire  les  plus  fortçs  imprellîons,  en 
un  tems  où  l'amour  dominoit  fur  les 
mœurs  en  fouveraip ,  ^  étoit  fouvent , 
pour  ainfi  dire ,  l'ame  des  exploits  mili^ 
taires.  Les  parens  de  Marguerite  &  de 
Cabeftaing ,  tous  les  chevaliers  ^  los 


DES  Troubadours.  i4<J( 
amans  du  pays ,  fe  liguèrent  contre  le 
cruel  Raimond.  Il  eut  même  pour  eiî- 
nemi  le  roi  d'Aragon  ,  Alphonfe  ,  qui 
après  avoir  éclairci  le  fait  fur  les  lieux , 
le  fit  arrêter  &  démolit  Ton  château^ 

Ce  prince  honora  enfuite  ,  par  de 
pompeufes  funérailles ,  la  mémoire  des 
deux  amans.  On  les  mit  dans  le  même 
tombeau  ,  devant  une  églife  de  Perpi- 
gnan ,  &  l'on  y  grava  leur  hiftoire.  Il 
n'eft  pas  étonnant  que  la  religion  fervît 
alors,  parmi  tant  d'autres  abus,  à  coh- 
facrer  des  amours  qu'on  célébroit  avec 
enthoufiafme.  Le  duc  de  Bourgogne 
rendit  de  femblables  honneurs  à  la  châ- 
telaine de  Vergi  &  au  feigneur  de  Vau- 
drai ,  fi  nous  en  croyons  ce  que  rap- 
porte BelleforefI:  d'après  Bandel  ^  Que 
l'aventure  fameufe  d'Alix  de  Vergi  foit 
une  fidion  roman efque ,  ou  non  5  il  eft 
toujours  certain  que  les  romans  ,  ainfi 

%m      »'  •         •  I     II  ■       ■ 

»  Belleforeft ,  p.  iz6. 

Giij 


^IJO     Hl$T.    LITTÉRAIRE 

que  les  poéfies  d'Homère ,  dépofent  des 
anciens  ufages. 

Selon  l'hiftorien  provençal ,  il  fut  un 
tems  où  tous  les  chevaliers  du  Roulîîl- 
lon ,  de  la  Cerdagne  &  du  Narbonnois , 
afTiftoient  chaque  année  à  un  fer  vice 
folennel,  en  mémoire  de  Marguerite  Se 
de  Cabeftaing  :  tous  les  amans  des  deux 
fexes  y  venoient  prier  pour  le  repos  de 
leurs  âmes.  Un  manufcrit  porte  que  Tan- 
niverfaire  fut  inftitué  par  ordre  du  roi 
d'Aragon.  Certainement  les  mœurs  ne 
gagnoient  point  à  ces  pratiques.  L'efpèce 
de  culte  rendu  aux  déréglem^ns  de  l'a- 
mour étoit  une  ofrenfe  pour  l'union  con- 
jugale. 

Le  roi  d'Aragon  ,  qui  joue  ici  un 
grand  rôle,  ne  peut  être  qu'AIphonfe  IL 
Le  Rouiîillon  &  la  Cerdagne  lui  appar- 
tenoient  en  ii 8 1  [i]. Nul  autre  Alphon- 
fe  ,  roi  d'Aragon ,  n'a  pofTédé  ces  pro- 
vinces jufqu'au  règne  d'Alphonfe  IV» 
dans  le  courant  du  quatorzième  Cècle  y 


^  1>  E  à    T  K  O  U  B  A  D  O  U  R  S.      Ij*  2 

tems  où  Ton  ne  parloit  plus  des  trouba- 
dours. 

En  lifant  la  fin  tragique  de  nos  deux 
amans ,  chacun  aura  cru  y  reconnoître 
Taventure  du  châtelain  de  Couci  &  de 
la  dame  de  Fayel.  Couci ,  mourant  au 
fîège  d'Acre ,  ordonne  à  Ton  écuyer  de 
porter  fon  cœur  à  cette  dame ,  dont  il 
eft  éperdument  amoureux.  Le  mari  ja- 
loux furprend  Técuyer ,  faifit  le  cœur  , 
le  fait  manger  à  fa  femme ,  &  lui  révèle 
FafFreux  fecret.  La  dame  de  Fayel  jure 
de  ne  jamais  prendre  d'autre  aliment  : 
elle  meurt  de  défefpoir.  Voilà  le  fond  de 
riiiftoire  ou  du  roman.  Il  fe  peut  que 
Couci  ait  réellem^ent  donné  la  commif- 
fion ,  que  la  dame  foit  morte  en  rece- 
vant le  gage  de  fon  amour ,  de  qu  un 
romancier  ait  orné  ce  fait  de  circonflan- 
ces  empruntées  de  l'aventure  du  Rouf-- 
fillon. 

Les  chanfons  de  Guillaume  de  Ca- 
beftaing^au  nombre  de  fept ,  exprimenr 

G  iv 


1^2      HiST.    LITTÉRAIRE 

dune  manière  naturelle  &  tendre  les 
fentimens  de  fon  amour.  Sa  maîtrefle  n'y 
eft  pas  nommée.  Ce  couplet  me  paroît 
le  plus  remarquable,  parmi  beaucoup  de 
penfées  communes  : 

j>  Tant  de  mérite  l'environne ,  que  je 
33  ne  voudrois  pas  l'avoir  pour  coufine  : 
(apparemment  parce  que  ce  feroit  un 
obftacle  à  fon  amour.  )  »  On  ne  peut  'a- 
33  mais  lui  donner  tant  de  louanges  , 
9>  qu'on  n'en  dife  toujours  la  vérité, 
M  D'ici  à  Meiîine ,  elle  n'a  point  de  pa- 
33  reille.  Voulez-vous  fa  voir  fon  nom  ? 
»  il  n'eft  ailes  de  colombe  où  vous  ne  le 
«  trouviez  écrit  fans  faute,  «c 


NOTE, 

[  I  ]  Le  comté  de  Roufïïlion  ,  réuni  à  celui 
de  Cerdagne  en  1113  ,  pafîa  aux  comtes  de 
Barcelone  en  11 18,.  Raimond-Bérenger  IV  en 
fit  Papanage  d'un  de  (es  fils.  Il  avoit  quatre 
enfans  ;  Alphonfê  ,  Raimond  Bérenger  ,  Pierre 
&  Sanche.  Le  premier  eut  en  partage  rAragon 
Si.  la  Catalogne  ^  1&  iècond ,  la  Provence  >  Iq 


&ES  Troubadours.    lyj) 

^oîfiéme ,  le  Rouflîllon  &  la  Cerdagne.  Ce  der* 
nier  étant  mort  en  bas  âge ,  Sanche  lui  lue-» 
céda.  Il  fuGccda  enluite  à  Raimond-Bérenger , 
comte  de  Provence  ,  mort  en  1181.  Alors  le 
Roiifîillon  &  la  Gerdagne  revinrent  à  l'aîné  , 
Alphonfè  II ,  roi  d'Aragon ,  qui  paroît  être  le 
vengeur  de  nos  deux  amans» 

Alphon(ê  III  régna  en  128^  ,  &  ne  poiïeda 
point  ces  provinces.  Elles  appartenoient  aux 
rois  de  Majorïjue ,  de  la  même  maifbn ,  lorf^. 
qu'Alphonfè  IV ,  dont  le  règne  commence  eir 
1317  ,  pourfiiivit  pour  crime  de  félonie  Jacr 
ques  III ,  le  dernier  de  ces  rois  y  &  le  dépouilla 
ée  iês  états»  (  Zurita  y  AnnaUs  d'Aragon,  ) 


6^ 


1^4     HiST.    LITTÉRAIRE 

^  "  ^tS^= =^ 

X  V  L 
GAVAUDAN  LE  VIEUX 

jLi  E  s  pièces  de  ce  troubadour ,  dont 
aucun  écrivain  ne  fait  mention  ,  renfer- 
ment des  traits  dignes  de  curiofité.  Il 
floriffoit  à  la  fin  du  douzième  fiècle  ; 
puifqu'il  gémit  de  la  perte  de  Jérufalem  , 
que  Saladin  avoit  conquife  en  il  87.  La 
manière  dont  il  exhorte  les  chrétiens  à 
combattre  les  infidelles,  efl  remarquable 
par  le  ton  de  fimplicité  &  dlnjures  qu'in(^ 
piroit  la  grolîîéreté  des  mœurs, 

»  Seigneur ,  par  nos  péchés  la  puif- 
30  fance  des  Sarafins  s'eft  accrue.  Saladin 
»  a  pris  Jérufalem,  &  Ton  ne  Ta  pas  en- 
»  core  recouvrée.  C'eft'  pourquoi  le  roi 
»  de  Maroc  a  mandé  qu'avec  tous  fes 
»  infidelles ,  il  combattroit  tous  les  rois 
»  chrétiens.  B  a  ordonné  à  tous  fes  Mau- 
»  res,  Arabes  &  Andaloi^tes,  de  s'armer 


D  E  5   T  R  O  U  B  A  Û  O  U  R  s,      î  ^  C 

»  contre  la  foi  de  Jéfus-Chrift  ;  &  i!  n'y 
»  en  aura  pas  un ,  gras  ni  nrudgre  ,  qui 
»  ne  s*aiFemble  plus  dm  &  menu  que  lat 
»  pluie. . .  •  Ces  charognes ,  faites  pour 
»  fervircie  pâture  aux  milans,  détruifenr 
»  les  campagnes,  &  ne  laifFenc  ni  bour- 
w-geons  ni  racines.  Ceux  quç  le  roi  de 
a»  Maroc  a  choifis ,  font  tellement  gonflés; 
»  d'orgueil ,  qu'ils  fe  croient  les  maîtres- 
»  da  monde,  &  lâchent  contre  nous  les; 
»  railleries  les  plus  piquantes^ 

»  Écoutez  empereur  (  Frédéric  I,)  &: 
s»  vous ,  roi  de  France  fon  eou(in  (Phi- 
»  lippe  Augufte,)  de  vous,  roid'Angle-' 
atterre ,  comte  de  Poitou  >  (  Henri  II ,  ), 
»  fecourez  donc  le  roi  d'Efpagne  (  Al- 
wphonfe  IX  de  Caftille,)  qui  eut  tou- 
»  jours  plus  de  penchant  que  perfonner 
»  à  fervir  Dieu  ;  &  arec  lui  vous  vain- 
a  crez  tous  ces  chiens ,  abufés  par  Maho- 
s»  met. .  •* . 

»  LaifTons-là  nos  héritages.  Allons* 
*»' contre,  côs  chiens  de  renégats ,  pour 


Ij*^  HiST.  LITTéRAjKE 
»  ne  pas  encourir  la  dampation.  Porm^ 
»  gais  ,  peuples  de  Galice ,  Caftillans  , 
»Navarois,  Aragonois,  dès  qu'ils  ver- 
»  rant  réunis  avec  vous  barons  Allemans, 
»  François ,  ceux  du  Cambrefis ,  les  An- 
»  glois ,  Bretons ,  Angevins ,  Béarnois , 
»  Gafcons  &:  Provençaux  ;  foyez  fûrs 
»  qu'avec  nos  épées  nous  trancherons  la 
»  tête  à  ces  miférables.  Gavaudan  aura 
»  prophétifé  vrai.  Ce  quil  dit  fera  exé- 
»  cuté  :  ces  chiens  feront  mis  à  mort  ;  & 
5»  Dieu  fera  honoré  &  glorifié  dans  les 
»  lieux  où  Mahomet  fut  fervi.  « 

De  pareilles  prophéties  étoienteom* 
munes  alors.  La  faufTeté  des  premières 
îi'ôtoit  rien  à  la  confiance  des  enthou- 
fiaftes  ni  à  la  crédulité  du  peuple.  On- 
tfaitoit  de  chiens  les  mufulmans,  camme 
iîs  nous  traitent  encore  aujourd'hui.  Ils 
nom  méprifent  malgré  notre  fupériorir 
té,  parce  qu'ils  font  barbares  &  igno- 
ïansi  on  les  méprifoit  pour  la  même  rai- 
&a  i  malgré  la  gloire  c^ui  environnoi*  Iô 


ï)Es  Troubadours,  r^j 
grand  Saladin.  Les  hommes  fe  reffem-, 
blent  par-tout. 

Gavaudan ,  avec  tous  les  préjugés  de' 
fon  fiècle  ,  pouvoit  bien  attacker  un 
grand  mérite  à  TobTcurité  qu  affectoient 
certains  troubadours.  Aufli  Éait-il  à  det 
fein  un  poëme  chs  6r  couvert ,.  pour 
éprouver  ceux  qui  ont  Ve/prit-  ouvert  ou 
bouché,  »  Qu'on  ne  s'en  moque  pas  ;  & 
»  qu'on  ne  me  blâme  pas  ,  jufqu'à  ce 
»  qu'on  ait  féparé  la  fleur  comme  de  Iw 
»  farine.  Car  le  fot  fe  preffé  de  eondam^ 
»  ner  ;  &.  Tignorant  baye  &  mufe ,  dans 
»  l'embarras  où  le  jette  ce  qui  efi'  trop- 
»  favant  pour  lui.  ce  II  déclame  en  ftyle. 
énigmatique  contre  la  décadence  de  la 
vertu  &  de  la  joie  ;-  comme  s'il  craignoit 
qu'on  ne  profitât  de  fe3  leçons.. 

Nous  avons  de  lui  un  autre  vers  ,. 
»^qui,  vaut  d'autant  mieux  ,  qu'entre: 
s»  mille  perfonnes ,  il  n'y  en  aura  pas  di:^ 
»qui  puiffent  en  comprendre  le  feas-;- 
a»,  ce.  fe^ns  fera  clair  pour  ceux.  qui.  fbiisr 


'ifS  HrsT.  LirriRArRE 
»  habiles  en  amour,  &  obfGur  pour  cjui 
»  ignore  cette  fcience.  «  L'obfcurité  pa- 
roît  ici  une  forte  de  réferve  ;  car  il  té- 
moigne de  violens  foupçons  au  fujet 
d'un  crime  dont  fa  maîtrefTe  eft  accufée* 
Prenant  de  là  occafion  d'inveâiver  con- 
tre les  femmes ,  il  dît  qu'on  fe  garanti- 
roit  plutôt  des  dangers  de  l'eau ,  du  feu^ 
de  la  mer,  Se  des  voleurs,  que  de  leurs^^ 
artifices.  Leur  goût  pour  le  libertinaga 
&  la  débauche  eft  le  principal  objet  de 
fa  fatire:  &  à  cet  égard  fon  ftyle  n'effe 
que  trop  clair,  puifqu  il  emploie  les  tei?- 
mes  les  plus  obfcènes. 

Une  complainte  fïir  h  mort  de  fer 
siaîtreffe  annonce  un  meilleur  goût.  îï 
maudit  la  mort  de  ne  l'avoir  pas  enlevé 
îui-mcme  ,  plutôt  que  de  le  livrer  à  des 
douleurs  qui  le  vieilliflent  à  la  fleur  de 
l'âge ,  &  blanchilTent  fa  blonde  cheve- 
lure. »  Infenfible  à  toute  joie ,  à  toute 
3»  autre  impreffion  que  celle  du  défeÇ- 
^  poir  ^  je  palïèrai  le  refte  de  mes  triftea 


DES  Troubadours,    i^^ 

5»  Jours  ,  comme  un  tourtereau  qui  a 
»  perdu  fa  tourterelle.  « 

On  peut  juger  auflî  par  deux  pajlou'* 
relies  de  Gavaudan ,.  qu'il  connoifToit  le& 
agrémens  d'un  ftyle  naturel,  &  d'une 
jolie  fimplicité. 

Dans  la  première,  il  fait  la  rencontre 
d'une  bergère ,  qui  d'abord  le  traite  fort 
mal  ,  qui  cite  l'exemple  de  Saîomoti 
pour  prouver  les  inconvéniens  de  l'ar 
mour,  &  qui  finit  par  fe  rendre  à  fes 
défirs.  Dans  la  féconde ,  ime  autre  ber- 
gère qu'il  rencontre  le  ravit  de  joie  par 
les  plus  tendres  carefTes.  Le  poëtelui  dit 
que,  depuis  le  tems  qu'on  les  a  éloignés 
l'un  de  l'autre ,  il  n'y  a  eu  pour  lui  au- 
cun plaifîr.  Je  connois  cet  état  ^  répond 
ia  bergère, /^pen/e  toutes  les  nuits^fen 
ai  perdule  fommeil.  »On  a  eu  grand  tort 
»  de  nous  féparer  ;  mais  on  n'y  gagne 
»  rien.  Nous  y  gagnerons  ,  nous  ,  ua 
»  plaifir  plus  vif  à  nous  retrouver  en- 
»  ferable»  «  Gavaudan  bénit  l'Amour  de 


'l60  Hr5T.  LTTTéRAïRTf 
les  avoir  fouftraits  à  une  cruelle  domî-^ 
nation ,  pour  les  ranger  fous  fon  empire» 
Ei^e ,  répond  la  bergère  ,  a  bien  tranf" 
grejje  les  définfes  qui  lui  furent  faites  :  cejî 
donc  perdre  fon  tems  que  de  me  défendre 
de  vous  voir.  Il  eft  fîngulier  de  s'autori- 
fer  de  l'exemple  d'Eve,  qui  rappelle  lldée 
cf  une  (i  terrible  punition.  Ceft  une  de 
ces  folies  qu'on  voit  naître  du  déiire  des 
amans; 


Sdes  Troubadours.    i6t 

X  V  I  L 

R  A  M  B  A  U  D  D'O  R  A  N  G  E 
&  LA  COMTESSE  DE  DIE. 

X-/EUX  illuftres  perfonnages  font  Tob» 
jet  de  cet  article;  mais  leur  hiftoire  offre 
peu  de  particularités  intérelTantes ,  & 
leurs  eompofitions  n'annoncent  guère 
que  des  mœurs  corrompues.  Nos  ma- 
nufcrits  contiennent  feulement  quelques 
pièces  de  Rambaud.  L'hiftorien  du  Lan- 
guedoc nous  donnera  une  idée  de  fa 
perfonne. 

Rambaud  étoit  fils  de  Guillaume 
d'Omelas ,  de  la  maifon  de  Montpellier, 
&  de  Tiburge  fille  unique  de  Rambaud 
comte  d'Orange  ,  mort  dans  une  expé- 
dition à  la  Terre-fainte.  Tiburge  ,  pat 
fon  teftament  fait  en  iiyo  ,  inftitua 
héritiers  fes  deux  fils  Guillaume  &  Ram- 
.b^d  »  qui  partagèrent  entre  eux  k 


J62      HrST.    LITTÉRAÎRE 

comté  d^Orange.  Le  dernier  en  prit  îe 
nom,  au  lieu  de  celui  d'Omelas  qu'il" 
portoit  auparavant.  La  petite  ville  de 
Courtefon,  dans  ce  pays,  devint  le  lieu 
de  fa  réfidence. 

Il  cultiva,  la  poéfie  provençale  ;  mais 
ee  ne  fut  point  avec  la  délicatefle  de 
goût,  que  lés  grands  feigneurs  tiennent 
fouvent  de  leur  éducation  &  de  leurs 
habitudes.  La  plupart  de  fes  pièces , 
écrites  d  un  ftyîe  baibare ,  avec  une 
contrainte  extraordinaire  de  rimes,  font 
prefque  inintelligibles  :  le  texte  en  eft 
corrompu  en  plufieurs  endroits  ,  peut- 
être  par  une  fuite  de  ce  défaut.  Comme 
le  poëte  étoit  libertin,  &  fort  inconftant 
dans  fes  amours,  on  y  reconnoît  la  légè- 
reté de  fes  fentimens.  Quelques-unes  font 
remarquables  par  des  traits  originaux  ou 
finguliers. 

Tel  eft  un  dialogue  de  Rambaud  avec 
fa  maîtreffe.  Celle-ci  lui  reproche  da 
n'être  pas  loyal  amant,  puifquil  ne  pai^. 


DES    THOUBADOURS.     l6^' 

tûge  point  avec  elle  les  inquiétudes  & 

les  peines  de  l'amour.  Il  répond  qu'il  en 

porte  au  contraire  tout  le  poids  lui  feuU 

La   Maîtresse. 

»  Ah  !  fi  vous  en  portiez  feulement  le 
»  quart,  vous  fentiriez  combien  je  fuis 
»  malheureufe.  « 

R  A  M  B  A  u  D. 

»  Ge  font  les  mauvaifes  langues  qui 
»  m'empêchent  d'être  auprès  de  vous,  * 
La   Maîtresse. 

»  Puis-je  vous  favoir  gré  de  ne  pas 
a»  me  voir  par  un  tel  motif  ?  Si  vous 
»  continuez  d'être  plus  occupé  que  moi 
»  de  ce  qui  pourroit  nous  nuire,  je  vous 
»  croirai  plus  fcrupuleux  que  les  reli- 
v>  gieux  Hofpitaliers  ^,  « 

R   A   M    B   A    u    D. 

»  Vous  n'avez  perdu  que  du  fable  t 


*  Ces  religieux  militaires  ne  jouifToient  pas. 
â*une  trop  bonne  réputation,  C*ell  ici  vrai-5 
femblablement  un  trait  de  làtire* 


'I?4     HiST.    LiTTéRAIRE 
»  moi ,  je  perds  de  lor.  Oui ,  je  le  juré 
»  par  S.  Martial ,  je  n  aime  perfonne  au 
»  monde  tant  que  vous.  « 

La   Maîtresse. 
»  Non ,  vous  n'êtes  plus  à  moi.  De 
s»  chevalier,  vous  vous  êtes  fait  chan- 
»  geur  ^.  «c 

R  A  M  E   A  u  D. 
»  Que  jamais  je  ne  porte  d'épervier, 
»  que  je  ne  cbafle  jamais ,  fi  depuis  que 
30  vous  m'avez  donné  votre  cœur,  j'en 
»  aime  une  autre  !  « 

Dans  les  deux  envois,  ils  protefi:ent 
alternativement ,  Rambaud ,  d'être  tou- 
jours loyal  ;  fon  amante ,  de  le  croire 
toujours  tel.  Le  nombre  &  la  mefure  des 
vers  font  les  mêmes  pour  les  deux  inter- 
locuteurs. Ne  feroit-ce  point  ici  une 
efpèce  de  duo  fait  pour  être  chanté  en- 
femble  ?  Le  charmant  dialogue  d'Ho- 

'  *  Jeu  de  mots ,  pour  lui  reprocher  le  chanta 
gement» 


DES  Troubadours.  i6^ 
race  avec  Lydie  (  Donec  gratus  eram  ri-: 
bi  )  étoit  vraifemblablement  inconnu  au 
troubadour.  On  croiroit  cependant  qu'il 
y  a  pris  l'idée  de  fa  pièce ,  dont  le  plan 
eft  à  peu  près  le  même  ,  quoique  les 
penfées  &  le  ftyle  foient  bien  différens. 

.  Lesmédifans  ne  l'épargnoient  pas  fans 
doute  ;  car  il  les  attaque  dans  une  autre 
pièce  avec  chaleur.  »  Ils  fe  font  un  jeu 
»  de  détruire  les  perfonnes  qui  ont  le 
»  plus  de  fidélité  3c  de  droiture.  Ils  fe 
»plaifent  à  mettre  les  amans  dans  la 
»  peine ,  comme  le  fait  madame  Lobata. 
»  Quelques-uns  veulent  faire  les  agréa- 
»  blés:  ils  le  font,  comme  le  feutre  reC* 
»  femble  à  la  foie ,  &  le  cuir  à  l'écarlate. 
a>  Ils  m^empêchent  de  déclarer  mon 
»  amour.  Que  Dieu  les  maudifle  en  ce 
?>  monde,  &  les  puniffe  un  jour  par  fon 
»  jugement!  « 

Sa  maîtrefïè  apparemment  craignoit 
peu  les  propos  malins.  Mécontente  de  fa 
néferve ,  (ju'eile  prenoit  pour  froideur  | 


1i66     HiST.    LITTÉRAIRE 

eîle  rompit  avec  lui.  Il  s'en  plaint  dans 
trois  de  fes  pièces.  Après  avoir  déclamé 
contre  elle  ,  il  lui  demande  pardon  , 
s  excufant  fur  Texcès  de  fon  amour  &  de 
fon  chagrin ,  qui  lui  tournent  la  tête. 

»  Il  veut  fur  le  champ  compofer  en  rî- 
»  mQsfubtilesune  chanfon  pour  l'infidelle. 
»  Jamais  il  ne  s*en  détachera ,  malgré  fes 
»  rigueurs.  Hélas!  le  verre  ne  fe  caffe  pas 
»  plus  aifément  qu'amour  fe  rompt  &  fe 
»  brife.  Cependant  il  n'aimera  pas  une 
»  autre ,  dont  il  feroit  bien  reçu.  « 

La  conftance  en  pareil  cas  auroit  tenu 
<lu  prodige.  Rambaud  furtout  en  étoit 
incapable.  Il  annonce  lui-même  foQ 
changement  : 

»  Cette  belle  que  j'aimois  tant  m'a 
»  trompé  ;  elle  m'a  congédié  pour  un 
»  autre  qui  a  eu  le  profit  de  la  chaiTe, 
»  J'abandonne  mon  infidelle ,  avec  fa 
»  faufTeté  &  fon  nouvel  ami.  Je  me  con- 
»  facre  à  une  dame  incapable  de  trom- 
-,  f  perie ,  &  dont  je  ne  cefTerai  jamais 


DES  Troubadours.  i6j 
»  d'être  amoureux ,  quand  je  devrois  en 
»  perdre  Orange.  Peu  s'en  eft  fallu ,  tant 
»  fa  beauté  eft  parfaite  ,  que  Dieu  ne 
»  manquât  fon  coup  en  la  formant ,  & 
33  ne  pût  exprimer  à  quel  point  il  la 
»  vouloit  belle.  Elle  peut  faire  de  moi 
»  le  plus  heureux  ou  le  plus  malheureux 
»  des  hommes ,  fans  pouvoir  jamais  me 
»  faire  changer.  « 

Ses  plaintes  recommencent  avec  plus 
d'amertume ,  &  n'en  font  peut-être  pas 
plus  fîncères  : 

»  Amour,  faudra-t-il  que  je  meure 
»  dans  tes  mains  ,  frais ,  jeune ,  Se  plein 
»  de  fanté  ?  Oui ,  quoi  que  tu  faffes ,  je 
»  me  livre  tout  entier  à  toi ,  &  pour  toup 
»  jours.  Si  tu  me  traites  avec  tant  de 
»  rigueur  ,  malgré  tant  de  foumifîion , 
3»  que  ferois-tu  fi  j'étois  infolent  &  per- 
»  fide?.  • .  •  Favorable  aux  méchans ,  tu 
»  accables  ceux  qui  font  doux  &  hura- 
»  blés.  De  là  vient  la  décadence  de  ton 
»  empire.  Si  les  faux  amis  m'en  démen* 


5?8      HiST.    LITTÉRAIRE 

»  tent ,  je  le  foutiendrai  les  armes  à  là 
»  main.  Et  plût  à  Dieu  que  j'eufle  du 
»  defTous ,  que  cette  cruelle  vérité  fût 
•0  un  menfonge  !  Mais  il  n'eft  chrétien  ni 
»  farafin,  fufTent-ils  deux  ou  trois  contre 
»  moi ,  que  je  ne  vainquifTe  au  combat  ; 
»  tant  je  fuis  animé  par  la  force  d'une 
»  vérité  défefpérante.  J'ajBfede  un  air  gai 
»  au  milieu  de  mes  chagrins  ;  &  fans 
»  Tamour  qui  m'arrête ,  j'irois  me  jeter 
»  dans  un  cloître ,  ou  finir  mes  jours 
»  dans  un  ermitage.  « 

Le  cloître  ne  lui  auroit  pas  convenu: 
le  libertinage  avoit  fur  lui  trop  d'em- 
pire. On  en  jugera  par  les  maximes  qu'il 
débite ,  en  homme  plus  groflier  que  ga- 
lant, dans  unefatire  contre  les  femmes: 

a>  J'enfeignerài  aux  galans  la  vraie 
»  manière  d'aimer.  S'ils  fuivent  mes  le- 
»  çons ,  ils  feront  rapidement  toutes  for- 
ai tes  de  conquêtes.  Voulez-vous  avoir 
^des^mmes  qui  vous  mettent  à  la 
^  mode  ?  au  premier  mot  défobligeant 

»  qu'elles 


DES  Troubadours.  160 
•  qu  elles  répondront  ,  prenez  le  ton 
»  menaçant.  Répliquent-elles  ?  ripoftez 
»  par  un  coup  de  poing  au  nez.  Font- 
»  elles  les  méchantes  ?  foyez  plus  mé- 
»  chant  qu  elles  ;  &  vous  en  ferez  ce 
»  qu'il  vous  plaira.  Médire  &  mal  chan- 
>»- ter  vous  procureront  des  bonnes  foi> 
»  tunes  ,  même  des  meilleures ,  pourvu 
»  que  vous  y  joigniez  beaucoup  de  pré- 
»  fomption  &  de  Tuffifance.  Faites  l'a- 
»  mour  aux  plus  laides  ;  montrez  de  Tin- 
»  différence  aux  belles.  C'eft  le  moyen 
»  de  réuiîîr.  Je  n'en  ufe  pas  de  la  forte. 
»  Mes  vieilles  habitudes  font  incorrigi- 
»  bies.  Simple ,  doux ,  humble ,  tendre 
»  &  fidelle ,  j'aime  les  femmes  comme  fi 
»  elles  étoient  toutes  mesfœurs.  Gardez- 
9>  vous  de  fuivre  mon  exemple,  &  rete-v 
»  nez  bien  mes  préceptes,  R  vous  crai- 
»  gnez  les  tourmens  d'amour.  Pour  moi, 
»  je  fuis  content  de  l'anneau  qui  me  fut 
»  mis  au  doigt.  Mais  c'en  efl:  trop  ,  ma 
j>  liingue.  Trop  parler  fait  plus  de  mal 
Tome  L  H 


Î70      HiST.    LITTÉRAIRE 

»  qu'un  gros  péché.  Cachons  ce  que  j'aî 
7>  dans  le  cœur;  « 

On  n'imagineroit  pas  que  les  fiècles 
de  galanterie  romanefque  aient  pu  en* 
fanter  une  pareille  produâ-ion.  Comment 
la  concilier  avec  le  refped  religieux  des 
chevaliers  pour  les  dames  ?  comme  les 
défordres  de  tant  de  chrétiens  avec  la 
faintçré  de  leur  croyance.  Les  contradic- 
tions entre  les  principes  &  les  mœurs 
font  trop  communes  ,  même  dans  Içs 
fôcles  de  raifon. 

Nos  manufcrits  nous  apprennent  que 
Rambaud  fut  aimé  de  la  comtefle  de 
Die ,  qui  époufa  Guillaume  de  Poitiers, 
la  tige  des  comtes  de  Valentinois  &  de 
Diois ,  du  nom  de  Poitiers ,  dont  la  der- 
nière branche  s'eft  éteinte  de  nos  jours, 

Poëte  elle  même  &  femme  galante,  la 
comtelTe  fe  félicitoit  d'avoir  trouvé  dans 
Rambaud  un  chevalier  plein  de  mérite, 
Elle  ne  craint  point  qu'on  le  fâche  , 
41^eîl^  dans  une  chanfon  j  ^  en  ne 


©ES  Troubadours,  lyï^ 
doit  pas  craindre  qu  elle  fafTe  faute  avec 
lui.  Ni  elle  ni  Rambaud  ne.paroifToit 
dignes  de  ces  louanges.  Le  troubadour 
fit  infidélité  à  la  comtefTe ,  comme  à  tant 
d'autres  dames.  Elle  en  fut  au  défefpoir  : 
il  tâcha  de  la  confoler  par  des  vers ,  ou 
il  feint  un  repentir  que  fa  conduite  de- 
voit  rendre  plus  que  douteux. 

»  Je  regarderois  comme  mon  bienfai* 
»  teur  celui  qui  voudroit  me  pendre,  ou 
»  m* arracher  les  deux  yeux.  Beauté  que 
»  j'ai  trahie  ,  j'implore  votre  clémen- 
»  ce .  • .  •  Si  vous  n'êtes  pas  inexorable , 
»  j'en  jure  par  l'ame  de  mon  père ,  rien 
«  ne  pourra  me  retenir,  j'irai  vous  voir, 
^  &  je  ne  retournerai  de  long  -  tems 
39  auprès  des  miens.  Mais  on  ne  peut  la 
fléchir.  . . .  CepeHdant Dieu  pardonna 

»  au  bon  larron Ma  faute  n'eft  pas 

»  fi  énorme  ;  car  je  n'aime  les  autres 
»  dames ,  qu'autant  qu'elles  font  l'image 
»  de  celle  dont  je  réclame  la  miféricor- 
39  de.  a  Excufe  (îngulière  !  La  maîtrelTe 

Hij 


» 


fi72      HiST.    LiTTÊRAlRli 

d'un  chevalier  ou  d'un  troubadour  n'é- 
toît-elle  pas  toujours  une  beauté  fans 
pareille  ? 

Il  dit  ailleurs  qu'il  a  perdu  le  plus 
grand  des  biens  ;  qu'il  faut  être  de  la 
meilleure  foi  du  monde ,  pour  faire  un 
aveu  fi  humiliant ,  qui  doit  raflurer  tant 
de  maris  en  garde  contre  fes  entreprifes; 
qu'il  eft  comme  un  guerrier  défarmé  ; 
que  les  maris  feroient  de  bien  mauvaife 
humeur,  s'ils  le  voy oient  avec  jaloufie 
courtifant  leurs  femmes  ;  qu'il  ne  fait 
plus  que  les  chaçter ,  les  défirer  &  les 
contempler. 

La  comtefTe  de  Die  exprime  d  une 
manière  fort  différente ,  la  douleur  que 
lui  caufe  l'infidélité  d'un  volage.  Là, 
c'eft  de  l'exagération  ou  de  l'artifice  : 
ici ,  du  naturel  &  du  fentiment. 

Elle  va  chanter  douloureufement  , 
dit-elle  ,  l'ingratitude  de  celui  qu'elle 
aime  plus  que  tous  les  biens.  Beauté  > 
X»érite  ,  çfprit ,  riçn  ne  fert  auprès  d^ 


X 


DES  Troubaboîurs.  lyj] 
lui.  Elle  eft  trompée  &  trahie ,  comme 
fî  elle  étoit  d'une  figure  choquante ,  ou 
qu'elle  eût  manqué  d'amour.  Parce  qu'il 
a  un  mérite  fupérieur,  doit- il  la  traiter 
avec  dédain  ,  lui  qui  eft  fi  honnête  en- 
vers tout  le  monde  ?  Il  fe  voit  recherché 
par  toutes  les  dames  ;  mais  il  a  trop  de 
pénétration  pour  ne  pas  diftinguer  celle 
qui  Taime  davantage.  »  Si  mon  mérite , 
»  ma  nailTance ,  ma  beauté  ne  vous  par- 
»  lent  point  aflez  en  ma  faveur,  rendez 
3»  juftice  à  mon  cœur  :  vous  n'en  trou- 
»  verez  jamais  d'auHTi  tendre.  Quelque 
»  part  que  vous  foyez ,  je  vous  envoie 
»  cette  chanfon  pour  meffager.  Je  veux 
»  favoir  ,  mon  noble  Se  bel  ami ,  pouK- 
50  quoi  vous  m'êtes  fi  cruel.  Eft-ce  fier- 
»  té?  eft-ce  averfion  ?  Mefîager ,  tu  lui 
v>  diras  encore ,  que  l'orgueil  a  perdu  une 
»  infinité  de  gens,  a 

Dans  une  autre  chanfon  ,  qui  faft 
rougir  la  pudeur ,  elle  reconnoît  avoir 
inérité  d'être  trahie ,  en  fe  re&ifant  aux 

Hiij 


^174      HiST.    LITTÉRAIRE 

défîrs  de  fon  amant  ;  elle  en  témoigfte 
vivement  fon  repentir  ;  elle  fouhaite  de 
coucher  avec  lui  un  foir ,  de  l'avoir  à 
la  place  de  fon  mari ,  pourvu  qu'il  lui 
promette  une  docilité  fans  réferve.  Voilà 
certainement  de  quoi  diffiper  des  préjur 
gés  trop  favorables  aux  mœurs  antiques. 

Ces  difpofitions  ramenèrent  peut-être 
Rambaud.  Il  parle  en  divers  endroits 
de  la  confiance  de  fon  amour  pour  une 
dame  de  haut  rang,  qui  vraifemblable- 
ment  eft  la  comtelTe  de  Die. 

Nous  avons  de  lui  un  difcours  en 
vers,  contre  l'opinion  commune  alors,. 
que  les  femmes  fe  déshonoroient  en 
s'attachant  aux  grands  feigneurs.  C'eft 
ce  qu'Azalaïs  de  Porcairaguesavoit  écrite 
au  fujet  de  Rambaud  lui-même.  La 
pièce  de  cette  dame  donna  lieu  vrai* 
femblablement  à  celle-ci  i 
'  »  Je  foutiens  que  les  grands  feigneurs  j 
y»  lorfqu'ils  ont  le  cœur  loyal ,  méritent 
»  mieux  que  perfonne  d'être  écoutés  des 


DES  Troubadours.  175*, 
*  femmes.  Il  n'appartient  qu'aux  âmes 
»  viles  d'aimer  à  la  dérobée  ,  &  de  choi' 
»  lir  pour  cela  des  amans  obfcurs.  En- 
»  core  ai-je  vu  des  femmes  perdues 
59  d'honneur  avec  de  (impies  gennlshom- 
»  mes  :  cliofe  impolîible  avec  un  grand, 
3»  qui  a  des  fentimiens  nobles  de  élevés. 
»  Si  quelqu'un  foutient  le  contraire ,  ]& 
»  répondrai  de  façon  à  lui  fermer  la 
»  bouche,  a 

S'il  n  avoit  pas  de  meilleures  preu- 
ves, on  peut  croire  qu'il  auroit  fermé 
la  bouche  de  fon  adverfaire  à  coups  de: 
poing  ,  comme  il  le  confeille  dans  la 
fatire  dont  nous  avons  rendu  compte.^ 

Dans  une  pièce  plus  ingénieufe ,  inti- 
tulée Partimem,  le  pocte  fe  repréfente 
tourmenté  jour  &  nuit  par  les  confeilî- 
différens  de  la  fageffe  &  de  la  folie.  L'une 
veut  qu'il  n'aime  point ,  ou  s'il  aime  ^ 
qu'il  prenne  bien  garde  au  choix  :  autre- 
ment il  pounoit  s'en  repentir.  L'autre  ^ 
qu'il  fe  livre  à  tous  fes  goûts ,  qu'il  eiu* 

Riv 


fjS    HiST.    LITTÉRAIRE 
brafTe  tout  ce  qui  fe  préfentera  ;  finon  i 
H  vaudroit  autant  s'aller  jeter  dans  un 
cjoître.  Par  fon  envoi ,  il  demande  une 
décifion. 

Rambaud  d'Orange  mourut  vers  Tan 
1 173  à  Courtefon.  Noftradamus  ne  dé- 
bite que  des  fables  à  fon  fujet.  Entre 
autres  ,  il  le  fuppofe  un  gentilhomme 
d'Orange,  qui  dédia  un  traité  de  l'Art 
d'aimer  à  la  princelTe  Marguerite  »  depuis 
femme  de  Louis  IX.  Il  ajoute  que  loin 
de  le  récompenfer  ,  on  l'exila  aux  îles 
d'Hières  ;  mais  qu'il  fut  rappelé  de  fon 
exil ,  à  la  foUicitation  de  Marguerite  , 
devenue  reine  de  France  ;  &  qu'il  mou- 
rut en  1220.  Ainfi  ,  mort  en  1220  ,  il 
dut  fon  rappel ,  félon  Noftradamus ,  à 
une  reine  qui  ne  fut  reine  qu'en  1254. 
Cet  hiftorien  eft  tout  aufli  exad  fur  la 
comteffe  de  Die. 

Les  pièces  de  Rambaud  font  au  nom- 
bre de  vingt- huit  ;  celles  de  la  comteffe , 
au  nombre  de  quatre. 


DES  Troubadours.    177 

XVIII. 
PONS    BARBA. 

v^  E  troubadour  étoit  fujet  d'Alphoii^ 
fe  II ,  roi  d'Aragon  ,  ou  attaché  à  fa 
cour.  On  le  voit  par  un  fîr vente ,  où  il  le 
taxe  librement  de  démentir  fa  générofité 
&  fa  fageffe ,  en  fe  livrant  aux  flatteurs» 

»  Les  grands  commettent  des  fautes 
»  fi  énormes  ,  qu'on  ne  devroit  parler 

a>  d'autre  chofe  • Cependant  Ici 

»  crainte  me  retient  ;  car  on  n'eft  pas 
»  aufli  hardi  à  leur  dire  des  vérités  y  qu'à 
»  leur  prodiguer  de  faulTes  louanges» 
3>  Auiîî  en  font-ils  moins  vertueux^  depuis 
»  qu'ils  éloignent  les  cenfeurs ,  &:  qu'ils 
■»  enrichi (Tent  des  flatteurs  qui  ont  la 
.30  complaifance  de  fouffrir  leurs  égare- 

»  mens Tout  eft  renverfé,  La  cour 

»  du  roi  Alphonfe,  notre  chef,  étoit  une 
??  fource  féconde  de  l^geffes  :  à  préfen^ 


]ljS       HiST.    LITTÉRAIRE 

»  on  ne  nous  y  donne  plus  rien  ;  Se  ce 
9>  quon  devait  nous  donner  pafTe  dans 
»  les  mains  des  hommes  les  plus  vils  : 
»  en  quoi  il  y  a  double  faute,  de  donner 
»  aux  médians ,  &  d'ôter  aux  bons.  Roi 
»  d'Aragon,  rentrez  en  vous-même. Son-" 
»  gez  que  vous  êtes  le  chef  des  honnêtes 
»  gens ,  &  que  vous  devez  protéger  les 
»  troubadours,  ex 

Ne  pas  combler  de  largeflfes  les  trou- 
badours, c'étoit  à  Iturs  yeux  une  des 
plus  grandes  fautes  que  pufTent  faire  les 
princes.  Ils  mefuroient  d'ordinaire  les 
louanges  &  le  blâme  aux  libéralités 
qu'ils  en  recevoient.  D'autres  écrivains 
font  le  plus  grand  éloge  d'Alphonfe. 
Mais  les  princes  les  plus  célébrés  ont 
eu  leurs  foibleiTes ,  &  les  flatteurs  n  ont 
jamais  manqué  dans  les  cours. 


35  ES    TKOtJIÎADOURS.     TJ^ 

FOLQUETDE  MARSEILLE. 

eVé^we  dz  Touloufe» 

JroLQUET  érolt  fils  d'un  marchancî 
de  Gènes,  nommé.  Alphonfe,  établi  à. 
Marfeille ,  qui  en  mourant  le  laifla  maî- 
tre d'une  riche  fuGcelïîon ,  dans  Tilge  ou- 
ïes richefTes  excitent  le  plus  à  la  prodiga- 
lité &  aux  plaifirs.  Le  jeune  héritier  avoitr 
une  imagination  ardente  >  qu'on  verra 
dégénérer  en  fanatifme.  Les  travaux  du- 
commerce  ne  pouvoient  lui  plaire;  & 
l'opulence  ne  donnoit  point  encore  aux: 
hommes  obfcurs  le  moyen  de  fe  diftin- 
guer  avec  éclat.  Il  préféra  le  fervice  des- 
grands &  le  rôle  de  troubadour,  à  la. 
vie  douce  &  indépendante  que  lui  aflu-* 
roit  la  fortune.  Par-là  il  eut  un  libres 
accès  auprès  des  plus  grands  feigneurs^^ 
d^fôn  fiècle.   Ricliard  I  roi  d'Angle-^ 


hBo     HiST.    riTTéRÀIRë 

terre  ,  Alphonfe  II  roi  d'Aragon ,  RaL- 
inond  V  comte  de  Touloufe  ,  lui  don- 
nèrent des  témoignages  d'eftime.  Mais 
il  s'attacha  particulièrement  à  Barrai , 
vicomte  de  Marfeille,  dont  la  cour  fut 
bientôt  pour  lui  un  théâtre  de  galan- 
terie.. 

La  vicomte  de  Marfeille ,  érigée  en 
Taveur  d  un  cadet  de  la  maifon  de  Pro- 
.vence,  étoit  partagée  vers  Tan  1170 
entre  cinq  frères.  Barrai  étoit  le  troi- 
Sème.  Azalaïs  de  Rôquemartine ,  fa  fem- 
me ,  avoit  trop  de  grâces  &  d'efprit 
pour  ne  pas  enchanter  le  troubadour* 
Elle  devint  Tobjet  de  fon  admiration  ^ 
^nfuite  de  fa  tendreffe.  Il  la  célébra  dans 
fes  vers,  fous  des  noms  empruntés;  car 
r'eur  été  unt  grande  félonie^  dit  î'hiilorien; 
provençal  ^  de  laiffer  entrevoir  le  fecret. 
Hum  pajjîon  pour  la  femme  de  fon  fei-^ 
gnetif.  D'ailleurs  la  vicomtefle  en  impo- 
foit  par  fa  vertit* 

JJne:  douzàiae  de  chsnfons  exprîmetot 


bï:s  Troubadours,  i^t 
les  fentimens  refpedueux  qu  elle  infpi-: 
roit  à  Ton  amant  : 

»  Ah  !  que  n  a-telle  moins  de  beauté  î 
s>  Puis-je  vaincre  mon  amour  ,  tandis 
»  que  je  l'entends  parler  avec  tant  de 
9^  grâce  ,  que  je  la  vois  fourire  avec 
»  tant  de  charmes  !  Je  n  ofe  me  décla- 
?>  rer  j  mais  elle  peut  lire  dans  mes 
53  yeux.  • .  • .  Hélas  !  d'elle  à  moi, quelle 
»>  diftance  !  Je  me  foumets  à  fa  miféri- 
23  corde  ;  car  Dieu  qui  a  mis  tant  de  ver- 
»  tus  en  fon  anie ,  ne  peut  avoir  oublié 
»  celle-là.  ce 

Nous  allons  donner  Textraît  d^une 
pièce  plus  remarquable,  en  vers  de.  huit 
fyllabes  &  en  fiances  de  dix  vers.  Pour 
Tintelligence  de  cette  pièce,  il  faut  favoir 
qu'Amour  &  Merct  étoient  deux  efpè- 
ces  de  divinités  chez  les  troubadours  :  la- 
première  enflammoit  les  amans ,  la  fé- 
conde readoit  les  belles  fenfibles  à  Iqux 
pafîîon. 

»  Amour  a  biea  eu  tort  de  venir  fe 


%22  MiST,  r-lTTÉRAIRE 
»  loger  dans  mon  cœur  ,  fans  amener' 
»  Merci  pour  me  foulager.  Amour  n'eft- 
y>  qu'un  tourment ,  fi  Merci  ne  vient  à 
3»  Ton  fecours.  Amour  veut  ruiner  tour 
»  le  monde  :  ne  lui  feroit-il  pas  glorieux 
»  de  fe  laiflfer  vaincre  une  fois  par 
3»  Merci  ?  Amour,  û  j'obtiens  après  tant 
»  de  maux  un  feul  bien,  y  perdrois-tiî- 
»  de  ta  gloire?. ....  Ah  !  que  je  ferois 
s»  heureux ,  fî  enfin  Merci  fléchifToit  lat 
3*  branche  haute  &  rude  *  à  laquelle  je- 
>3  me  fuis  attaché  ! .....  La  meilleure. 
»  des  meilleures ,  celle  qui  vaut  mieux 
3>  que  toute  valeur  ,  pourroit  accorder 
»  aifément  ces  deux  divinités.  Elle  ac- 
30  corde  dans  fa  perfonne  des  chofes 
»  beaucoup  plus  contraires:  témoin  la 
»  blancheur  &  l'incarnat  de  fon  teint.  •^. . 
»  Je  ne  demande  que  la  liberté  de  lui 
9»  déclarer  mes  fentimens  ;  &  tout  me  dit 
»  que  c'eft  une  témérité  impardonnable; 
Si  Comment  mon  cœur  peut-il  contenir 
3a  C  entièrement  l'amour,  qui  eft  fi  grand 


15  E  s  Tk  o  u  b  a  d  o  u  r  s,  iSf 
»  que  tout  me  femble  difparoître  devant: 
»lui?  Cefl:  comme  une  grande  tour 
90  repréfentée  dans  un  petit  miroir.  « 

Les  amans ,  dont  le  langage  étoit  d'a- 
bord G  refpedueux,  &  les  démarches  fi 
timides  ^  fe  tenoient  rarement  dans  les- 
bornes  mêmes  de  rhonnêteté.  Qu'il  eft- 
difficile  d'arrêter  la  fougue  des  paffions  , 
après  leur  avoir  donné  l'eflbr  î  Folquet , 
voulant  féduire  la  vicomteflè ,  imagina, 
de  faire  fa  cour  avec  tout  rempreffe- 
ment  de  la  galanterie  à  deux  fœurs 
qu'avoit  le  vicomte ,  Laure  de  Sainte- 
Julien  &  Mobile  de  Pontevez,  femmes 
d'une  rare  beauté  &  d'un  mérite  plus 
rare.  Il  efpéroit  non-feulement  voiler  fon 
amour  par  cet  artifice  ,  mais  engager 
Azalaïs  à  lui  accorder  fes  faveurs  fous, 
le  voile  du  myftère.  «  Hâtez-vous ,  lui 
39  dit-il  dans  une  chanfon ,  de  me  rendre 
33  heureux  ,  tandis  qu'on  me  fuppofe 
33  amoureux  d'une  autre.  La  circonftance- 
»  eft  favorable  :  tout  le  monde  y  fer^ 
?>  trompé»  cç^ 


[îS4     HiST.    LITTÉRAIRE! 

Soit  que  la  vicomtefFe  Teût  enhardi 
par  des  efpérances  ,  ou  non ,  cette  con- 
duite avoit  de  quoi  irriter  une  femme 
fenfible  &  délicate.  La  vanité  excita  en 
elle  la  jaloufîe  ;  &  la  jaloufie  augmenta 
l'indignation  jufqu'à  la  fureur.  Azalaïs 
accufa  le  troubadour  d'avoir  eu  des 
vues  criminelles  fur  la  dame  de  Saint- 
Julien:.  Elle  fit  entendre  contre  lui  pîa-^ 
fieurs  témoins ,  l'accabla  de  reproches  3c 
le  chaffa  de  fa  cour» 

Défefpéré  d'une  fi  cruelle  difgrace/ 
Folquet  jura  de  ne  plus  compofer  de 
vers.  Marfeiîle  lui  devint  infupportable» 
E  chercha  un  afyle  à  la  cour  de  Guil^ 
îaume  VIII ,  feigneur  de  Montpellier , 
qui  avoit  époufé  Eudoxie ,  filîe  de  Ma- 
nuel ,  empereur  de  Conilantinople,  Cette 
princeSe  ,  recherchée  d'abord  en  maria- 
ge par  Alphonfe  II,  roi  d'Aragon,  étoit 
venue  pour  l'époufer.  Mais  l'ayant  trou- 
vé déjà  marié  à  Sanche ,  fille  du  roi  de 
Paille  >  elle  avoit  donné  fa  maia  à 


feÊs  Troubadours.  185?] 
•  Guillaume,  Elle  portoit,  félon  l'ufage , 
le  titre  d'impératrice  que  lui  procuroit 
fa  naifTance.  Douce  &  généreufe ,  elle 
accueillit  avec  bonté  le  troubadoir, 
s'intérefifa  vivement  à  fes  chagrins ,  le 
prefla  de  compofer  encore  ,  &  ranima 
enfin  fa  verve  ;  car  un  ferment  de  pocte 
ce  pouvoit  tenir  contre  de  pareilles  invi- 
tations. 

L'ordre  de  chanter  qu'il  a  reçu  de 
Timpératrice ,  dit- il  dans  une  pièce,  lui 
efl:  trop  glorieux  pour  y  oppofer  de  la 
réfîftance.  Il  fe  plaint  des  médifans ,  qui 
lui  ont  fait  perdre  les  bonnes  grâces  de 
fa  dame.  »  Le  menfonge  fe  détruit  tôt 
>3  ou  tard.  La  beauté  que  f  aime  recon- 
»  noîtra  un  jour  mon  innocence.  Elle 
w  faura  que  mon  cœur  &  ma  raifon  fe 
»  difputèrent  toujours  à  qui  Taimeroit 
»  le  mieux.  Rien  ne  peut  rompre  les 
»  chaînes  dont  elle  me  tient  attaché. 
a>  L'efpérance  de  la  trouver  un  jour  fen- 
to  fihlô,  la  douleur  de  ne  recevoir  jamais^ 


lS6     UîSr.    LITXéRAIRE 

»  de  pardon  ,  m'agiteront  tour-à-touîT 
S5  jufques  au  tombeau»  « 
:  Ni  cette  pièce  ni  les  autres-  n'annon- 
cent un  génie  bien  poétique.  Folquet 
va -exciter  les  chrétiens  à  la  guerre  con- 
tre les  iniàdelles.  Naturellement  enthou- 
fîafte  comme  nous  le  verrons  bientôt ,  il 
devroit  s'exprimer  ici  avec  la  plus  vive 
chaleur.  Cependant  fon  ftyle  ne  répon- 
dra point  au  fujet. 

La  bataille  d'Alarcos  ,  gagnée  eiï 
115)4  par  le  miramolin  d'Afrique  fur 
Alphonferoi  de  Caftiile,répandoit  l'alar- 
me en  Efpagne  &  dans  les  environs^ 
Vingt  mille  Caftiiîans  y  avoient  péri. 
Le  roi  s'étoit  enfui  à  Tolède.  Plufieurs 
villes  étoient  prifes  &  faccagées.  Oi^ 
craignoit  de  nouveaux  malheurs  ;  &.  le 
miramolin  augmentoit  Tes  forces  ,  en 
£aifant  prêcher  une  gacic  ^  efpèce  de 
croifade  que  les  Sarafïns  oppoioient  à 
celle  des  chrétiens  :  ce  qui  eft  d'autant 
moins  étonnant  ,  que  les  guerres  des; 


T)ES  Troubadours.  iSf^ 
»iufulmans  pafToient  toutes  pour  guer-f 
ras  de  religion,  Alphonfe ,  de  fon  côté  , 
implora  le  fecours  du  pape ,  des  rois  d& 
France  &  d'Angleterre  ,  &c.  Folquet  fe 
flatte  fans  doute  d'échauffer  le  zèle  par- 
par  fa  poéfie. 

30  II  n'y  a  plus  aucun  prétexte  de 
3*  délai  :  il  faut  aller  fervir  Dieu ,  de  ven- 
»  ger  les  pertes  des  chrétiens.  Le  roi 
»  d'xAragon  ,  qui  arrête  tout  le  monde , 
»  ns  doit  pas  s'y  refufer  ;  tous  les  autres 
»  princes  doivent  acheter  à  ce  prix  la,- 
»  couronne  de  gloire . .  •  1 .  Roi  de  Caf- 
»  tille ,  n'écoutez  point  les  faux  bruits: 
»  que  vos  ennemis  répandent.  Ne  vous 
»  découragez  point  de  vos  pertes.  Diea 
,»  a  voulu  vous  apprendre  à  ne  mettrez 
»  votre  confiance  qu'en  lui.  ce 

Ce  ton,  moins  digne  d'un  poëte  que 
d'un  moine ,  femble  annoncer  la  meta-* 
morphofe  de  Folquet.  Prefque  tous  fes 
proteâreurs  étant  morts  dans  l'efpace  de 
peu  d'années,  faifi  d'une  profonde  mélaU'î 


488  HiST.  LTTTéRAlRE 
colie ,  il  fe  livra  aux  fentimens  de  dévo- 
tion* Par  une  dernière  pièce ,  il  Gonfefle 
fes  péchés  énormes ,  implorant  la  mifé- 
ricorde  de  Dieu,  ^  à  genoux,  les  mains 
»  jointes,  &  verfant  des  larmes  qui  coulent 
»  du  fond  de  fon  cœur  fur  fon  vifage.  « 
Il  ne  foupiroit  que  pour  le  cloître.  Il 
engagea  fa  femme  à  s'y  confacrer.,  & 
prit  l'habit  monaftique  de  Cîteaux  vers 
Tan  I200.  Ses  deux  fils  fuivirent  cet 
exemple. 

Si  le  troubadour  converti  avoit  été 
un  moine  obfcùr  &  paifible,  on  pourroit 
finir  fon  hiftoire  en  célébrant  d'un  trait 
de  plume  fes  vertus.  Malheureufement 
il  reparut  fur  la  fcène  avec  éclat ,  pouc 
jouer  le  rôle  de  fanatique  ,  beaucoup 
plus  dangereux  fans  doute  que  celui  de 
poète  galant  &  libertin ,  furtout  quand 
l'intrigue  &  l'autorité  donnent  des  armes 
au  fanatifme. 

Deux  ans  après  fon  changement,  Fol- 
quQt  devint  abbé  du  Torronet  dans  le 


teES  Troubadours,  i^^ 
Bîocèfe  de  Toulon  ;  &  en  1207  le  cha- 
pitre de  Touloufe  Télut  à  la  place  de 
Guillaume  de  Rabaftens,évêque  de  cette 
ville  ,  dépofé  par  les  légats  du  pape 
Innocent  III  ^  Cctoit  le  tems  où  fe 
formoient  les  orages  contre  ces  malheu- 
reux hérétiques  ,  connus  fous  différens 
noms ,  principalement  fous  celui  d'Albi- 
geois, vifîonnaires  enthoufiaftes ,  entêtés 
d'une  chimère  de  perfedion  chrétienne  , 
ennemis  des  cérémonies  religieufes ,  fou- 
levés  contre  le  pouvoir  &  les  richefles 
du  clergé  ,  d'autant  plus  expofés  à  fa 
haine  qu'ils  lui  faifoient  fouvent  de  juftes 
reproches ,  &  que  leur  doctrine  tendoit 
à  le  rendre  également  méprifable  & 
odieux.  Ils  fe  multiplioient  tous  les  jours 
en  Languedoc.  Ainfi  le  nouveau  prélat 
trouvoit  de  quoi  exercer  ou  fon  zèle 
ou  fa  vengeance.  Ce  que  nous  allons 
raconter  eft  effentiel  à  l'hiftoire  des  trou* 

f? .       ■■■".-.?    ■       '.  «      '  0 

^  yoyei  Hiil,  du  Languedoc,  t.  3. 


îpO      HiST.    LlTTéRAlRE 

badours  :  car  plufieurs  de  leurs  pièces 
ïouîent  fur  la  guerre  des  Albigeois  ;  elles 
Renferment  des  invedives  contre  les  vio- 
lences exercées  à  leur  égard  ;  &  il  im- 
porte de  favoir  fi  ces  invedives  avoient 
pour  bafe  la  vérité. 

Innocent  III ,  fi  célèbre  par  fes  entre- 
prifes  en  tout  genre,  avoir  envoyé  des 
légats  avec  ordre  de  réclamer  le  bras 
ieculier,  pour  punir  ceux  qui  refuferoient 
<Ie  fe  foumettre  à  Téglife.  Si  les  feigneurs 
arefufoient  le  fecours  du  glaive ,  ils  de- 
^roient  être  excommuniés.  Raimond  VI, 
comte  de  Touloufe ,  ne  goûta  point  cet 
ctrange  moyen  de  convérfion  ;  &  ne  fe 
crut  pas  obligé  de  détruire  fes  propres 
fujets ,  parce  qu*ils  tomboient  dans  fer- 
veur. Sur  fon  refus,  Pierre  de  Caftelnau, 
moine  légat ,  l'excommunie  fans  ména- 
gement. Une  lettre  menaçante  du  pape 
lui  donne  de  nouvelles  inquiétudes.  Inti- 
-înidé ,  il  promet  tout ,  de  reçoit  labfo- 
hition. 


feES  Troubadours,   ipr 

Mais  le  légat,  ne  lui  trouvant  point 
aÏÏôz  de  rigueur  contre  les  hérétiques , 
s'emporte  bientôt  plus  que  jamais.  Après 
l'avoir  accufé  en  face  de  lâcheté  ,  de 
parjure  ,  de  tyrannie  même ,  il  le  fou- 
droie encore  d'anathêmes.  Toutes  les 
offres  ,  toutes  les  promefTes  du  prince 
font  rejetées  avec  arrogance.  La  colère- 
îe  faifit  enfin.  Il  menace  de  la  mort  le 
moine  audacieux.  Celui-ci  craint  Se  fe 
retire.  Deux  inconnus  l'attaquent  au 
moment  qu'il  pafTe  le  Rhône  ;  &  l'un 
d'eux  le  tue  d'un  coup  de  lance. 

Le  comte  Raimond  fut  foupçonné 
de  ce  meurtre.  Innocent  fit  publier  con- 
tre les  hérétiques  une  croifade ,  qui  ten- 
doit  moins  à  la  ruine  de  l'héréfie  qu'à 
celle  du  prince.  On  n'avoit  point  encore 
imaginé  de  faire  prendre  la  croix ,  pour 
^exterminer  des  chrétiens  :  ce  premier 
exemple  aura  des  fuites  affreufes.  Fol^ 
quet  fignaloit  fon  zèle  violent  à  Tout- 
îoufe.  Aullî  les  nouveaux  légats  l'en;- 


lîj^  HiST.  LITTÉRArkè 
voyèrent-ils  au  pape ,  comme  l'agent  lé 
plus  digne  de  la  croifade.  Raimond ,  de 
ion  côté ,  envoya  des  minières  chargés 
de  faire  fes  foumiflions.  Le  pape  pro- 
mit de  l'abfoudre  ,  quand  il  auroit  prou- 
vé fon  innocence  ;  mais  exigea  pour  fu- 
reté qu'il  remît  fept  de  fes  meilleurs 
châteaux  à  l'églife  romaine,  c'eft- à-dire, 
qu'il  fe  livrât  d'avance  à  l'ambition  de 
fes  ennemis. 

Oa  s'étonne  de  la  foiblefTe  de  ce 
prince ,  en  le  voyant  accepter  de  pa- 
reilles conditions.  On  doit  s'étonner  bien 
davantage ,  en  voyant  l'évêque  de  Tou- 
loufe ,  quoique  fon  fujet ,  exciter  contre 
lui  la  défiance  &  la  haine  du  pontife. 
Les  manèges  de  Folquet  infpirèrent  à 
Innocent  des  inftrudions  pour  fes  légats, 
pleines  d'une  odieufe  perfidie.  »  A  l'é- 
»  gard  du  comte ,  nous  vous  confeillons 

yy  avec  V apôtre  d'employer  la  rufe 

»  Vous  commencerez  par  faire  la  guerre 
»  aux  autres  hérétiques,  de  peur  que, 

»  s'ils 


:©Es  Troubadours,    15)3] 
^  s*ils  étoient  tous  réunis ,  il  ne  fût  plus 

»  difficile  de  les  vaincre Enfuite 

»  vous  attaquerez  le  comte ,  lorfqu  il  fe 
»  trouvera  feul  de  hors  d'état  de  recevoir 
»  aucunfecours.ccDu  moins  auroit-il  fallu 
rougir  de  profaner  (î  indignement  l'auto- 
rité de  ïapôtre. 

Les  croifés  s'avançoient ,  les  ordres 
de  Rome  alloient  s'exécuter.  Raimond 
fe  hâta  de  remettre  les  fept  châteaux  au 
légat  Milon.  Un  concile  devoit  le  jugée 
à  Saint-Gilles  :  il  fe  préfenta  en  chemife 
dans  le  vefl-ibule  ;  il  prêta  tous  les  fer- 
mens  qu  on  voulut  ;  il  fut  introduit  dans 
Téglife  par  le  légat ,  qui  le  frappoit  de 
coups  de  verges  ;  &  il  reçut  l'abfolution. 
Obligé  enfuite  d'embrafTer  la  croifade 
&  de  combattre  fes  propres  fujets ,  il  fe 
trouva  en  12051  au  fac  de  Beziers  ,  où 
les  habitans  furent  maflacrés  fans  qu'oa 
daignât  même  épargner  les  catholiques. 
Tuei'les  toiis^  difoit  un  moine  de  Citeaux, 
légat  ;  Dku,  connoU  ceux  qui  font  à  lui. 
Tome  L  I 


104      HiST.    LITTÉRAIRE 

Ce  n'étoit  point  affez  pour  la  cour  de 
Rome  ,  pour  fes  fanatiques  partifans,  de 
pour  le  fameux  général  de  la  croifade  , 
Simon  comte  de  Montfort ,  d'accabler 
Fvaimond  d'opprobres  &  de  chagrins. 
On  vouloit  le  dépouiller  de  fes  états  ;  on 
lui  cherchoit  toujours  de  nouveaux  cri- 
mes. Ayant  obtenu  la  permilîion  d'en- 
trer à  Touioufe  ,  il  y  reçut  ordre  de 
livrer  tous  les  Touloufains  fufpeds  d'hé- 
réfie.  Il  refufa ,  en  proteftant  qu'il  iroit 
fe  plaindre  au  pape  de  ces  horribles 
vexations.  Les  légats  jetèrent  alors  l'in- 
terdit fur  la  ville  ,  &  fe  portèrent  pour 
fes  accufateurs  auprès  du  pape. 

A  Rome  où  il  alla  effedivement ,  une 
abfolution  folennelle  parut  lui  rendre  la 
tranquillité.  Cependant,  revenu  dans  (qs 
états  ,  offrant  à  un  nouveau  concile  de 
Saint-Gilles  de  fe  juftifier ,  foit  du  crime 
d'héréfie  ,  foit  du  meurtre  de  Pierre  de 
Caflelnau ,  il  vit  les  légats  non-feulement 
jrçjct^r  fa  juftifiçatign ,  ruais  l'ejccommu- 


DES  Troubadours,  ipj!^ 
nier  encore.  Quelle  apparence  qu'ils  agif- 
fent  fans  l'aveu  du  pape  ?  Innocent  afTu- 
roit  en  même  temps  au  comte  de  ?vlont- 
fort  tout  ce  qu'il  avoit  envahi  fur  ua 
prince  Ci  cruellement  outragé, 

Folquet  mit  bientôt  le  comble  aux 
outrages  &  aux  injuflices.  Dans  Tou- 
loufe  même ,  il  forma  une  confrérie  o\x 
plutôt  une  croifade  particulière  contre 
les  hérétiques  ,  à  laquelle  il  accorda  les 
indulgences  ordinaires.  La  confrérie  hlan-  ' 
c/ze  (  c'eft  ainfi  qu'on  l'appeloit)  fut  le 
parti  dominant  de  la  Cité.  Le  Bourg  lui 
oppofa  la  confrérie  noire  ;  &  il  y  eut 
entre  elles  des  combats  fanglans  :  l'évé- 
que  ayant  ordonné  à  la  première  de  mar- 
cher au  fiége  de  Lavaur ,  où  la  fureur 
des  croifés  fe  fignaloit ,  le  comte  le  dé- 
fendit. La  défenfe  fut  méprifée  ;  on  obéit 
à  l'évêque. 

Celui  -  ci  ,  quelque  tems  après  ,  fe 
trouva  fort  embarrafle  pour  faire  fon 
ordination  ;  parce  que  les  légats  avoient 

lij 


1^6      HiST.    LITTÉRAIRE 

mis  en  interdit  tous  les  lieux  où  fe  trou- 
veroit  le  prince  excommunié.  Il  envoie 
prier  Raimond  de  fortir  un  tel  jour  de 
la  ville ,  fous  prétexte  de  promenade. 
Raftnond  prend  cette  prière  pour  une 
infulte,  &  lui  envoie  ordonner  de  fortir 
incefiTamment  de  fes  états.  »  Ce  n'eft  pas 
»  le  comte  qui  m*a  fait  évéque ,  répond 
»  Foiquet.  Je   fuis  élu  fuivant  les  lois 
»  eccléfiaftiques ,  non  intrus  par  vioîen- 
»  ce  &  par  fon  autorité.  Je  ne  fortirai 
»  point  à  caufe  de  lui.  Qu'il  vienne  s'il 
»  fofe.  Je  fuis  prêt  à  mourir,  atin  d'arri- 
»  ver  à  la  gloire  par  le  calice  de  la  paf- 
»  fion.  Qu'il  vienne  le  tyran  ,  accompa-^ 
»  gné  de  fes  fatellites.  Il  me  trouvera 
y>  feul  6c  fans  armes.  J'attends  la  récom- 
73  penfe,  &  je  ne  crains  rien  de  ce  que  les 
»  hommes  peuventlne  faire,  a 

Le  fanatifm.e  ,  avec  ce  langage  de 
fainteté ,  avec  ces  apparences  de  mar- 
tyre, étoit  le  plus  terrible  ennemi  des 
fouverains ,  des  peuples ,  dp  la  reîigioa 


DES  Troubadours,  ipx 
lïiême,  qu  il  rendok  odieufe  en  affeâ-ant 
de  la  défendre.  Folquet  brava  le  comte 
pendant  trois  femaines  dans  fa  capitale. 
Il  en  fortit  volontairement  j  mais  pour 
exciter  par-tout  l'efprit  de  révolte  &  de 
perfidie. 

Il  fe  trouva  au  fiége  de  Touloufe, 
dans  l'armée  de  Montfort.  Il  déclara  aux 
Touloufains  qu'on  les  afliégeoit  unique- 
ment parce  qu'ils  reconnoiflbient  leur 
prince  ,  &  lui  permettoient  de  demeurer 
parmi  eux;  qu'on  ne  leur  feroit  aucun 
inal ,  s'ils  vouloient  le  chaffer  avec  fes 
partifans,  &  recevoir  pour  feigneur  celui 
que.  l'églife  leur  donneroit;  finon  qu,W 
les  traiteroit  comme  hérétiques  &  fau- 
teurs d'héréfie.  Les  Touloufains  ayant 
refufé ,  il  envoya  ordre  à  tous  les  ecclé- 
iiafliques  de  fortir  au  plus  tôt  ;  ils  forti- 
rent  nu-pieds  en  procelîlon  ,  emportant 
le  faint-fac rement. 

La  fidélité  des  Touloufains  ne  fe  foa- 
tbt  pas  contre  la  fuperftition  &  contre 

liij 


lf;8      HiST.    LITTÉRAIKE 

la  force.  En  12 1  j* ,  Folquet ,  député  pat 
le  légat,  alla  prendre ,  au  nom  de  l'églife 
Tomaine  ,  poffeiîion  de  la  ville  &  du 
château ,  qui  étoit  le  palais  du  comte. 
La  ville  Se  le  château  hii  furent  livrés  : 
on  obligea  Pvaimond  ,  fon  fils  ,  leurs 
fersmes  ,  de  fe  retirer  dans  une  maifon 
parriculière. 

Triomphant  de  fes  attentats,  Folquet 
fe  rendit  à  Rome  la  même  année,  emme- 
nant S.  Dominique  dont  Tordre  venoit 
de  naître  à  Touloufe.  Il  le  préfenta  au 
pape  ;  il  follicita  vivement  la  confirma- 
tion de  cet  ordre  fî  redoutable  aux  no- 
vateurs. Dans  le  concile  de  Latran  ,  où- 
comparut  Raimond ,  avec  fon  fils  &  les 
comtes  de  Foix  &  de  Cominge,  il  s'é- 
leva contre  un  cardinal  qui  parloit  ea 
leur  faveur ,  ôc  voici  une  de  fes  raifons  : 
3£i  Le  comte  de  Foix  ne  peut  difconve- 
»  nir  que  fon  comté  ne  foit  rempli  d'hé- 
»  rétiques  ;  car  après  que  le  château  d© 
»  Montfegues  a  été  pris  ,  on  a  fait  brû-^ 
»  1er  tous  les  habitans,  «c 


ï)  E  s    T  R  O  U  Ê  A  t)  O  U  R  s.      Ipp 

Parmi  les  prélats  de  ce  conGile ,  quel- 
ques-uns vouloient  que  les  princes  dé- 
pouillés fufTent  rétablis  dans  leurs  états, 
Folquet  &  plufieurs  autres  menacèrent 
de  fecourir  de  toutes  leurs  forces  l'ufur- 
pateur,  Simon  de  Montfort ,  û  on  en- 
treprenoit  de  lui  enlever  fes  conquêtes. 
Enfin  le  concile  décida  que  les  conquê- 
tes des  croifés  appartiendroient  à  ce  gé- 
néral ,  de  que  le  refte  des  domaines  de 
Raimand  feroit  mis  en  féqueftre  pour 
fon  fils.  Les  afiemblées  Se  les  jugemens 
de  Téglife  avoient  bien  changé  de  na- 
ture ! 

Un  dernier  trait  achèvera  de  peindre 
Folquet  &  fon  héros,  de  Terprit  exécra- 
ble qui  prenoit  le  mafque  du  zèle  de- 
religion.  Le  fananfme  ne  daignoit  pas 
même  refpeéler  les  premiers  devoirs  d& 
la  morale. 

Montfort  avoit  été  chaflTé  de  Beau-- 
caire.  Soupçonnant  les  Touloufains  d'in*- 
idligence  avec  fes  ennemis ,  il  marché 

liv 


^200       HiST.    LlTXéRAlRE 

contre  leur  ville,  &  fit  ferment  de  ne 
point  quitter  les  armes,  jufqu'à  ce  qu'on 
lui  eût  livré  en  otages  les  principaux 
citoyens.  On  lui  envoya  des  députés 
pour  dilîiper  fes  foupçons.  Ses  propres 
amis ,  fes  parens  Texhortoient  à  la  clé- 
mence. Folquet  feul ,  que  fon  miniflère 
obligeoit  fpécialement  de  Ty  exhorter , 
ne  confeilîa  qu'injuftiees  3c  barbaries. 
Son  avis  fut  de  dépouiller  de  tous  leurs 
biens  les  habitans  de  Touîoufe ,  &  de 
mettre  les  plus  diftingués  en  prifon. 

Non  content  de  perfuader  cette  vio- 
lence ,  il  voulut  en  affurer  le  fuccès  par 
une  traliifon  incarne.  Il  entra  dans  la 
ville ,  promit  à  fes  diocéfains  que  Mont- 
fort  leur  feroit  grâce ,  les  engagea  de  la 
forte  à  lui  aller  demander  pardon.  Ils  le 
croient ,  ils  fortent  en  foule»  On  les  arrête 
prifonniers  à  mefure  qu'ils  fe  préfentent , 
&  l'évêque ,  de  fon  coté ,  fait  piller  la 
ville  par  des  foldats  qui  l'ont  fuivi.  Ainfi 
!a  perfidie  eft  connue,  Le  peuple  furieux 


teEs  Troubadours.  2ot 
prend  les  armes ,  fond  fur  les  croifés ,  Se 
les  repoufle. 

Alors  leur  général  menace  les  prifon- 
nîers  de  leur  faire  trancher  la  tête ,  s'ils 
ne  déterminent  leurs  concitoyens  à  fe 
rendre.  Mais  Folquet  &  l'abbé  de  Saint- 
Sernin  trouvent  un  moyen  plus  efficace. 
Ils  parcourent  les  rues ,  annonçant  que 
Montfort  s'eft  laiiTé  fléchir ,  qu'il  voit 
avec  douleur  tant  de  défaftres,  qu'il  o^rs 
de  remettre  en  liberté  les  prifonniers  & 
de  pardonner  le  pafTé ,  pourvu  que  les 
habitans  lui  remettent  leurs  armes  & 
leurs  tours  ;  finon ,  qu'il  fera  mourir 
ceux  qu'il  tient  en  fon  pouvoir,  L'évê^ 
que  &  l'abbé  fe  donnent  pour  garans  de 
fes  promefies  ;  Se  les  Touloufains  accep- 
tent des  conditions  dont  ils  efpèrent  leur 
■falut. 

Le  lendemain  Montfort  vint  fignov  la 
paix  à  l'hôtel-de-ville  j  où  les  armes  de-- 
voient  être  dépofées.  Ses  foldats  oceu»- 
çèrent  les  tours  ^  fuivant  la  convention;. 


1202      HrST.    LITTêRAIEE 

Se  voyant  dès-lors  le  maître ,  il  propofa 
dans  Ton  confeil  de  livrer  Touloufe  au 
pillage  &  de  la  rafer.  Les  gens  d'hon- 
neur le  récrièrent  contre  ce  projet.  Fol- 
quet  6^  quelques  autres,  (dont  il  dirigea 
fans  doute  l'opinion,)  confeillèrent  une: 
-efpèce  de  tempérament,  qui  ne  faifoit 
que  rendre  l'infidélité  moins  atroce  :  ce 
fut  de  retenir  &  de  difperfer  les  prifon  - 
niers ,  &  de  faire  racheter  le  fac  de  la 
ville  pour  une  grofle  tomme.  On  exi- 
gea en  eiTet  des  Touloufaina  trente  mille, 
marcs  d'argent» 

Après  tant  d'excès  propres  à  fîétrir 
Tépifcopat ,  Folquet  demanda  au  pape. 
€n  12 17  la  permillîon  de  retourner  dans 
îe  cloître.  Quel  que  fût  fon  motif,  piété 
•ou  chagrin  ou  artifice,  (  car  les  inten- 
tions d'un  tel  hom.me  paroîtront  tou** 
jours  fufpedes  ,  )  le  pape  l'obligea  de 
garder  fon  fiége.  Montfort ,  pour  le  ré- 
compenfer  de  fon  zèle  ,  lui  donna  le 
cliâteau  d'Urefeuil  avec  une  vingtaine 


©ES  TfvOObabours.  503: 
dEe  villages  qui  en  dépendoient.  Ainfi  la 
croifade  des  Albigeois  fut  une  fource  de 
richeffes  pour  Téglife  de  Touloufe.  L'in- 
quifïtion  étoit  plus  digne  d'une  pareille 
origine.  Foiquet  l'établit  folidement  dans> 
•fbn  diocèfe,  &  le  fanatifaie  y  régna  long- 
tems. 

Ce  prélat  mourut  en  123  i.  Les  moi^ 
îaes  de  Citeaux ,  chez  qui  il  fut  inhumé,, 
Vont  qualifié  de  Bienheureux.  Les  préju- 
gés du  cloître  &S  ceux  du  /îècle  expli- 
quent des  chofes  plus  incroyables.  Foi- 
quet ,  fimple  troubadour ,  auroit  eu- 
moins  de  célébrité  ;  mais  il  auroit  cer- 
tainement mérité  beaucoup  moins  de- 
reproches. 

Pétrarque  le  préconife  dans  lé  Triom- 
phe d'amour.  Le  Dante  le  met  dans  fom 
Paradis  avec  les  âmes  bienheureufes  :- 
(  cette  canonifation  poétique  ne  tiroit" 
point  àxonféquence ,  au  lieu  que  celle' 
de  Cîteaux'  pouvoit  produire  un-  msu— 
■v^ais  effet.  )  Gène^  Ôc  Marfeille  fe  fonc: 

lv|^ 


^04  HiST.  LITTÉRAIRE 
difputé  la  gloire  de  lui  avoir  donné  naît 
fance ,  comme  s'il  eût  été  un  Homère* 
Noftradamus  dit  qu  il  fut  transféré  du 
fiège  de  Marfeille  à  Y  archevêché  de  Toa- 
loufe.  Double  mépiife.  Il  ne  fut  jamais 
évêque  de  Marfeille  ,  &  Touloufe  longr. 
^ems  après  n  étoit  encore  qu  evéché. 


DES  Troubadours.    20^ 

X  X. 

GIRAUD  LE  ROUX. 

vTi R  AUD  LE  Roux,  felon  nos  vies: 
manufcrites,  naquit  à  Touloufe  d  un  che- 
valier pauvre.  La  noblefTe  fans  fortune 
n  avoit  point  alors  de  meilleur  parti  à 
prendre ,  que  de  s'attacher  au  fervics 
d'un  grand  feigneur.  Elle  y  trouvoit  les 
avantages  de  Téducation ,-  &  les  moyens 
de  fubfiftance.  Si  elle  y  perdoit  une  cer*- 
taine  liberté  ,  du  moins  l'efprit  de  la 
chevalerie  anoblifToit  des  fonélions  en 
apparence  ferviîes ,  &  qui  étaient  hono- 
rables>  nonrfeulement  à  la  cour  des  prior- 
ces ,  mais  chez  de  fimples  chevaliers., 
plus  diftingués  par  leur  mérite  que  par 
leurs  richefles.  Les  fervir  Se  fe  former 
fur  leur  exemple  étoient  la  même  chofe. 
Le  jeune  Giraud  entra  au  fervice  du 
tomte  de  Touloufe,  Alphonfe  Jourdain,. 


il06  HrST.  LîTTé'RArRff 
qui  avoit  fuccédé  à  fon  frère  Bertrand,, 
mort  en  Syrie  Tan  1112.  Souple,  com- 
plaifant,  afîîdu,  pofi ,  il  joignoit  à  ces- 
qualités  une  belle  voix.  &  l'art  de  chan- 
ter agréablement.  Cétoient  des  moyens 
infaillibles  de  plaire  dans  une  cour  bril- 
lante* Malheureufement ,  avec  de  l'efprit 
&  des  grâces ,  on  fe  croyoit  autorifé  auxr 
pafîions  les  plus  téméraires.  Âlphonfe 
avoit  une  fille ,  que  Thiftorien  provençal 
ne  nomme  point  [  i  ] ,  dont  les  charmes' 
firent  trop  d'impreffion  fur  Giraud.  B 
€n  devint  amoureux.  L'amour  le  rendit 
poëte  ,  comme  il  eft  arrivé  tant  de  fois  ^ 
lorfque  la  fenfibilité  &  le  talent  étoient 
réunis.  Mais  fes  vers ,  d'un  ftyle  naturel 
&  tendre ,  n'annoncent  que  les  tourmens 
d'un  amour  infortuné. 

Nous  avons  fept  pièces  de  ce  trou^ 
Badour..  Il  y  prodigue  les  louanges  à  la= 
princefle ,  &  lui  trouve  toutes  les  per— 
fedions ,  excepté  celle  d'avoir  pitié  dô: 
fcn.  amant,. 


DES  Troubadours,  riof 
»  Mes  chants ,  dit-il ,  ne  peuvent  fié- 
»  chir  la  beauté  que  j'aime.  Que  ne 
y  ferois-je  pas  pour  lui  plaire  î  Ce  bon- 
»  heur  eft  au-defTus  de  moi.  Continuerai- 
»  je  de  lui  rendre  hommage  ,  ou  faudra- 
30  t-il  m'en  détacher  ?  IVTen  détacher , 
»  hélas  !  je  n'ai  pas  la  force  de  m'y  ré- 
»  foudre.  Je  meurs,  d  je  la  quitte  ;  je 
39  meurs,  fi  je  ne  la  quitte  pas.  Plus  j'ai. 
»  été  malheureux ,  plus  je  dois  efpérer 
»  que  je  cefferai  de  l'être  :  car  il  y  ci  fia 
»  à  tout  ,  &  nulle  faifon  n'eft  éter- 
»  nelle.  « 

»  Elle  a  tant  de  beauté,  qu'entre  cinq; 
»  cents  femmes ,  tout  homme  la  préfère- 
»  roit  d'abord.  Mais  elle  eft  infenfiblca. 
30  C'eft  une  vertu  de  moins  ;  &  une  vertu 
»  de  moins  fait  perdre  le  mérite  de  tou- 
ï»  tes  les  autres. .  • . .  Je  la  conjure  d'a- 
3»  voir  pitié  de  moi.  J'ai  déjà  perdu  mori^^ 
»  feigneur '*'.  S'il  faut  que  je  perde  en- 

t  Cocl  fiippolè  la  mort  d'Aîphonfe-Jourdaiai; 


iSoS  HrST.  LITTéj^AlRE 
»  core  ce  que  tout  mon  cœur  défîre-,  ]e 
»  ne  pourrai  furvivre  à  mes  maux .  • .  •  • 
»  Que  me  reprocherolt-elle  ?  mon  cri- 
»  me  eft  de  la  trop  aimer  ;  &  un  excès 
»  d'ampur  mérite-t-il  qu  elle  m'accable 
»  de  fes  rigueurs  ?  Le  bonheur  eft  in- 
»  connu  à  qui  n'a  point  aimé.  Il  feroit 
»  bien  tems  que  celle  que  j'adore  ac- 
»  cordât  quelque  réeompenfe  à  ma 
»  flamme.  Si  elle  ne  fent  rien  pour  moi» 
»  je  la  fupplie  de  feindre  du  moins 
».  quelle  eft  fenlible  à  mes  tranfports* 
»  Je  jouirai  de  ce  doux  menfonge  ;  & 
»  il  vaudra  mieux  (][u'une  cruelle  vé- 
»  rite,  ce 

Voilà  tout  ce  que  nos  manufcrits  four*- 
nifïènt  d'intéreftant  fur  Giraud  le  Roux, 
Noftradamus  parle  d'un  troubadourA  de 
ce  nom ,  attaché  au  ferviee  de  Philippe, 

il  mourut  a  Céfàrée  en  Faleftine.,  l'an  1148* 
fi///?,  du  Languedoc ,  r.  i.  /;.  45  i.)  D'oii  ïorv 
peut  conclure  que  notre  troubadour  écrivoit  ai» 
23iiJd&a  du  douzième.  ilècle«^ 


DES   TrOUBADOUKS.     20C^ 

fcomte  de  Poitiers.  Mais  il  confond  fi 
fouvent  les  lieux  &  les  perfonnes ,  que 
fon  témoignage  n  eft  prefque  d'aucun 
poids  dans  Thiftoire, 

NOTE. 

[  T  ]  Alphonfè- Jourdain  eut  une  fille  natu- 
relle ,  qui  le  fuivit  en  Paleftine.  Elle  fut  prifê 
après  (à  mort ,  &  Noradin  ,  dont  elle  étoit  VeC- 
cl  ave  ,  i'cpoufa.  Ce  ne  peut  être  celle  dont 
Giraud  fut  amoureux  ;  à  laquelle  d'ailleurs  nos 
manufcrits  donnent  le  titre  de  conitefTe  ,  titre 
qu'une  Elle  naturelle  n'avoît  point.  Les  anciens 
monumens  ne  parlent  d'aucune  autre  fille  d'AÎ- 
phonfe.  Guiçhenon  fèul  afiure ,  dans  fon  hilloire 
6e  Savoie,  (  r.  i.  /?,  i35>.  )  qu'il  en  eut  une 
nommée  Faidide  ,  qui  épouGi  Humbert  III  , 
comte  de  Savoie,  Mais  cet  hiftorien  ne  le  prou* 
ve  pas  ;  &  don  VailTete  dit  que  c'ed  une  fimple 
conjefbure  ,  qui  paroit  cependant  très-vraiîem- 
blable.  La  vie  de  Giraud  le  Roux  peut  décidée 
la  queilion.  Elle  prouve  Texiftence  d'une  fille 
de  ce  comte  de  Touloufe.  Sans  doute  c'étoit 
Faidide  j  devenue  enfuite  comtefTe  de  Savoie» 


J2I0      HiST.    LlTTéllAIRS     ' 

XXI. 
BERTRAND  DE  BORN, 

i-j  A  mémoire  de  cet  illuftre  troubadour 
femble  avoir  été  le  jouet  des  caprices  de 
la  fortune.  Guerrier  audacieux  &  poli- 
tique, il  n*efl:  prefque  pas  connu  des  hif- 
toriens  ;  poëte  fécond  &  fingulier ,  il  eft 
également  ignoré  dans  les  faftes  de  la^ 
littérature.  Tant  les  réputations  brillan- 
tes ont  peu  de  folidité ,  à  moins  qu'elles 
n'aient  pour  bafe ,  ou  l'hiftoire  écrite  par 
des  plumes  excellentes :»  ou  des  ouvrages 
dignes  de  fe'rvir  éternellement  de  modè- 
les !  Ce  qui  brille  aujourd'hui  même , 
peut  difparoître  quelques  jours  après» 
Dans  les  fiècles  de  ténèbres  &  de  mau- 
vais goût  ,  c'étoit  l'ordre  naturel  des 
^chofes  himiaines. 

Bertrand  deBorn,  vicomte- 
de  Hautefort  dans  le  diocèfe  de  Péri- 


i>Es  Troubadours.  2ifi 
gueux,  fut  un  des  héros  du  douzième 
fiècle.  La  patîion  des  armes  &  de  la 
gloire ,  la  fierté  jointe  à  la  fouplefTe ,  la 
galanterie  jointe  auraient  poétique,  une 
imagination  ardente  &  un  efprit  vif, 
beaucoup  d'adivité  &  de  courage  avec 
un  rang  diftingué ,  le  mettoient  en  état 
de  fe  fîgnaler  dans  plufieurs  carrières. 
Nos  manufcrits  nous  fourniffent  les  dé^j 
rails  intéreffans  que  nous  allons  rappor- 
ter. 

La  juftice  auroit  dû  caraélérifer  les 
chevaliers ,  fi  les  maximes  de  la  cheva- 
lerie avoient  réglé  leur  conduite.  Mais 
Bertrand  de  Born ,  comme  prefque  tous 
les  anciens  braves ,  connoifloit  d'autant 
moins  cette  vertu ,  quil  attachoit  plus 
de  prix  à  Tufage  de  l'épée.  Son  frère: 
Conftantin  partageoit  avec  lui  la  fei- 
gneurie  de  Hautefort ,  où  Ton  comptoit 
environ  mille  habitans.  L'ambitieux  Ber- 
trand vouloit  tout  avoir.  Après  de  lon- 
gues difputes  y  il  finit  par  chaffer  foa 


l3tJ2  HiST.  LITTERAIRE 
frère.  Celui-ci  eut  recours  au  vicomte 
de  Limoges ,  au  comte  de  Périgord  ,  & 
à  Talleran  ^  feigneur  de  Montagnac.  Ils 
allégèrent  enfemble  le  château  de  Tufur- 
pateur  ;  ils  le  contraignirent  de  fe  fauver 
avec  fa  garnifon.  A  peine  les  auxiliaires 
étoient  éloignés ,  qu'il  alîiégea  Conftan- 
tin  à  fon  tour.  Des  amis  communs  négo- 
cièrent un  accommodement.  Conftcintin, 
d'un  caradère  doux  &  ami  de  la  paix , 
fe  mO'ntra  facile  pour  les  conditions-, 
Bertrand  n'en  fut  pas  plus  lidelle  à  les 
obferver ,  ôc  le  chaffa  bientôt  comme  la 
première  fois.  Cette  trahifon  fe  fît  un 
lundi  :  Thiftorien  provençal  l'obferve  , 
parce  que  le  lundi  étoit  réputé  commu- 
nément un  jour  malheureux. 

Du  moins  les  opprimés  trouvoient 
alors  des  protedeurs.  Le  vicomte  de 
Limoges ,  &  Richard  comte  de  Poitou , 
fils  du  roi  d'Angleterre  Henri  II ,  fuf- 
pendirent  des  querelles  qu'ils  avoient 
enfemble  ,  pour  foutenir  la  caufe  de 


r>Es  Troubadours.  215* 
Conftantin»  Ils  faccagèrent  les  domaines 
de  Bertrand.  Ce  fut  pour  lui  le  fujet 
d  un  firvente ,  où  il  fe  peint  au  natu- 
rel : 

»  Mon  frère  veut  avoir  îâ  terre  de 
»  mes  enfans  ;  il  veut  que  je  lui  en  cède 
»  une  partie.  On  dira  peut-être  que  c  eft 
»  méchanceté  de  ne  pas  lui  céder  le  tout, 
»  de  ne  pas  me  réduire  à  devenir  fon 
»  humble  valFal.  Mais  je  le  déclare ,  il 
»  s'en  trouvera  mal  ,  ail  ofe  difputer 
»  avec  moi.  Je  crèverai  les  yeux  à  qui 
»  voudra  m'ôter  mon  bien.  La  paix  ne 
»  me  convient  point  ;  la  guerre  feule  a 
»  droit  de  me  plaire.  Ne  rien  craindre  : 
»  voilà  mon  unique  loi.  Je  n'ai  égard  nî 
»  aux  lundis  ni  aux  mardis.  Les  femai- 
»  nés ,  les  mois ,  les  années  ,  tout  m'eft 
»  égal.  En  tout  tems ,  je  veux  perdre 
»  quiconque  me  nuit.  Fuflfent-ils  trois ,' 
y>  quelle  que  foit  leur  puiflance ,  ils  ne 
»  gagneront  pas  fur  moi  un  pouce  de 
»  terr^ ,  (  la  valeur  d  une  courroie  ).  Qu« 


^14     HrST.    LITTÉRAIRE 

»  d'autres  cherchent,  s'ils  veulent,  à  em^ 
«>  bellir  leurs  maifons  ,  à  fe  procurer  les 
»  commodités  de  la  vie.  Pour  moi ,  faira 
»  provifion  de  lances  ,  de  cafques  ,  d'é- 
té pées ,  de  chevaux ,  c'eft  ce  que  j'am- 
!»  bitionne.  A  tort  ou  à  droit ,  je  ne 
»  céderai  rien  de  la  terre  de  Hautefort  : 
»  elle  eft  à  moi ,  &  on  me  fera  la  guerre 
»  tant  qu'on  voudra,  a 

Il  fe  fondoit  fur  une  ceflion  que 
Conftantin  lui  avoit  faite  de  fon  héri- 
tage ,  moyennant  certaines  conditions 
arrangées  à  Tamiable.  L'autre  foutenoit 
qu'il  y  avoit  été  contraint  par  violence  , 
&  réclamoit  fes  droits  naturels.  Bertrand 
ajoute  là-defTus  : 

»  Je  pafferai  pour  un  lâche ,  fi  j'aban- 
3»  donne  à  mon  frère  la  portion  qu'il 
»  m'a  cédée ,  en  me  donnant  fa  foi.  Puit 
ï>  qu'il  refufe  mon  amitié  &  tout  accom- 
»  modement ,  pourquoi  me  condamne- 
»  roit-on  de  défendre  mon  droit  contre 
f  lui  ?  Les  donneurs  d'avis  me  fatiguent 


DES  Troubadours.  2iy_ 
fc  en  fi  grand  nombre  ,  que  ,  par  Jéfus , 
»  je  ne  fais  auquel  entendre.  On  m'ap- 
»  pelle  imprudent ,  il  je  refufe  la  paix  ; 
»  fi  je  veux  la  faire  ,  on  m'appelle  un 
»  lâche,  ce 

Le  eomte  de  Poitou ,  Richard ,  avoit 
un  motif  particulier  de  vengeance.  On 
connoît  les  révoltes  des  enfans  de  Hen- 
ri II  contre  leur  père.  Après  lui  avoir 
arraché  divers  apanages,  ils  fe  brouil- 
lèrent entre  eux,  &  lui-même  fomenta 
leurs  diffenfions,  devenues  utiles  pour 
fon  repos.  Richard,  fougueux  &  avide, 
eut  de  grands  démêlés  avec  le  prince 
Henri ,  fon  aîné  ,  duc  de  Guienne  ,  & 
couronné  roi  d'Angleterre  en  1 1 6p.  Il 
enlevoit  les  droits  de  Henri  ;  il  faifoit 
des  incurfions  fur  fes  terres.  Les  vafifaux 
prenoient  les  arnîes  pour  Tun  ou  pour 
Tautre.  Bertrand  de  Eorn  fut  un  des  plus 
dangereux  ennemis  de  Richard ,  qui  fe 
vengea  ,  comme  on  l'a  vu ,  en  facca- 
geant ,  avec  le  vicomte  de  Limoges ,  fa 
içigneurie. 


'2îS      HrST*    tlTtlRAlRE 

Bertrand  étoit  furieux,  avoit  befoîif 
de  fecours ,  &  lui  fufcita  des  ennemis  de 
tous  côtés.  Un  grand  nombre  de  fei- 
gneurs  ayant  à  fe  plaindre  des  vexations 
du  prince ,  il  forma  bientôt  contre  lui 
une  ligue  redoutable.  Les  vicomtes  de 
Ventadour ,  de  Ségur ,  de  Périgord  ,  de 
Gordon ,  de  Gévaudan  ,  de  Tartas ,  de 
Turenne  ;  les  comtes  de  Foix ,  d'Angou- 
îême  Se  d'Armagnac  ;  les  feigneurs  de 
Puiguillen  ,  de  Clarenfac ,  de  Gragnel  Se 
de  Saint- Ailier ,  grands  barons  de  Péri- 
gord ,  entrèrent  dans  la  confédération  ; 
Se  le  prince   Henri  en  devoit  être  le 
chef. 

Après  avoir  fi  bien  réuffi  par  fes  in- 
trigues, Bertrand  employa  les  refTorts 
de  la  poéfie.  Autrefois  chez  les  Spartia- 
tes ,  Se  chez  les  Celtes  nos  ancêtres , 
elle  fervoît  à  infpirer  l'ardeur  martiale  : 
elle  pouvoit  produire  encore  le  même 
effet  dans  une  contrée ,  où  l'imagina- 
tion étoit  aullî  vive  que  les  caradères 

étoienr 


i3Es  Troubadours.  217 
îtoient  ardens.  Voici  la  pièce  du  trou- 
badour : 

»  Puifque  Ventadour  &  Comborns  ; 
»  Ségur  &  Turenne  ,  Montfort  &  Gor- 
»  don  ont  fait  ligue  avec  Périgord  : 
»  puifque  les  bourgeois  des  environs  fe 
»  retranchent  &  relèvent  leurs  murailles  ; 
oi  il  me  plaît  d'affermir  leur  réfolution 
»  par  un  firvente.  Quelle  gloire  vous 
»  acquérez ,  Puiguillen ,  Clarenfac ,  Gra- 
»  gnel  ,  Saint- Aftierî  Pour  moi  ,  on 
»  m'offriroit  une  couronne ,  que  j'aurois 
»  honte  de  ne  pas  entrer  dans  cette  li- 
»  gue ,  ou  de  m'en  détacher.  Turenne 
»  &  Angoulême  font  pour  nous  de  puit 
»  fans  appuis.  Si  Beran ,  Gévaudan ,  Ar- 
»  magnac ,  Tartas ,  Marfan  no\is  prêtent 
»  fecours ,  le  comte  Richard  aura  bien 
»  à  faire.  Le  brave  Henri  peut  refter  à 
»  Bordeaux.  Nous  porterons  dans  le 
»  Poitou  nos  bannières  déployées.  Nous 
3t>  y  trouverons  Taillebourg ,  Lufignan , 
3»  Mauléon  ,  Thouars  &  Tonnai  ,  qui 
Tome  /•  H 


2.lS      HiST.    LITTÉRAIRE 

i»  faifir ont  avec  joie  cette  occafion  de  (è 
70  faire  juftice  de  Richard,  a 
'    Quelque  violent  que  fût  ce  prince  ,  il 
fut  difîiper  l'orage  par  adreffe.  Il  négo- 
cia avec  Henri  ,  dont  il  connoiffoit  la 
îégéreté  &  les  goûts  frivoles,  &  il  vint  à 
bout  de  rengager  à  lui  céder  fes  droits  & 
fes  terres,  pour  une  penfîon  plus  conve- 
nable à  Tes  défîrs  de  tranquillité.  La  ligue 
^lloit  fe  mettre  en  mouvement ,  lorfque 
le  traité  fut  conclu  entre  les  deux  frères. 
Henri  fe  retira  en  Normandie  ;  Se  s'y 
occupa  de  joutes ,  de  tournois  &  de  plaî- 
firs.  Ses  vaiïaux  efTuyèreîît  la  vengeance 
de  Richard  :  leurs  terres  furent  cruelle^ 
ment  dévaftées.  Ceft  le  fujet  d'un  nou- 
veau firvente ,  où   Bertrand  invedive 
contre  le  prince  qu'il  célébroit  avant  fa 
défedicn. 

»  Je  me  hâte  de  faire  un  firvente  5 
»  je  veux  inceflamment  le  publier  &  le 
»  répandre  par  tout  :  j'en  ai  un  fujet 
5?  emportant  &  trop  fenfible.  Le  jeun^ 


©ES  Troubadour?.  2iSf 
»  roi  *  vient  de  facrifier  tous  fes  droits 
»  en  faveur  de  Richard.  Il  allègue  un 
»  ordre  de  fon  père  ,  qui  l'y  a  forcé. 
»  Puifqu  il  veut  bien  ne  plus,  poffeder 
»  ni  gouverner  aucun  domaine ,  il  fera 
»  donc  déformais  le  roi  des  méchans  ou 
»  des  lâches.  Il  montre  fans  doute  autant 
»  d'imprudence  que  de  lâcheté ,  en  con- 
»  fentant  à  vivre  des  penfions  que  lui 
»  donne  le  comte  de  Poitou.  Roi  cou- 
»  ronné  ,  qui  vit  de  l'argent  d'autrui , 
»  n'eft  pas  de  grande  efpérance.  Dès 
»  qu'il  trompe  &  trahit  fes  vallaux  ,  il 
»  perd  tout  droit  à  leur  amour.  Eft-^ce 
»  en  menant  une  vie  oifive  ,  &  s*end6r~ 
»  mant  dans  les  plaifirs ,  qu'il  fe  rendra 
»  digne  de  régner  fur  l'Angleterre ,  de 
»  conquérir  l'Irlande  ^  ^,  d'être  proclamé 

*  Le  prince  Henri  avolt  été  couronné  ,  & 
portoit  déjà  le  titre  de  roi, 

*  *  Henri  II  avoit  conquis  l'Irlande^  Le  poè'te 
veut  faire  entendre  que  Con  fijs  étoit  incapable 
d'une  pareille  conquête» 

Kij 


';220  HiST.  LITTÉRAIRE 
»  duc  de  Normandie  ,  de  pofleder  lé 
»  Maine,  l'Anjou,  le  Poitou  &  la  Guien- 
»  ne  ?  Richard ,  qui  n'a  plus  à  craindre 
»  Ton  frère ,  pourra  donc  ménager  en- 
»  core  moins  qu'auparavant  fes  fujets , 
»  s'armer  contre  eux ,  prendre  leurs  châ- 
»  teaux,  les  détruire  ,  les  livrer  aux  flam- 
»  mes  !  Plût  à  Dieu  que  le  comte  Geof- 
»  froi  (  troifième  fils  de  Henri  II  )  fût  né 
3t>  le  premier  !  L'Angleterre  &  la  Nor- 
»  mandie  gagneroient  plus  à  l'avoir  pour 
»  fouverain  ;  car  il  eft  franc  &  loyal.  « 

Quand  ces  pièces  ne  feroient  qu'un 
monument  de  la  liberté,  avec  laquelle 
on  parloit  &  on  écrivoit  alors ,  de  la  fim- 
plicité  avec  laquelle  on  traitoit  les  gran- 
des affaires,  elles  mériteroient  d'intéreffer 
l'efprit  humain. 

Par  la  défedion  du  prince  Henri ,  la 
ligue  fe  trouva  comme  anéantie.  La  plu- 
part s'en  détachèrent  fous  divers  pré- 
textes ,  &  Bertrand  ofa  prefque  feul  bra- 
ver la  puilTance  de  Richard.  Mais  il  fuc- 


DES  Troubadours,  ait 
coirita  bientôt  dans  une  entreprife  fi 
téméraire.  Son  château  étoit  aflîégé.  En 
s'obftinant  à  le  défendre  ,  il  eût  été  per* 
du  fans  reflburce  :  il  fe  rendit.  Richard 
accepta  fes  foumiflUons ,  Tembraffa  Se  lui 
pardonna.  Touché  de  fa  clémence ,  le 
troubadour  compofa  cette  pièce  en  fon 
honneur. 

»  Malgré  mes  pertes,  il  me  refte  le 
»  courage  de  chanter.  J  ai  rendu  Haute- 
»  fort  au  feigneur  Richard  ;  mais ,  puit 
»  que  j*ai  paru  devant  lui  pour  deman- 
»  der  grâce  ,  &  qu  il  m'a  pardonné  en 
»  m'embraflant ,  je  n'ai  plus  à  craindre 
»  d'autre  infortune.  Les  barons  du  Li- 
»  moufïn  &  du  Périgord ,  qui  m'avoient 
»  donné  leur  foi,  m'ont  lâchement  aban- 
»  donné.  Je  les  abandonne  à  mon  tour, 
»  Si  le  comte  Richard  veut  m'accorder 
a»  fa  faveur ,  je  me  dévouerai  à  le  fervir  ; 
»  &  mon  attachement  fera  pur  comme 
?»  l'argent  le  plus  fin.  Sa  dignité  doit  le 
p  rendre  femblable  à  la  mer ,  qui  femble 

Kiij 


Î222      HiST.    LITTÉRAIRE 

3»  vouloir  retenir  tout  ce  qu  elle  reçoit 
»  dans  fon  fein  ,  &  qui  bientôt  le  rejette 
»  fur  le  rivage.  Il  convient  à  un  fi  haut 
»  baron  de  reftituer  ce  qu'il  a  pris  fur  ua 
»  vaflal  qui  s'humilie.  Je  le  prie  du  moins 
»  de  me  confier  la  garde  de  mon  châ- 
»  teau  ;  car  ceux  qu'il  en  a  chargés  font 
»  mal  avec  moi ,  &  nous  aurions  perpé- 
»  tuellement  des  querelles.  En  me  le 
»  rendant  même ,  il  n'expoferoit  point 
»  fon  honneur ,  puifque  je  fuis  prêt  à  le 
»  fervir  &  l'hop^ofer,  Ceft  ce  que  jiamaiÊ 
»  peut  "  être  je  n  aurois  fait ,  fi  Ton  ne 


»  m'eût  trahi,  a 


Soit  que  cette  manière  franche ,  & 
néanmoins  flatteufe ,  de  demander  plût 
à  Richard ,  foit  qu  il  ne  confidérât  que 
Tavantage  de  s'attacher  un  fi  vaillant 
chevalier ,  il  reçut  fa  foi  &  lui  rendit 
fon  château.  Bertrand  profita  de  la  pa-x». 
pour  fe  venger  des  vicomtes  de  Limo- 
ges &  de  Périgord ,  qui  l'avoient  aban- 
donné honteufement.  Tout  ce  que  la. 


BES    TROUSAèoURS.     2:2 J 

g;uerre  produifoit  alors  de  ravages  fut 
l'effet  de  fa  vengeance. 

Les  trois  fils  de  Henri  II  s' étant  da 
nouveau  révoltés ,  Bertrand  faifit  Toc- 
cafion  de  fatisfaire  fou  goût  dominant 
pour  fintrigue  Se  la  difcorde.  Il  renoua 
fes  liaifons  avec  le  prince  Henri ,  prct 
à  foulever  les  Gafcons.  La  mort  de  ce 
jeune  prince  ,  qu'une  maladie  fit  périir 
en  II 83  ,  le  pénétra  de  la  plus  vive 
douleur ,  parce  qu'elle  déconcertoit  fes 
deiïêins.  Il  compofa  deux  complaintes  à 
fe  louange;  car  celui  qu'il  av  oit  déchiré 
dans  une  fatire  >  ne  lui  paroiffoit  plus 
digne  que  d'éloges. 

»  Je  fiiis  dévoré  d'un  chagrin  qui  ne 
»  finira  qu'avec  ma  vie.  Il  n'y  a  plus 
»  pour  moi  d'aligreiTe.  J'ai  perdu  le 
»  meilleur  des  princes.  En  me  rappelanc 
3>  fon  çaradlère  généreux ,  fes  manières 
y>  obligeantes  ,  fa  bonne  mine ,  fes  pro- 
»  cédés  honnêtes ,  je  fuis  prêt  à  étouffcK' 
>  de  douleur.  Jamais  feigneur  plus  gra^*- 


S224      HiST.    LITTÉRAIRE 

î»  cieux  ,  plus  affable,  ni  plus  emprefTéà 
»  rendre  fer  vice.  Quel  ordre,  quelle  ma- 
»  gnificence  dans  fa  maifon  !  on  y  étoit 
»  toujours  bien  reçu  ;   on  y  trouvoit 
»  bonne  chère  &  grande  compagnie.  Les 
»  fêtes  ,  les  divertiflemens  s  y  renouve- 
»  loient  fans  ceflTe.  Grand  Dieu  !  vous 
»  enlevez  tout  cela  à  ce  fiècle ,  dont  la 
«méchanceté  le  mérite  bien.  Aimable 
»  prince  ,  fi  tu  avois  vécu  davantage , 
»  tu  ferois  devenu  le  roi  des  courtois  , 
»  &  l'empereur  des  preux.  Jeune  enco- 
»  re ,  tu  avois  acquis  du  renom.  Qui- 
»  conque  t'a  connu  ,  doit  finir  fes  jours 
5>  dans  le  filence  &  l'amertume.   Nulle 
»  joie  ne  difïîpera  ma  douleur.  Anglois 
»  &  Normands  ,  Bretons  Se  Irlandois , 
»  peuples  de  Guienne  ,   de  Gafcogne  , 
»  d'Angers,  de  Tours  &  du  Mans,  tous 
»  doivent  répandre  des  larmes.  « 

»  Si  l'on  raffembloit  tous  les  défaftres, 
»  qui  peuvent  fondre  fur  les  malheureux 
S  humains,  que  fexoit-ce  en  comparais 


DES  Troubadours.  22;^ 
»  fon  de  la  mort  de  ce  jeune  roi  ?  Nous 
-»  fommes  tous  abîmés  dans  la  triftelTe  & 
»  le  dérefpolr.  Les  guerriers ,  les  trouba- 
»  dours ,  les  jongleurs  ont  tout  perdu. 
»  Mort  barbare!  tu  peux  te  vanter  d'a- 
»  voir  enlevé  le  meilleur  chevalier  qui 
»  fut  jamais.  Que  n'allois-tu  lancer  tes 
xr  dards  contre  tant  de  méchans  que  tu 
»  laifTes  vivre ,  vil  fardeau  de  cet  uni- 
»  vers  ?  Puiffent  les  vertus  du  jeune  rot 
»  fervir  de  modèle  à  tous  ceux  dont  il  a 
»  été  connu  î  Jlmplore  la  miféricorde  du 
»  Dieu  qui  efl:  mort  pour  nous  fauver. 
»  Qu'il  daigne  le  placer  en  honorable 
3D  compagnie  ,  au  (ejour  où  il  n'y  eut 
»  jamais  ni  peine  ni  chagrin  !  « 

Le  roi  d'Angleterre  attribuoit  à  Ber- 
trand de  Born  les  démarches  féditieufes 
de  fon  fils.  Réfolu  de  le  punir ,  il  vint 
fattaquer,  raiîiégea  dans  HautefoTt,.eni 
battit  les  murs  avec  (es  machines  de 
guerre.  Selon  rhiftorien provençal,  dont 
k  lecît  aurait  befoin,  ce  me  fembk. 


2.26      HrST.    LITTÉRAIRE 

d'être  confirmé  par  de  bonnes  preuve? , 
Alphonfe  roi  d'Aragon,  qui  étoit  dans 
le  camp  de  Henri ,  envoya  demander 
des  vivres  à  Bertrand  ,  à  cet  ennemi 
qu'on  afliegeoit  :  Bertrand  lui  en  fit  por-- 
ter,  &  comptant  fur  fon  amitié,  lui  man- 
da que  fes  défenfes  étoient  prefque  dé- 
truites ,  qu'il  le  prioit  de  faire  tourner 
les  batteries  ailleurs.  L'Aragonois ,  loia 
de  lui  rendre  un  pareil  fervice  ,  révéla  le, 
fecret  au  roi  d'Angleterre.  Les  mêmes: 
attaques  furent  vivement  pouflees ,  & 
Bertrand  fut  pris  avec  toute  fa  garni- 
fon. 

Conduit  au  vainqueur ,  il  efluya  d^a- 
bord  des  reproches  très-piquans.  Hé  bienj,, 
kii  dit' Henri  H,  c'e/?  donc  vous^  qui  vous, 
i^antki  à^ avoir  une  fois  plus  d'efprit  quHl 
m  vous  en  falloit  ?  —  J'ai  eu  droit  de  le 
dire  en  un  tems  ^  répliqua  le  prifonnier; 
mais  en  perdant  le  jeune  roi  votre  fils  jf  ai 
perdu  tout  ce  que  favois  d'efprit ,  de  rai4 
fon  ^d' habileté»  Henri  veifa  des  larmes. 


13 ES  Troubadours.  22J 
imv\om  de  fon  fils.  Ah!  Bertrand,  s' écrie- 
t41,  malheureux  Bertrand^  il  ejî  bienjujie: 
quz  vous  ayei  perdu  Vefprlt  en  perdant 
mon  fils;  car  il  vous  aimoit  uniquement^ 
Et  moi  ^  pour  C amour  de  lui,  je  vous  rendt 
votre  liberté ,,  vos  biens  ^  votre  château  ^ 
je  vous  rends  mes  bonnes  grâces  ^  mon 
amitié  :  je  vous  donne:  de  plus  cinq  cents 
marcs  pour  réparer  le  mal  que  je  vous  ai- 
fait.  Bertrand  fe  jette  à  fes  pieds ,  ôc  luii 
jxire  un  attachement  fans  bornes. 

Tous  les  hiftoriens  atteftent  que  Hen- 
ri étoit  un  bon  père,  maigre  les  révoltes» 
continuelles  de  fes  enfans.  La  mort  de 
Haîné  lui  avoir  caufé  la  plus  cruelle  dou- 
leur ;  &  ce  fentiment  joint  à  refprit  de 
la  chevalerie  pouvoit  produire  un  fi- 
beau  trait  de  générouté.  Les  moeurs  an- 
tiques offrent  des  contraftes  iinguliers- 
de  bonté  &  de  violence. 

Perfonne  n'étoir  plus  porté  que  Ber-^ 
tî-and  de  Born  aux  excès,  de  la  colère.- 
Furieux,  de  la  perfidie,  dont  il  accufoiis: 

K.vj? 


bL2B      HiST.    IITTÉKAIRE 

îe  roi  d'Aragon ,  Il  fe  vengea  par  deu^ 
firventes  fatiriques.  Ces  pièces  curieufes. 
ne  pourroient  s'entendre  ,  fi  nous  ne 
ïapportions  ici  quelques  parricularités  » 
qui  auroient  paru  déplacées  dans  Tarti- 
de  d'Alphonfe  II,  parce  quelles  njr 
auroient  eu  aucun  rapport  avec  notra 
principal  objets 

La  fortune  de  la  maifon  de  Barce-; 
lone,  maîtreiTealors  du  royaume d' Axa* 
gon  &  du  comté  de  Provence,  excitoit 
trop  de  jaloufie ,.  pour  échapper  aux 
traits  delà  (atire.  Raimond-Bérenger  IIλ 
aïeul  d'Alphonfe ,  avoir  acquis  la  Pro- 
vence, par  fon  mariage  avec  laprinceffe: 
Douce ,  héritière  du  comte  Gilbert.  Lfe 
ÊIs  de  ce  Raimond-Bérenger,  du  même 
nom  que  lui,  parvint  au  trône  d'Aragoa 
par  un  mariage  plus  remarquable-.  Ra- 
mire  II ,  dernier  roi  de  la  maifon  de  UU 
gorre,  avok  été  moine  &  prêtre.  En 
montant  fur  le  trône ,.  il  étoit  convenu; 
avec  Gardas  roi  de  Navarre ,  prince 


©ES  Troubadours.  2.2^ 
«de  fa  fnaifon ,  qu'après  fa  mort  TAragoa 
lui  appartiendroit ,  comme  au  feul  héri- 
tier qu'il  pût  avoir.  Mais  s'étant  marié, 
malgré  (qs  engagemens  dans  le  cloître' 
&  le  facerdoce ,  il  eut  une  fille  nommée 
Pétronille,  qu'il  frança  encore  enfant  au 
comte  de  Barcelone.  Celui-ci  lui  infpira 
politiquement  des  remords ,  pour  le  faire 
retourner  au  cloître  ;  &,  quand  il  y  fut 
rentré,  obtint  à^s  états  d'Aragon ,  la  ré^ 
gence ,  jufqu'à  la  majorité  delà  princeffe,. 
De  ce  mariage  naquit  Alphonfe  II.. 

Alphonfe  fut  en  guerre ,  au  fujet  de 
îa  Provence ,  avec  le  comte  de  Tou- 
loufe  qui  lui  difputoit  cet  état.  Comme 
les  Provençaux,  voulant  avoir  leur  prin- 
ce chez  eux ,  faifoient  difficulté  de  lui 
obéir  ^  \\  fut  contraint  de  remettre  le; 
comté  à  foa  frcre  Sanche  ;  mais  il  l'en.- 
dépouilla  enfuite.  Notre  troubadour  lui 
reproche  une  pareille  injuftice  ,  envers? 
fon  troifîème  frère  *  auq.uel  il  enleva  te 
jK.Quflîlîoni. 


!2^0      Hisr.    LrXTÉRArRE" 

Enfin ,  nous  allons  voir  qu'on  att-a- 
quoit  fa  nailTance  ;  qu'on  le  fuppofoit: 
ifTu  d'un  petit  feigneur  de  Carlad  en^ 
■Rouergue  [  i  ]  ;>  &  quon  lui  imputoit 
des  traitemens  odieux  à  l'égard  de  la^ 
fille  de  l'empereur  Manuel ,  dont  il  au^ 
roit  dû  être  l'époux.  Mais  la  haine  eft 
injufte,  fouvent  jufques  à  la  calomnie» 

Bertrand  s'exprime  ainfi  dans  fon  pre^- 
Tnier  firvente  contre  Alphonfe  : 

w  Je  veux  apprendre  aux  Aragonoi? 
33  combien  leur  roi  s'efi:  déshonoré ,  en& 
advenant  ici  avec  fes  guerriers  merce* 
»  naires.  Je  fais  que  fa  famille  eft  moni- 
»  tée  trop  haut  ;  &  j'efpère  qu  elle  ré- 
»  tournera  au  lieu  d'où  elle  ell:  venue  , 
00  à  Milhaud  ou  à  Carlad.  Il  perd  la  Prd- 
»  vence  ;  on  y  fait  plus  de  cas  de  foiP 
»  frère  Sanche  que  de  lui,  qui  ne  fonge 
»  qu!à  s'engraiffer  Se  à  boire  dans  le 
»  Koufîîllon,  dontïon  frère  Geoflfroi  fut 
a^ déoouiilé..  Partout  il  a  la  réputariorr. 
w^d'homma  fans  foi,  accoutumé  au  fex^ 


UEs  Troubadours.  2^é 
h  ment  de  au  parjure ..-..-  J'eftime  plus: 
»  un  roi  mécréant  ou  païen  que  celuL 
3>  dont  j'éprouvai  la  trahifon  ,  le  joue 
»  même  que  je  lui  rendis  fervice.  Le  bom 
9»  roi  de  Navarre  recouvrera  T  Aragon  ,. 
»  que  lui  a  enlevé  le  moine  Kamire^ 
w  Peut-on  lui  comparer  un  perfide  ufur- 
3>  pateur  ?  Je  m'arrête  en  confidératior^i 
33  de  la  bonne  reine  fa  femme.  Sans- 
3>  quoi ,  je  lui  reprocherois  encore  la 
»  noirceur  avec  laquelle  il  trahit  &  mit 
»  à  mort  Bérenger  de  Bezaudun.  Com- 
3»  ment  a-t-il  traité  la  fille  de  l'empereur 
«Manuel?  Le  mécHant,  le  parjure  !  ii^ 
0»  pilla  fes  équipages  &  fes  tréfors  ;  il  la 
»  renvoya  avec  fes  gens  après  en  avoiè 
3»  tiré  k  vert  &  le  fec.  « 

Le  fécond  firvente  efl  aufli  plein  de 
fiel,  quoique  le  début  annonce  des  fen- 
timens  moins  amers. 

35  Je  voudrois  me  réconcilier  avec  le 
3»  bon  roi  d'Aragon.  Mais  il  fut  trop; 
»  déloyal  &  trop  méchant,  lorfqu'ii  vin# 


^32  HiST.  LÎTTéRAIKlÈ 
»  m'apporter  la  guerre.  Je  dois  lui  faire 
»  fentir  fes  torts ,  afin  qu'il  fe  corrige^ 
»  Tout  le  monde  en  dit  du  mal^  Un  de 
»  fes  vafTaux  m'a  conté  la  plus  noire  des 
3>trahirons,  commife  envers  un  gentil- 
*>  homme.  Ce  gentilhomme  Tavoit  invité 
»  à  un  repas.  Dès  qu'il  fut  entré,  il  chaffa 
»  le  propriétaire  &  ufurpa  le  fief.  « 

Voici  des  reprochas  encore  plus  hu« 
milïans  pour  un  fouverain.  Selon  notre 
poëte ,  Alphonfe  ayant  envoyé  au  fer- 
vice  du  roT  de  Caftille  un  nombre  de 
chevaliers ,  dont  cinquante  furent  pris 
dans  un  combat ,  il  exigea  de  ce  prince 
îe  payement  de  leur  rançon  ;  mais  em- 
porta la  fomme  qu'il  a  voit  reçue  ,  &  les 
Imlïa  dans  les  fers.  Ce  trait  d'avarice 
eft  fuivi  d*un  autre  prefque  incroyable». 
Le  roi  d'Aragon  avoir  emprunté  deux 
cents  marabodns  d'un  jongleur  nommé 
Artufet.  Il  ne  le  payoit  qu'en  beîl«s 
paroles.  Pour  furcroit  d'infortune,  Aiitu^ 
fet  &  ua  de  fes  camarades^  attag^ués  par 


feEs  Troubadours.    23^ 
ides  Juifs ,  tuèrent  un  des  agrefleurs  en 
fe  défendant.  Les  Juifs  portèrent  leurs 
plaintes ,  &  promirent  au  roi  deux  cents 
marabotins  ,   s'il  vouloit  livrer  à  leur 
vengeance   ceux   qu'ils   accufoient   de 
meurtre.  L'argent  fut  accepté ,  les  vidi- 
mes  livrées.  Guillaume  Bergedan  afîure, 
dans  un  fîrvente ,  que  les  Juifs  les  firent 
brûler  le  jour  de  Noël.  Bertrand  de  Born 
ne  rapporte    point  cette  fin  tragique. 
Mais  il  accufe  encore  Alphonfe  d'avoir 
mal  payé  un  autre  jongleur ,  qui  lui  prêta 
chevaux  ù' argent,  de  l'avoir  abandonné 
à  la  fureur  de  la  reine  douairière  d'An- 
gleterre, dontilavoit  apparemment  dit 
du  mal  :  cette  princefTe,  rejtirée  à  Fon- 
te vrault  ,  où  les  paflîons  n'étoient  pas 
toujours  éteintes  fous  le  voile  de  la  piété, 
le  fit  cruellement  mettre  en  pièces. 

A  des  traits  fi  honteux  le  poète  ajou- 
te un  reproche  de  lâcheté.  »  On  devina 
»  jufte ,  dit- il ,  dès  la  jeunefTe  du  prince, 
^  qu'il  ne  ferait  jamais  brave  ni  hardi  j 


^54       HiST.    iLlTTÉRAIRE 

^  on  le  reconnut  à  le  voir  bâiller  ;  car, 
3>  tout  jeune  roi  qui  bâille  Gr  s^étend  lorf" 
»>  qu^on  parle  de  batailles  ^  femble  le  faire 
^  par  ennui  ou  par  ignorance  en  fait  (Tar^ 
»  mes,  « 

Les  guerres  de  Richard  avec  Phi-^ 
lippe  Augufte  ouvrirent  au  troubadour 
un  nouveau  champ, pour  exercer  &  fou 
efprit  fatirique  3c  fes  inclinations  mar- 
tiales. Attaché  au  premier  de  ces  illuf- 
tres  rivaux ,  il  ne  pouvoit  être  jufte  en-- 
vers  Tautre  ,  taat  les  paffions  avoient 
d'empire  fur  fon  ame.  Nos  manufcrits 
offrent  des  particularités  inconnues,  qui 
paroiffent  dignes  de  trouver  place  danj* 
rhiftoire. 

De  part  &  d^autre  on  fe  préparoit  à 
vne  bataille  fanglante.  Les  deux  rois ,  à 
la  tête  de  leurs  troupes^n'étoient  féparés: 
que  par  la  rivière  de  ^eure  ,  près  de 
Niort.  Ils  demeurèrent  ainfi  en  préfence: 
quinze  jours  entiers ,  retcWs  furtout  par 
leur  clergé  î  dont  les  efforts  pacifiq^ue» 


DES    TkOUBADOURS»     2^^^ 

tendoient  à  épargner  le  fang  humain. 
Un  jour  que  Richard  alloit  pafTer  la 
rivière  ,  Se  que  l'armée  françoife  Tatten- 
doit  avec  l'impatience  de  combattre,  les 
eccléfîaftiques  &  les  moines ,  le  crucifix 
à  la  main  ,  conjurèrent  les  deux  rois  de 
facriher  au  Dieu  de  charité  un  cruel 
reffentiment.  Philippe  proteftoit  qu'il  ne 
défarmeroit  point ,  fi  Richard  ne  lui  ref- 
tituoit  Gifors ,  8:  ne  lui  faifoit  hommage 
pour  la  Normandie ,  le  Poitou  &  l'Aqui- 
taine. Richard ,  indigné  de  ces  propoC- 
tions ,  monte  à  cheval ,  met  le  cafque  ea 
tête ,  fait  fonner  la  charge.  Il  avoit  cor- 
rompu à  force  d'argent  les  Champenois 
de  l'armée  ennemie  ;  il  comptoit  fur  leur 
d^^Cjdion.  Effeéiivement  Philippe  ,  au 
moment  de  Uvrer  bataille  ,  trouve  les 
feuls  Champenois  indociles  à  fes  ordres. 
Dans  l'embarras  ou  le  jette  leur  refus 
de  prendre  les  armes  ,  il  affèmble  les 
prélats  &  les  moines  qui  s'étoient  effor- 
cés de  lui  infpirer  la  paix  j,  &  les  envoie 


i^^6     HiST.    LITTéRAlRE 

au  roi  d'Angleterre  avec  promefle  de 
la  conclure.  Leurs  exhortations  furent 
cette  fois  efficaces,  parce  qu  elles  étoient 
accompagnées  d'offres  très-avantageufes. 
L'a  paix  fe  fit ,  Philippe- Augufte  céda 
Gifors  ;  l'affaire  de  l'hommage  refta  fuf- 
pendue. 

L'hiftorien  provençal  ajoute  que  les 
deux  rois ,  devenus  économes ,  &  même 
avares  ,  ne  voulurent  plus  affembler 
d'armées  ;  qu'ils  ne  firent  de  dépenfes 
que  pour  acheter  des  terres  ,  &  pour 
lever  des  équipages  de  chaffe  ;  que  les 
baions  virent  avec  beaucoup  de  cha- 
grin une  paix  qui  les  expofoit  aux  vexa- 
tions de  leur  avarice  ;  que  Bertrand  de 
Born  ,  dont  la  guerre  faifoit  tout  le  plai- 
fir,  en  fut  fingulièrement  afHigé  ,  d'au- 
tant plus  que  fon  ambition  &  fa  fortune 
en  fouffr oient. 

Aulîî  n'oublia-t-il  rien  pour  rallumer 
le  feu  de  la  difcorde.  Ses  traits  fatiriques 
Je  rendoieait  redoutable  aux  fouverainj. 


DES  Troubadours.  2^f^ 
Il  les  décocha  dans  un  fîrvente  fur  Ri- 
chard ,  comme  fur  Philippe  ,  les  accu- 
fant  de  lâcheté  ,  furtout  le  dernier  qu'il 
haïffbit.  Un  roi  armé  fe  déshonore  ,  fe* 
Ion  lui ,  quand  il  traite  au  lieu  de  fe  batr 
tre. 

Il  ne  falloir  qu'une  étincelle  ,  les  pror 
vinces  alloient  être  embrâfées.  Richard, 
plus  arrogant  depuis  la  paix ,  ne  mena- 
geoit  point  les  terres  de  France.  Philippe- 
Augufte  fe  plaignoit  vivement  des  infrac^ 
lions  du  traité.  Ces  rivaux  altiers  convin- 
rent d'une  entrevue.  Le  fécond  éclata 
en  reproches:  l'autre  lui  donna  un  dé- 
menti :  ils  fe  féparèrent  après  des  défis 
mutuels.  Bertrand  triompha  du  fuccès  df 
fon  firvente ,  &  en  fit  un  fécond ,  pour 
ulcérer  davantage  les  coeurs. 

Dans  cette  pièce ,  il  dit  qu'on  n'ac-i  ' 
querra  aucune  gloire  foUde ,  tant  qu'on 
ne  penfera  qu'au  plaifir  ;  il  compare  le 
roi  de  France  à  des  moines  amis  de  la 
paix  i  il  l'aiguillonne  par  l'exemple  d| 


2^3^  Hï^T.  LITTéRAiRE 

ïon  rival  qui  aime  plus  la  guerre  que  leS 
'JUgaïs.  Ces  Algaïs  étoient  quatre  frères , 
fameux  chefs  de  brigands ,  qu  on  voyoit 
piller  &  faccager  les  provinces ,  à  la  tête 
de  onze  mille  fcélérats.  Leur  métier  pa- 
roiiïbit ,  fans  doute ,  à  Bertrand  de  Born, 
digne  d'illuftrer  les  monarques.  Au  pre- 
mier lignai  de  guerre  entre  les  deux  rois, 
il  ne  manqua  pas  d'exciter  le  fougueux 
Richard  par  des  éloges. 
-  Obfervons  que  ce  prince  &  le  poète 
s'appeloient  entre  eux  oc  ù"  no  {  oui  6r 
non).  De  pareils  fobriquets  étoient  com- 
muns parmi  les  perfonnes  liées  d'amitié 
ou  d'intérêt.  Ainfi  Bertrand  prenoit  avec 
le  comte  GeofFroi  de  Bretagne  le  nom  de 
Eaffaj  &  avec  le  jeune  Henri ,  roi  d'An- 
gleterre, le  nom  de  Marinier,  Preuve  fen- 
iîble  de  fa  familiarité  avec  les  princes. 
'     La  dévotion  ou  l'ambition  des  croi- 
fades  réconcilia  en  apparence  Philippe 
&  Richard.  On  fait  combien  celui-ci  eut 
lieu  de  s'en  repentir ,  foit  par  l'inutilité 


DES  Troubadours,    ^sjf 
de  fes  exploits  contre  les  Sarafins ,  foit 
par  fa  longue  prifon  d'Allemagne  ,  foit 
par  les  défordres  qui  arrivèrent  dans  fe$ 
états.  Les  barons  du  Limoufin  &  du  Pé- 
.dgord  fe  foulevèrent ,  &  reprirent  une 
grande  partie  des  places  qu  il  avoit  con^ 
quifes.  Bertrand,  dont  nous  avons  ufl 
fîrvente  pour  la  croifade ,  où  l'on  voit 
que  l'amour  pouvoit  le  retenir  en  Eu- 
rope ,  s'efForça  inutilement  de  rélîfter  à 
cette  ligue.  Mais  au  retour  du  roi ,  il  em- 
ploya fes  vers  à  exciter  la  vengeance 
contre  les  fadieux.  Sa  pièce  fut  envoyée 
à  Raimond  JaufTérand,  feigneur  de  Pi- 
nos  dans  le  comté  d'Urgel.  «Puifque  nos 
»  barons ,  dit-il ,  croient  corriger  le  fei- 
»  gneur  de  -Bordeaux  en  lui  faifant  la 
»  guerre  ,    &  penfent'  le  forcer  à  être 
=»  franc ,  fage ,  modéré  &  courtois  ;  il  lui 
<3^{iéroit  mal  de  ne  pas  fe  montrer  dé- 
»  formais  fî  difcourtois ,  que  chacun  s'ef- 
»  time  heureux  de  tirer  de  lui  une  répon- 
3>  fe ,  &'n'ofe  remuer  /  quoi^uil  les  tonds, 


8f^    HrST.  riTTgKArRë 

»  ù'ies  rafej  Sec,  «  On  doit  convenir  qné 
ce  troubadour  n'étoit  un  modèle  ni  do 
goût  ni  de  vertu. 

Vaillant  chevalier  &  poëte  renommé , 
îl  pouvoit  briller  à  ce  double  titre  dans 
la  carrière  de  la  galanterie.  La  princefle 
Hélène,  fœur  du  roi  Richard,  qui  époufa 
depuis  le  duc  de  Saxe ,  &  fut  mère  de 
l'empereur  Otton  ,  ne  dédaigna  point 
fes  hommages.  Richard  lui-même  ,  alors 
comte  de  Poitou  ,  avoit  excité  Tamouc 
du  poëte ,  en  lui  recommandant  de  faire 
à  fa  fœur  tous  les  honneurs  Gr  tous  les 
plaijîrs  quil  pourrait.  Elle  ,  de  fon  côté ,; 
fe  montra  fenfible  à  la  gloire  d'être  celé- 
brée  par  un  tel  amant. 

Nous  avons  une  pièce  où  il  la  dépeint 
comme  U  plus  excellente  dame  qui  foit 
dans  toute  l^ étendue  de  la  terre  &  de  la 
mer.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable , 
c'eft  que  la  pièce  fut  compofée  dans  un 
camp  où  l'on  manquoit  de  tout ,  où  l'on 
jo'avoit  ni  bu  ni  mangé  au  milieu  du  jour* 

Bertrand 


DES  Tl\OUB  ADOURS,  2^t 
Bertrand  de  Born  charma  la  faim ,  en 
chantant  la  belle  Hélène. 

Cette  paiîîon  ne  fit ,  probablement , 
qu'effleurer  fon  cœur,  Maenz  de  Monta- 
gnac  fille  du  vicomte  de  Turenne ,  êc 
femme  de  Tallerand  frère  du  vicomte 
de  Périgord  ,  lui  infpira  une  tendrefle 
plus  vive  &  plus  orageufe.  La  jaloufie 
troubla  leurs  amours.  Bertrand  prodi- 
guoit  les  éloges  à  une  dame  de  Bourgo- 
gne, nommée  Guifcarde ,  qui  avoit  épou- 
fé  le  vicomte  de  Comborn ,  &  qui  , 
avant  fon  mariage ,  avoit  fait  des  vers 
pour  Bertrand.  Maenz  le  foupçonna  de 
lui  donner  une  rivale ,  &  le  congédia. 
Pénétré  de  douleur ,  il  s'efforça  de  diffi- 
per  les  foupçons  par  une  pièce  dont  la 
tournure  eft  fingulière. 

a>  Je  me  difculpe  ,  car  je  n  ai  point 
»  tort ,  de  ce  que  les  médifans  vous  ont 
»  dit  contre  moi.  De  grâce  ,  ne  fouffrez 
»  point  qu'on  me  brouille  ,  madame  y 
39  avec  votre  françh^ ,  honnête  &  aima- 
Tome  f,  L 


242      HlST.    LITTÉRAIRE 

an  ble  perfonne  • .  •  • .  Qu'au  premier  vol 
30  je  perde  mon  épervier ,  que  des  fau- 
»  cons'  renlèvent  &'  le  plument  à  mes 
3»  yeux ,  Cl  je  n'aime  mieux  rcver  à  vous , 
a>  que  d'être  aimé  de  toute  autre,  &  d'en 
»  obtenir  les  faveurs  !. .  • .  Que  je  fois  à 
»  cheval ,  l'écu  au  cou ,  pendant  un  orage 
to  affreux  ;  que  mes  rênes  trop  courtes  ne 
»  puiffent  s'aîonger  ;  qu'à  l'auberge  je 
to  trouve  l'hôte  de  mauvaife  humeur ,  fl 
»  celui  qui  m'accufe  auprès  de  vous  n'en 
3t>  a  pas  menti  !  • . . .  Ma  dame  me  quitte 
99  pour  un  autre  chevalier  ;  &  je  ne  fais 
3»  plus  que  devenir ,  ni  quel  ferment  faire 
a>  pour  ma  juftification.  Que  le  vent  me 
9>  manque  en  mer;  que  je  fois  battu  pac 
»  les  portiers ,  quand  j'irai  à  la  cour  du 
»  roi  ;  qu'au  combat  on  me  voie  le  pre- 
?3  mier  à  fuir  ,  fi  ce  mêdifant  n'eft  pas  un 
P  impofteur  !  &c.  a 

Dans  une  autre  pièce ,  il  flatte  déli^: 
catçment  Maenz  pour  l'adoucir  ;  il  fupr 
©Qfe  qu'elle  réunit  toutes  les  pérfeôions^ 


DES  Troubadours.  2^f, 
Se  qu'il  ne  trouvera  jamais  fa  pareille, 
â  moins  de  former  un  affemblage  de  ce 
qu'il  y  a  de  plus  charmant  dans  chaque 
belle  femme  en  particulier.  Ceft  ainfi 
que  les  anciens  avoient  modelé  leur  ftar, 
tue  de  Vénus. 

»5  Puifque  rien  ne  vous  égale  en  beau- 
3»  té ,  en  mérite ,  en  gaieté ,  en  vertu , 
3>  &c  ;  j'irai  cherchant  par  tout  le  mon- 
»  de  les  plus  beaux  traits  de  chaque 
»  dame  ,  jufqu'à  ce  que  de  toutes  j'en 
33  aie  formé  une  qui  répare  ce  que  j'ai 
»  perdu  en  vous  feule.  «  Il  prend  donc 
le  teint  frais,  le  doux  &  amoureux  regard 
de  l'une  ;  le  joli  parler  aCfaifonné  de 
plaifanterie ,  de  l'autre;  de  celle-ci,  la 
gorge  &  les  belles  mains  j  de  celle-là , 
les  belles  dents ,  l'accueil  gracieux ,  les 
jolies  réponfes  ;  d'une  autre  ,  la  gaieté  , 
l'air  décent  &  l'humeur  toujours  égale. 
»  Je  ne  demande  plus  que  de  les  aimer 
3»  toutes  autant  que  je  vous  aime  ;  mais 
*>  affamé  d'un  amour  qui  me  dévore ,  je 

Lij 


^44     HiST.    LiTTéRAiRÉ 
^  préfère  la  permifïîon  de  vous  faire  en- 
»  tendre  ma  prière ,  à  la  liberté  d'emr 
9>  brafler  toutes  les  autres  dames.  « 

Cependant  les  rigueurs  inflexibles  de 
Maenz  le  rebutèrent  au  point  qu'il  alla 
offrir  fon  cœur  à  la  dame  Natibors  ou 
Tiberge  de  Montaufier ,  une  des  femmes 
dont  on  vantoit  le  plus  la  beauté  ,  la 
vertu  &  le  favoir.  Cette  génère ufe  dame 
fe  montre  flattée  tout  à  la  fois  &  affligea 
de  fes  offres.  Elle  ne  défire  que  de  le 
raccommoder  avec  fa  maîtrefTe.  ^^Si  vous 
»  n*ctes  point  en  tort  à  fon  égard ,  lui 
»  dit-elle ,  je  le  faurai  bien  ,  &  alors  je 
»  ferai  de  mon  mieux  pour  vous  réunir* 
a»  Mais  fî  vous  êtes  coupable  ,  ni  moi , 
»  ni  aucune  autre  ne  doit  vous  prendre 
3»  à  fon  fervice.  «  Bertrand ,  fatisfait  d  un 
procédé  fî  honnête ,  promit ,  à  la  dame 
de  Montaufier  ,  de  ne  jamais  aimer 
qu  elle  ,  s'il  ne  pouvoit  recouvrer  les 
bonnes  grâces  de  Maenz.  Elle  promit, 
de  fon  côté,  de  le  prendre  pour  cheva- 


DES  Troubadours.  2^^ 
lier  ,  fi  elle  ne  pouvoit  réulîîr  dans  fa 
négociation.  Maen2  reconnut  enfin  l'in- 
nocence du  troubadour,  &  lui  rendit  fa 
tendreffe ,  en  exigeant  néanmoins  (  tant 
les  affaires  d  amour  étoient  férieufes ,  ) 
qu'il  allât  prendre  congé  de  Natibors  , 
&  fe  faire  en  quelque  forte  relever  de 
fon  ferm.ent. 

Il  célèbre  cette  réconciliation  dans  un 
fîrvente ,  où  mêlant  à  la  galanterie  des 
idées  fort  difparates ,  il  dit  à  la  fin  :  Les 
premiers Jlatuts  de  V honneur ,  cefl  défaire 
Il  guerre  ^  de  jouter  Vavent  G*  le  carême  , 
^d'enrichir  les  guerriers.  Un  principe  fî 
odieux  ne  s'accordoit  que  trop  avec  les 
mœurs. 

Maenz  de  Montagnac  fut  courtifée 
par  Richard  comte  de  Poitou ,  Geoffroi 
comte  de  Bretagne,  Alphonfe  roi  d'Ara- 
gon ,  Raimond  comte  de  Touloufe  ,  Se 
leur  préféra  toujours  Bertrand  de  Born, 
qu'elle  avoit  choifi ,  dit  l'hiftorien  pro- 
vençal, p^wr/o/z  amant  Qffon  maître.  De 

Liij 


Î24^     HiST.    IITTÉRAIRE 

tels  rivaux  lui  donnoient  cependant  de 
l'inquiétude  :  il  cherchoit  à  les  écarter, 
.Ce  fut  l'objet  d'un  firvente  adreffé  au 
comte  GeofFroi,  qu'il  nomme  Rafla ,  où 
il  dévoile  les  charmes  fecrets  de  fa  dame , 
de  manière  à  faire  entendre  qu'il  en  eft 
le  poflefTeur;  (  on  ne  reconnoît  point  ici 
l'amour  antique.  )  Sans  égard  pour  le 
rang  de  fes  rivaux ,  il  dit  enfuite  contre 
eux:  53  Je  ne  puis  fouffrir  un  grand  fei- 
»  gneur  qui  ne  donne  jamais  rien ,  qui 
w  ne  fait  accueil  &  ne  parle  à  perfonne, 
M  qui  accufe  à  tort  les  gens,  qui  de- 
»  mande  grâce ,  &  n'en  accorde  point , 
33  qui  refufe  la  récompenfe  des  fervices, 
»  à:  ne  fait  que  chafTer  ,  que  faire  volet 
3>  des  bufes  &  des  autours ,  fans  parlei 
33  d'amours  ni  d'armes,  ce 

Ceft  peut-être  après  fon  raccommo- 
dement avec  Maenz ,  qu'il  dit  dans  une 
autre  pièce  :  w  J'avois  coutume  de  me 
>»  réjouir  à  faire  la  guerre  &  l'amour ,  & 
»»  ce  métier  m'infpiroit  de  jolies  chan* 


Tf^s  Troubadours.  5^47^ 
•9  fons,  jufqu  a  ce  que  celle  à  qui  je  dois 
»  obéir  ,  ime  défendit  de  chanter  ,  & 
»*  excommunia  mon  chant.  Mais  enfin  , 
3i  j'ai  eu  mon  abfohition  en  amour.  Vous 
»>  verrez  chanfons  aller  &  venir  ,  puif-^ 
»  qu'il  plaît  à  la  plus  belle  des  dames  d& 
M  les  accueillir  favorablement.  Elle  m'a 
>>  fait  don ,  pour  mon  honneur  ,  de  fa 
•>  loyale  perfonne  ^  que  je  ne  partage 
»  avec  aucun  des  comtes.  « 

La  fuite  femble  didée  par  le  démort 
de  la  g.uerre  &  par  celui  de  la  fatire.  Ce 
troubadour  peint  par  tout  fon  caradèreî 
partout  il  fe  montre  violent,  fatiricjue, 
êc  refpirant  la  difcorde  &  les  com'  ats* 
Je  i/euùf ,  dit-il  quelque  part ,  que  /e?  hautt 
hérons  foknt  cominnelkment  en  fureur' 
les  uns  contre  les  autres»  L'amour  même? 
n  émoufToit  pas  en  lui  ce  fentiment. 

Il  finit  fa  carrière  fous  l'habit  de  moH 
ne  de  Cîteaux  ;  ce  qui  n'a  pas  empêché 
le  Dante  de  le  mettre  dans  les  enfers, 
.pour  avoir  divifé  le  chef  &  les  membres^ 

L  Iv 


^4^      HiST.    LITTÉRAIRB 

en  armant  le  jeune  roi  d'Angleterre 
contre  Ton  père  Henri  IL  Là ,  félon  le 
poëte  italien,  il  eft  condamné  à  porter, 
en  guife  de  lanterne ,  fa  propre  tête  > 
féparée  de  fon  corps. 

Nous  trouvons  parmi  les  troubadours 
un  fils  de  Bertrand  de  Born  ,  auquel  on 
attribue  un  firvente  contre  l'infâme  lâ- 
cheté du  roi  Jean  d'Angleterre  ,  qui  fe 
îaijfe  dépouiller  tout  vivant  s  qui  laijjh 
tomber  dans  la  fange  fon  honneur;  ù'  qui  ^ 
loin  d^étre  fenflble  aux  reproches  ^  paroît 
flatté  de  tout  le  mal  qu^on  dit  de  lui.  Cette 
pièce  fe  trouve  ailleurs  fous  le  nom  d'un 
autre  poëte. 

NO  T  £. 

{ I  ]  Notre  hiftorien  provençal  afiure  qu'Ai- 
phonfê ,  roi  d'Aragon  ,  originaire  du  château 
de  Cariad  dans  le  comté  de  Rouergue  ,  étoit  de 
petite  extradion;  que  Pierre  de  Cariad  épou- 
là  rhéritière  de  Milhaud  ;  qu'il  en  eut  deux  fils, 
dont  Tun  conquit  la  Provence  ,  &  l'autre  le 
comté  de  Barcelcne  avec  le  royaume  d'Aragon  | 


DES  TROUBADOt/R^.  2^(f 
ii  que  ce  dernier ,  mort  au  bourg  de  Salnt- 
Daimas  en  Italie ,  laiiïa  trois  fils ,  Alphonfê  (  le 
même  qui  avoit  trahi  Bertrand  de  Born ,  ) 
Sanche ,  &  Bérenger  de  Bezaudun.  Le  contrai- 
re eft  attefté  par  tous  les  autres  monumens  hlC- 
toriques.  La  maifbn  des  comtes  de  Barcelone 
defcendoit  en  ligne  direde  de  Geoffroi  le  Velu  , 
premier  comte  propriétaire  de  la  Catalogne  > 
mort  en  ^  I  z . 

Voici  ce  qui  peut  avoir  donné  lieu  à  Ter- 
reur  de  Thiftorien  provençal.  U  paroît  certain 
que  Gilbert ,  comte  de  Provence  ,  (uccefîeut 
de  Bertrand ,  étoit  fils  d'un  comte  de  Milhaud 
en  Rouergue,  qui  pouvoit  être  ce  Pierre  de 
Carlad  dont  nous  venons  de  parler.  Il  paroît  en- 
core qu*Almodis ,  féconde  femme  de  Haimond- 
Bérenger  III ,  comte  de  Barcelone ,  étoit  four 
du  comte  Gilbert  ;  mais  elle  mourut  (ans  en- 
fans,  Raimond  -  Bérenger  époufa  en  troiiîème» 
noces  la  princefle  Douce,  fille  de  Gilbert.  Ain/î 
les  comtes  de  Barcelone ,  (bccefleurs  de  Rai- 
mond ,  tirèrent  leur  origine  de  Pierre  de  Carlad, 
parle  côté  maternel.  Il  ne  s'enfuit  pas  qu*Al- 
phon(è  fiit  de  petite  extraftion.  L'hiflorien 
montre  auflî  peu  de  jugement ,  en  difànt  que 
Raimond-Bérenger  IV  »  qui  époufâ  Théritière 
d'Aragon»,  étoit  fils  de  Pierre  de  Carlad  ;  il 

Lv 


a^O      HiST.    LIT  ri  RAI  Ri 

rétolt  de  Raîmond-Bérenger  IIÏ  (Voyez  VHif' 
toire  de  Provence  ,  par  Bouche  ,  tome  z  y  8c  /a 
Chronique  manufcrite  des  cavaliers  Catalans  » 
£>ar  François  Tarafé.J) 


^    ***  ^^1 


g'^'^î» 


B-Es  Troubadours,   ^jïi 

XXII 

GUILLAUME  RAINOLS 
D'APT. 

CjTurLLAUME  Raino  LS>  felorB 
nos  manufcrits ,  fut  un  Glievalier  de  la 
ville  d'Apt  au  comté  de  Forealqu'er^  Il 
compofa  de  bons  firventes  fur  ce  qui 
arrivoit  eiv  Provence  entre,  le  roi  d' Arar 
gon  &  le  comte  de  Touloufe.  Il  faifoic 
des  airs  nouveaux  pour  chacun  de  fes 
firventes  ;,  &  comme  ils  étoient  tous 
mordans,  il  fe  rendit  par  eux  redoutable^ 
à  tous  les  barons.  En  effet ,  fa  caufticit^ 
fe  fait  fentir  dans  quelques-unes  de  fes^ 
pièces.. 

Nous  n'avons  point  celles  qui  concer- 
noient  le  roi  d'Aragon  (Aîphonfe)  &^ 
le  comte  de  Touloufe  (Raimond  V),  Il 
s'agiflbit  du  mariage  de  Douce'  heririèrer 
^  Provence  avec  le  fils  de  Raimondi^ 


'^^2      HiST.    LlTTénAIRE 

Les  deux  comtés  auroient  été  réunis  par 
ce  moyen  fur  la  même  tête.  Mais  le 
mariage  n'eut  pas  lieu  ;  &  le  roi  d'Ara- 
gon ,  coufin  germain  de  Raimond  Bé- 
renger  III,  père  de  la  princefTe,  futcon- 
ferver  la  Provence  à  la  maifon  de  Bar- 
celone. Ces  événemens  appartiennent  au 
douzième  fiècle. 

Le  (îr vente  dont  je  vais  rendre  compte-,, 
1SL  dû  être  compofé  au  commencement 
du  fiècle  fuivant ,  lorfque  la  croifade 
contre  les  Albigeois  embrâfoit  les  con- 
trées méridionales  de  la  France.  Le 
troubadour  fe  déchaîne  contre  le  clergé, 
à  qui  Ton  attribuait  tant  de  violences  & 
d'injuftices. 

»  Une  foible  &  vile  populace ,  armée 
»de  furplis,  qui  jamais  ne  fit  un  pas  en 
»  avant  (pour  combattre),  enlève,  aux 
»  nobles  leurs  tours  &  leurs  palais.  Elle 
»  fe  rend  fi  formidable  ,  qu'elle  a  établi. 
»  contre  leur  autorité  une  juftice  nou- 
»  vsîle  (rinquifition)i  ou  die  ne  les  laiflè 


DES  Troubadours.  25-^ 
»  point  entendre ,  fi  ce  n'eft  de  travers. 
*>Je  vois  la  méchanceté  s'élever  très- 
»  haut,  tandis  que  le  mérite  &  l'honneur 
»  tombent  en  pièces.  Je  vois  tout  le 
»  monde  renverfé  par  la  faute  de  ces 
»  vilains.  Le  bouc  attaque  hardiment  le 
»  loup,  la  perdrix  pourfuit  l'autour;  c'eft 
»  Tagneau  qui  garde  le  berger.  Je  vois 
»  le  foible  tenir  ferme,  &  le  fort  déchoir 
»  &  tomber;  la  charrue  aller  devant  les 
»  bœufs ,  &  Noël  après  le  nouvel  an.  « 

Ces  exprefîîons  originales  peignent 
affez  naïvement  un  état  de  chofes ,  où 
les  gens  d'églife  répandoient  effedive- 
ment  la  terreur ,  &  écrafoient  des  puif- 
fances  confidérables  ;  mais  il  falloit  ob- 
ferver  que,  fans  les  armes  des  ambitieux 
enthouCaftes  dont  ils  favorifoient  les 
entreprifes,  ai  leurs  anathémes  ni  leur 
Inquifîtion  n^auroient  produit  cet  effet. 

Une  tenfon  de  Rainols  avec  Guillau- 
me Magret ,  n'eft  remarquable  que  par 
ides  injures  groiîières.  Celui-là  reproche 


^5*4  HiST.  ErTTÉRArKF 
à  Tautre  fa  mal-propreré ,  fa  vie  débau- 
chée &  crapuleufe;  celui-ci  ripofte  fuï 
le  même  ton.  Deux  autres  pièces  pei- 
gnent une-querelle  du  troubadour  avec 
fa  HîaîtrefTe ,  auffî  peu  intéreflanta  pa^e- 
hs  détails» 


,  iDEs  Troubadours.    2ffi 

XXIII. 

GUILLAUME  &  RAIMONiDf 
DE  DURFORT. 

jLje  château  de  Durfort  en  Querci  a? 
donné  (on  nom  à  cette  illuftre  maifon 
de  Durfort ,  l'une  des  plus  anciennes  qui* 
fubfiftent  dans  là  monarchie ,  lune  de 
celles  qui  fe  font  perpétuées  en  plus  de 
branches,  &  où  la  nobleffe  des  fentimens 
a  le  mieux  foutenu  la  grandeur  de  Tori- 
gine.  Il  en  eft  forti  deux  troubadours; 
car  il  paroît  que  Guillaume  &  Raimond 
ne  font  pas  le  même ,  puifque  fous  les 
deux  noms  fe  trouvent  des  pièces  diffé-: 
rentes.  La  feule  que  nous  ayons  de  Guil- 
laume eft  très-obfcure,  par  la  contrainte 
des  rimes  &  par  la  corruption  du  textes 
Elle  eiï  adrefTée  au'  feigneur  de  Péri-t 
gord,  &  contient  Téloge  d  un  Gui  Cap- 
de-Porc  3  feigneur  inconnu.  Lepoëtel^ 


iZj^     HiST.    LITTÉRAÏRE 

loue  d^aimer  l'honneur  &  d'être  coura-^ 
geux  contre  les  vices ,  de  n'avoir  pas 
befoin  d'ornemens  extérieurs  ,  parce 
qu'il  brille  par  fes  vertus.  »  Que  ne  lui 
»  refTembloHS-nous  tous  !  chacun  y  trou- 
»  ver  oit  fon  bonheur ,  les  pauvres  com- 

»  me  les  riches Ce  qui  me  fâche, 

»  c*eft  qu'il  n'ait  pas  autant  de  marcs 
»  que  de  deniers  ;  car  il  dorerait  ceux  qua 
3> les  autres  plombent  .*  «  (il  enrichiroit 
ceux  que  les  autres  alTomment.  )  Ces 
traits  annoncent  un  noble  écrivain,  fupé- 
rieur  aux  préjugés  comme  aux  vices  de 
fon  fiècle.  Les  mêmes  fentimens  fubfîf- 
tent  encore ,  j'ofe  l'affurer ,  dans  des  re- 
jetons de  fa  race. 

Deux  firventes  deRaimond,  compo- 
fés  conjoSitement  avec  Tuex  ,  Malet  8c 
Cornils  ,  chevaliers  du  Querei  ,  font 
inintelligibles.  Crefcimbéni  parle  de  Rai'- 
XBond  de  Durfort ,  qu'il  dit  contempo: 
jrain  d'Arnaud  DanieU 


feEs  Troubadours,    cl^j^ 

XXIV. 

RAMBAUD  DE  VAQUEIRAS 
ouVACHEIRAS. 

Ja ambaud  de  Vaqueiras  étoît 
fils  d'un  chevalier  nommé  Peirols ,  de 
Vachères  dans  la  principauté  d'Orange. 
Sans  reflburces  du  côté  de  la  fortune  ,  il 
avoit  du  talent  pour  en  acquérir.  C'étoit 
déjà  en  ce  tems  un  vrai  malheur ,  que 
le  talent  ne  pût  guère  profpérer  que  par 
le  facrifice  d'une  liberté  précieufe.  Mais 
nous  verrons  que  Vaqueiras  écrivoit 
dans  les  cours  en  homme  libre.  Il  s'atta- 
cha d'abord ,  en  qualité  de  jongleur  & 
fans  doute  de  troubadour ,  à  Guillaume 
de  Baux  premier  prince  d'Orange,  dont 
il  étoit  le  fujet. 

Dès  Tan  P7 1 ,  la  maifon  de  Baux  étoît 
connue  pour  une  des  plus  illuftres  du 
^amté  d'Arles,  Elle  difputa  vers  le  milieu 


S2;'8      HiST.    LITTéRAlJRE 

du  douzième  fiècle,le  comté  de  Provence 
à  la  maifon  de  Barcelone.  Bertrand  ,  liîs 
de  celui  qui  fuccomba  dans  cctte  entre- 
prife  ,^  (  Raimond  II ,  )  a  voit  époufé  Ti- 
berge  d'Omelas  ,  fœur  de  Rambaud 
comte  d'Orange  ,  qu'on  a  vu  au  nom- 
bre des  troubadours.  Leur  fils  Guillaume 
fe  qualifia  prince  d'Orange ,  par  concef- 
fîon  de  Tempère ur  Frédéric  I.  Cette 
principauté  a  paffé  fucceflîvement  par 
des  mariages ,.  de  la  maifon  de  Baux  dans 
celle  de  Cîiâlon,  &  de  celle-ci  dans  celle 
de  Naffau. 

Guillaume  combla  de  biens  Se  d'hon- 
neur le  troubadour  :  il  lui  procura,  dit 
rkiftarien  provençal ,  la  connoiffance  de 
plufieurs  feigneurs  ;  ce  qui  apparemment 
étoit  un  grand  avantage ,  du  moins  dans 
la  carrière  de  la  fortune». 

Un  firvente  de  Vaquelras  prouve  foii 
zèle  pour  la  maifoîî  de  Baux,  dont  il 
çprouvdit  la  bienfaifance.  Vingt  années 
de  guerre ,  c^u  elle  foutint  contre  la  mai* 


DES    TkOUEADOURS,     2^^ 

fon  de  Barcelone,  furent  une  fource  de 
défaftres.  Hugues  de  Baux  y  perdit  beau- 
coup,  &  fut  obligé  enfin  de  f&foumettre 
à  l'hommage.  C'eft  de  lui  qu'on  doic 
entendre  ce  firvente. 

Le  poëte  reproche  à  deux  feigneurs ,» 
Adhémar  &  Guinend;,  d'avoir  abandon^ 
né  le  leigneur  de  Baux  en  des  conjonc- 
tures fi  critiques.  Il  ajoute:  «Guinend 
»  fe  tranquillife  &  ferre  fes  armes ,  tan- 
»  dis  qu'on  ravage  les  terres  de  fes  ami?#. 
»  Il  s'amufe  chez  lui  à  babiller  plus  qu'un 
»  mendiant  qui  demande  l'hofpice.Et  ce--^ 
»  pendant  fon  château  de  Mornas  ,  l'e 
30  comte  (de  Barcelone)  en  Jouit  paifi- 

»  blement Beau  ,  grand ,  d'une 

30  figure  à  fe  faire  craindre  de  fes  enne- 
»  mis ,  s'il  veut  acquérir  de  la  gloire  ,  ri 
»  faut  que  fa  valeur  foit  égale  à  fa  naif- 
»  fance.  Qu'il  combatte,  qu'il  faffe  la 
30  guerre  en  brave  jeune  homme.  Ou  g, 
30  s'il  veut  la  paix ,  qu'il  perde  tout.  Ced 
>  à  lui  de  choifir.  c& 


'a60     HiST.    LITTÉRAIRE 

Enfuite  le  troubabour  accufe  de  mê- 
me Guillaume  de  Montpellier  de  ne  fon- 
ger  qu'aux  plaifirs ,  lui  que  nous  vîmes , 
dit-il  ,  jurer  fur  les  faints  évangiles  la 
guerre  &  le  ravage.  Il  devoir  fùivre  le 
parti  du  feigneur  de  Baux  ;  mais  le  cou- 
rage lui  a  manqué.  Pareil  reprochp  à 
Bernard  d'Andufe,  dont  le  comté  ne  j'e/î 
pas  accru  £un  aiU  »  Que  le  feigneur  de 
»  Baux  cherche  un  autre  appui  :  car 
«celui-ci  ne  frappe  point  de  fa  lance» 
a>  Hélas  !  il  avoit  cependant  coutume  de 
»  fe  fignaler  par  de  beaux  faits.  Quel 
»  dommage  qu*il  fe  démente  fi  tôt,  tan- 
3»  dis  qu'il  voit  attaquer  fes  parens  les 
»  plus  glorieux  !  a 

Un  autre  firvente  regarde  le  roi  d'A- 
ragon ,  Alphonfe  I ,  qui ,  après  avoir 
cédé  la  Provence  à  Sanche  fon  frère,  fit 
la  guerre  avec  chaleur  au  comte  de 
Touloufe  Raimond  V.  On  parloit  de 
paix  entre  ces  deux  princes ,  lorfque 
yaqueiras  écrivit  fa  pièce,  où  je  ne  vois 


ï)Es  Troubadours,  ^St 

rien  d'intérefTant,  Il  s  étonne  qu'un  roi  fi 
vanté  puifTe  faire  trêve  ou  paix ,  fans 
avoir  ailiégé  aucun  château  en  deçà  du 
Rhône.  La  paix  ne  vaudra  rien ,  s'il  ne 
fait  reftituer  au  prince  d'Orange  les  ter- 
res que  lui  a  enlevées  le  comte  de  Tou- 
loufe ,  fon  parent  &:  fon  plus  méchant 
voifin. 

Pafifons  à  des  objets  plus  curieux. 
Telle  eft  d'abord  la  relation  très-fimple 
d'un  tournoi ,  dont  les  adeurs  font  en 
général  peu  ménagés  : 

»  Je  vous  dirai  fans  façon  qui  fe 
3»  comporta  le  mieux.  Car  perfonne  ne 
»  farde  ou  ne  déguife  moins  que  moi  un 
»  mauvais  procédé ,  en  chevalerie  com- 
»  me  en  galanterie « 

»  Le  feigneur  de  Baux  ^  commença 
»»  bravement  le  premier.  Son  cheval  avoic 
»  belle  encolure  &  larges  flancs.  B  parut 

*  Hugues  de  Baux ,  fils  de  Bertrand  &  d<| 
yiberge  d'Orange, 


b,62  HiST.  XITTÉKAIRE 
«9  fi  rude  au  choc,  qu'il  renverfa  par  terr<^ 
»  ave.c  fa  lance  le  brave  comte  K. . . .  • 
»  (fans  doute  Raimondd'Agoult,^ comte 
»  de  Sault;)  &  rendit  boiteux  vingt. die- 
»  vaux ,  fans  fe  faire  de  mal.  œ 

»  Dans  cette  foule  de  combattans,  je 
»  vis  bientôt  Dragonet  ^,  monté  fur  un 
»  petit  cheval  d'une  force  prodigieufe, 
»  Le  fougueux  courfier  fit  perdre  à  Dra- 
»  gonet  fa  vigueur  &  fon  alégreffe.  Il  le 
»  jeta  renverfé  fur  le  fable ,  &  fe  fépara 
»  de  lui  fans  avoir  regret  à  fa  compa- 
»  gnie.  ce 

»  Le  comte  de  Beaucaire  *  ^parut  au 
t>  tournoi  fur  un  cheval  gris.  Le  fcigneur 
»  Ponce  de  Montlaur^^^  en  joutant," 

^  Il  paroît  que  d*e{î  un  nom  fîippcvfe  ;  8C 
nous  rCen  trouvons  point  rapplication, 

^"^  La  (èigneurie  de  Beaucaire  appartenolt 
aux  comtes  deTouloufê,  à  la  fin  du  douzième 
iîècle  :  elle  fut  donnée  en  fief  à  Simon  de  Mont- 
^rt  par  l'arche vêque  d'Arles  en  1 1 1 5. 

?^!  *  Ce  feigneur  du  château  de  Montlaur,  dfUK 


DES  Troubadours.  :i6^\ 
^délivra  le  cheval  de  fon  cavalier.  Mail 
83  le  comte  en  remonta  bien  vite  un  au- 
«t>  tre  plus  léger  &  plus  propre  à  faire 
w  joute.  Œ 

»  Je  vis  Barrai  dô'MarfeilIe  ^,  armé 
a»  magnifiquement ,  monté  fur  un  bon 
»  courfier.  Mais  celui  de  N. . . .  qui  étoit 
»  encore  meilleur,  le  rencontra ,  le  heur- 
»  ta ,  le  mit  en  défordre  fous  une  treille. 
■»  Barrai  tomba  la  tête  en  bas  comme  un 
»  noyé.  Enfuite  il  ratrappa  fon  cheval,  & 
»  s  y  retint  par  une  oreille.  « 

p  Ponce  de  Montdragon  jouta  auflî 
»  dans  la  lice.  J'ai  peine  à  le  dire  ;  je  le 
<x>  vis  tomber  fur  larène  ,  fans  que  fa 
«0  lance  fût  rompue.  Celui  qui  labattit 

le  diocèfê  de  Carcalïônne ,  fut  un  des  otages 
^îonnés  en  1171,  pour  la  fiireté  de  rexécution 
4u  teftament  de  Guillaume  VII  de  Montpellier. 
(  Hiji,  du hanguedoc  •,  t.  l*  p»  ^9»  ) 

*  Barrai  de  Marfêille  eft  un  des  derniers 
Vicomtes  de  cette  ville.  Sa  fille  époufa  Hugues 
de  3aux, 


52'^4    HrsT.  tiTTgRAiRii 

5»  étoit  un  écuyer  ,  monté  fur  un  che- 
»  val  alezan ,  fi  maigre  qu  on  lui  voyoit 
*>  la  grofle  veine  du  cou.  Ponce  ne  fe 
»  piqua  point  de  prendre  revanche  :  il 
»alla  chercher  ailleurs  une  nouvelle 
»  joute,  a 

»  Le  feigneur  de  Mevaillon*,  biea 
»  armé  qu'il  n  y  manquoit  rien,  vint  fière- 
»  ment  fur  un  courfier  arabe  plus  gros 
»  qu'une  caille.  Il  jouta  contre  Nicolau*^, 
»  dont  il  fit  fauter  le  cafque  en  pièces , 
»  fans  qu'il  en  reftât  une  maille.  Mais 
»  Nicolau  ne  fit  qu'en  rire  ,  &  dit  qu'il 
»  ne  s'en  foucioit  point.  « 

»  Je  vis  arriver  gaillardement  dans  la 
»  mêlée  mon  avengues^  (  fans  doute ,  le 

»  prince  d'Orange ,  )  fur  un  cheval  d'Ef- 

■ 

'*  Les  (eigneurs  de  Mevaillon  ,  près  du  comté 
de  Sault,  étoient  alors  très-illuftres.  Guillau- 
me VI ,  dernier  comte  de  Forcalquier  de  la 
troifième  race  ,  les  nomma  dans  un  ade  fts 
parens ,  aînfî  que  les  (eigneurs  de  Sabran. 

ï  *  Perfbnnage  inconnu» 

»  pagn€î 


DES  Troubadours.    26 ^^ 

»  pagne  impatient,  &  trop  long-tems 
»  retenu.  Il  mit-  en  déroute  une  com- 
»  pagnie  de  trois  étrangers  unis  eniem- 
»  ble.  Mais  je  n'entendis  perfonne  les 
»  plaindre ,  parce  qu  ils  étoient  venus-Iâ 
»  d'une  terre  étrangère.  « 

Une  defcription  de  tournoi  ,  dans 
l'Ariofte,  charmeroit  l'imagination  pai: 
Aqs  tableaux  poétiques  :  celle-ci  peut 
intérefler  par  le  ton  de  plaifanterie  qui 
la  diftingue.  Le  pocte  femble  n'avoir 
vu  ce  grand  fpedacle  que  fous  une  face 
ridicule. 

Les  troubadours  aimoient  à  courir 
le  monde ,  ainfî  que  les  chevaliers.  De 
la  cour  du  prince  d'Orange ,  Vaqueiras 
paffa  en  Italie  auprès  de  Boniface ,  mar- 
quis de  Montferrat.  Nous  i'y  verrons 
jouer  un  grand  rôle.  En  paifant  à  Gènes, 
il  fît  connoiflance  avec  une  femme^  dont 
il  voulut  gagner  le  cœur ,  &  qu'il  trouva, 
inflexible.  Ceft  le  fujet  d'une  tenfon, 
dialogue  naïf  ,  où.  il  s'exprime  ainfi 
Tomz  L  fA 


:l^')■6      Kl  ST.    LIT  TÉ  RAI  il  Ë 

^n  provençal,  &  h  femme  en  génois: 

Vaqueiras> 

»  Belle  dame ,  je  vous  al  prié  de  vou- 
as loir  bien  m'aimer  ;  car  je  fuis  votre 
w  efcl^ve.  Vous  êtes  bonne ,  bien  appri^ 
»  fe  ,  &  de  toutes  vertus  remplie  :  vous 
»ites  courtoife  en  tout  point  ;  auflî 
3>  mon  cœur  s'eft-il  attaché  à  vous ,  plus 
»  qu'à  mille  autres  Génoifes.  Ce  fera  une 
7>  ceuvre  de  charité  de  m'aimer.  Vous 
x  me  rendrez  plus  content ,  que  Ci  je  pof^ 
9?  fédois  la  ville  de  Gènes ,  avec  toutes 
«?  les  richeffes  qu  elle  contient,  oc 

JLiaGénoise, 

w  Juif  que  vous  êtes  ,  vous  n  ave« 
t©  nulle  courtoiGe  en  m'importunant  fui: 
»  ce  que  je  ne  veux  faire.  Non  ,  jamais 
9  je  ne  ferai  votre  amie ,  dufle-je  vous 
»  voir  à  mes  pieds  éternellement.  Je  t*én 
ap  tranglerai  plutôt ,  Provençal  malotru, 
^  J*ai  un  mari  plus  beau  que  toi»  P^ilfe 


ȕ:s  Tkoubadours.  2Cj 
»  ton  chemin, &  va  chercher  fortune  ail- 
>•  leurs,  a 

Vaqueiras. 

»  Dame  gentille  &  difcrète  ,  gaîe^ 
•  bonne  &  fenfée,  que  votre  bonté  m'af-. 
»iîfte.  Car  joie  &  honneur  vous  gui- 
»  d«nt ,  auflfi-bien  que  courtoifie  ,  méri- 
»  te ,  raifon ,  &  toute  autre  vertu.  Ceft 
»  pourquoi  je  fuis  votre  fidelle  amant , 
33  fans  réferve  ,  franc  ,  humble  &  fup- 
»  pliant.  Mon  amour,  auquel  je  me  com- 
»  plais ,  me  preffe  &  me  domine  fi  fort , 
»  que  vous  feriez  la  meilleure  adion  ,  fi 
»  j'étois  bien  voulu  &  aimé  de  vous.  « 

La   Génoise. 

»  Tu  es  fou  de  me  tenir  femblables 
»  propos.  Va-t-en  comme  tu  es  venu. 
»  Tu  n'a  pas  le  fens  d'un  chat.  Je  ferois 
»  chofe  infâme ,  de  t' accorder  ta  deman^- 
»  de.  Quand  tu  ferois  fils  de  roi ,  je  n'y, 
»  confentirois  point.  Me  prends-tu  pout 

M  ij 


Z6S      HiST.    LITTÉRAIRE 

»  une  fervante  ?  Par  ma  foi ,  tu  ne  m'au* 
»  ras  pas.  Les  Provençaux  font  de  trop 
»  méchantes  gens.  « 

Vaqueiras. 

»  Dame ,  ne  me  foyez  pas  trop  rigou- 
»  reufe  :  cela  n'eft  convenable  ni  décent. 
»  Il  me  convient  à  moi ,  s'il  vous  plaît , 
»  de  vous  faire  ma  prière  ;  de  vous  dire 
»  que  je  vous  aime  de  tout  mon  cœur  ; 
»  de  vous  conjurer  de  finir  ma  peine , 
i>  de  vous  protefter  que  je  fuis  votre 
»  homme  Se  votre  efclave.  En  conCdé- 
»  rant  votre  beauté ,  fraîche  comme  ro- 
»  fée  de  mai ,  je  ne  vois  rien  de  fi  beau, 
»  Je  vous  aimerai  donc  ;  &  fi  vous  trom- 
3»  pez  mon  amour,  ce  fera  bien  offenfer 
»  Dieu.  « 

La   Génoise. 

■  »  Je  n'eflime  pas  un  génois  (  monnoie 
»  du  pays  )  ton  parler  provençal.  Il  ne 
I?  me  perfuadera  point.  Je  ne  t'entends 


DES  Troubadours.  26^ 
»  pas  plus  qu  un  Allemand ,  Sardainien 
»  ou  Barbarin.  De  toi  je  ne  me  foucie 
»  nullement.  Ceffe  de  m'en  conter.  Si 
»  mon  mari  le  favoit ,  je  m'en  trouverois 
»  mal.  LaifTe-moi  en  repos.  « 

La  naïveté  grolîière  de  ce  dialogue 
cft  l'image  des  mœurs  du  tems ,  qui  juf- 
ques  dans  les  cours  &  dans  le  commerce 
des  mules,  confervoient  un  fond  de  rufti- 
cité.  Le  poëre  peint  fa  Génoife  fort  im- 
polie ;  mais  il  ne  diifimule  pas  l'idée 
qu'on  avoit  en  Italie  des  Provençaux , 
dont  les  excès  dans  le  royaume  de  Na- 
ples  n'augmentèrent  que  trop  enfuite  la 
haine  des  Italiens. 

Boniface,  marquis  de  Montferrat,  fut 
pour  lui  un  bienfaiteur  éclairé  &  géné- 
reux. Selon  notre  hiftorien,  Vaqueiras 
fe  perfedionna  tellement  à  fa  cour,  dans 
l'art  de  la  guerre  comme  dans  la  poéfie , 
qu'il  s'attira  une  grande  eftime.  Ces  deux 
talens  faifoient  l'admiration  du  marquis. 
Pour  l'en  récompenfer,  il  l'éleva  au  rang 

Miij 


'270      HiST.    LITTÉRAIKE 

de  chevalier ,  il  le  fit  même  fon  compar 
gnon  d'armes  de  de  vêtemens  :  c  eil-à- 
dire,  qu'il  fe  l'attacha  comme  (on  frère 
d'armes  j  union  la  plus  étroite  parmi  les 
guerriers;  &  qu'il  lui  donna  des  habits 
entièrement  femblables  aux  fiens,  diftinc- 
tion  enviée  dans  les  cours.  Tant  de  fa- 
.veur  ne  pouvoit  fe  foutenir  qu'avec  un 
rare  mérite. 

Chevalier  &  troubadour  diftingué, 
iVaqueiras  avoit  de  grands  avantages 
pour  les  aventures  de  galanterie.  Il 
devint  amoureux  de  Béatrix ,  fceur  de 
Boniface,  &  femme  du  feigneur  de  Del- 
Carat  ,  près  de  Savon e.  Cette  dame 
demeuroic  chez  fon  frère.  A  en  juger  par 
une  petite  fcène  dont  notre  poëte  fut 
témoin ,  elle  joignoit  aux  charmes  de  fa 
perfonne  des  goûts  de  chevalerie  bien 
féduifans.  Un  jour  le  marquis  entra  chez 
elle ,  au  retour  de  la  chalTe ,  &  après  fa 
vifîte  laifla  fon  épée  dans  la  chambre. 
Béatrix,  reftée  feule,  fe  dépouille  de, la 


ï)Ss  Troi/eadoitrs.  27 ti 
tôoe  traînante  qu'elle  portoit ,  (  fon/fir- 
cot;)  elle  prend  Tépée,  Te  la  ceint  coni"* 
me  un  chevalier,  la^  tire  du  fourreau,  la 
jette  en  lair,  la  reprend  avec  dextérité , 
en  efpadorine  à  droite  6^  à  gauche.  Ceî 
amufement  fini ,  elle  remet  Tépée  à  fà 
place.  Vaqueiras  robiervoit  par  une  fen> 
te  de  la  porte.  CefI:  ce  qui  lui  fuggéra  \& 
îîom  de  Bd-cavdier,  fous  lequel  il  défi-. 
gne  la  dame  dans  Tes  chanfons. 

Le  refpeâ;  lui  fit  long  tems  cacher  foit 
amour.  Il  fe  contentoit  de  chanter  d'urï 
ton  myftériêux  ,  »  îa  meilleure ,  la  plus* 
3»  vraie ,  la  plus  brave  &  la  plus  parfaites: 
»  des  dames,  a  II  fe  plaignoit  de"  fes 
peines  ,  de  fes  efpérances  trompeufeS.  îï 
craignoit  de  dire  quelque  folie  en  fe^ 
déclarant.  Il  afîuroit  que  Ëel-cavalier  îuli 
avoit  dérobé  le- cœur;  il  la  fupplioit  de* 
ne  pas  lui  reprocher  la  diftance,  quela- 
fortune  &  le  mérite  mettoient  entre^ 
elle  &  lui  :  »  Car  ce  ne  feroit  pas  une' 
»  chofe  honnête  ,  d'offenfer  en  paroles^ 

M-i¥ 


Î27^      HiST.    LlTXéRAIRE 

»>  celui  qui  n'efl:  déjà  que  trop  inaihéiî- 
»  reux  de  ne  pouvoir  réunir ,  ni  par  Tes 
9'  foumifîions  ni  par  fes  prières.  ««  Ces 
chanfons  reffemblent  à  mille  autres.  Le 
troubadour  brillera  davantage  ailleurs. 

Béatrix,  comme  il  le  fouhaitoit ,  de- 
vina l'objet  de  fa  flamme.  En  affedant 
de  l'ignorer,  elle  donnoit  néanmoins  à 
'Vaqueiras  des  marques  d'eflime  &  de 
bienveillance  ,  capables  de  l'enhardir» 
Enfin  il  réfolut  d'ouvrir  fon  coeur.  Voici 
une  de  ces  converfation?  naïves  qu  on 
doit  regarder  en  partie  comme  fuppo- 
fées  par  l'hiitorien ,  mais  qui  nous  retra- 
cent ,  avec  autant  d'utilité  que  d'agré- 
ment ,  le  caractère  ingénu  des  mœurs 
antiques. 

Profitant  de  l'accès  favorable  quiî 
trouvoit  auprès  de  Béatrix ,  le  chevalier 
lui  dit  un  jour  :  »  Daignez ,  madame , 
»  me  donner  confeil  ;  j'en  -ai  un  befoin 
»  prefTant.  J'aime  une  dame  gentille  Se 
»  pleine  de  méritet  Je  vis  avec  elle  en 


DES  TrOUBADOIURS.  2J^ 
»  grande  familiarité,  fans  ofer  lui  dire  le 
»  bien  que  je  lui  veux  ,  fans  ofer  même 
»  le  laifTer  voir ,  encore  moins  la  prier 
»  d'amour  :  tant  je  redoute  fon  mérite  & 
»  fa  vertu.  Pour  Dieu  &  par  pitié ,  dites- 
»  moi  de  grâce  iî  je  dois  me  laifTer  mou- 
as  rir ,  pour  demeurer  dans  le  filence  & 
»  dans  la  crainte  ,  &  fans  prier  d'amour 
»  celle  qui  polTede  mon  cœur  &  ma  vck 
3»  lonté.  a 

La  dame  pénétroit  fes  fentimens  ,  & 
les  approuvoit»  Touchée  de  pitié  :  »  'En^ 
»  Gore  faut-il  bien ,  Rambaud ,  répondit- 
»  elle ,  que  tout  amant  loyal ,  qui  aime 
»  une  dame  de  mérite,  pour  laquelle  il  a 
»  autant  de  crainte  que  de  refpeél,  lui 
»  explique  fes  fentimens  avant  de  fe 
»  laifler  mourir.  Je  vous  confeiiïe  de 
»  déclarer  votre  amour ,  &  de  prier  celle 
9»  que  vous  aimez,  de  vous  retenir  pour 
»  ferviteur  &  ami.  Si  la  dame  eft  fage  Sc 
»  courtoife ,  je  vous  affure  qu'elle  ne  le 
»  preadra  m  à  mal  ni  à  déshonneur> 


274      Hl-ST.    LîTTêRAIRE 

»  qu'elle  vous  en  eftimera  même  davan-? 
»  tagc.  Car  vous  êtes  un  fî  bon  cheva- 
a>  lier ,  qu'il  n'y  a  point  de  dame  au 
»  monde ,  qui  ne  doive  vous  choifîr  vo- 
»  lontiers  pour  tel.  J'ai  bien  vu  madame 
a>  de  Saluces  fouflrir  l'amour  de  Pierre 
3t>  Vidal ,  la  comtelTe  de  Burlatz  celui 
30  d'Arnaud  defMarveil,  madame  Marie 
»  de  Veotadour  celui  de.Gaucelm  Fai- 
»  dit ,  &  la  vicomteffe  de  Marfeille  , 
»  femme  du  feigneur  Barrîil ,  celui  de 
»  Folquet  de.  Marfeille.  Ceft  pourquoi 
»  je  vous  garantis  fur  ma  parole  &  fauve- 
»  garde ,  que  vous  pouvez  la  requérir 
»  d'amour.  «: 

Cette  énumération  feule  infpireroit 
iguelque  déliance  fur  la  fidélité  de  l'hif- 
torien.  Mais  il  ne  s'agit  point  ici  de  cri-< 
tique. 

Sur  une  garantie  fi  flatteufe,  Vaquei- 
tas  déclare  l'objet  qu'il  aime.  y>  Soyez  le 
3»  bien  venu  &  le  bien  trouvé,  lui  dit  fa 
»  dume,  Tâchez  de  plus  en  plus  de  va^ 


DES   TrOUB  ADOtTRS.     2'J% 

»  Ibir,  de  bien  faire  &  de  bien  dire.  Si 
•  jamais  vous  avez  étégai  &  amoureux^ 
«vous  devex  faire  de  nouveaux  efforts 
»  pour  Tétre  davantage.  «  Elle  le  retint 
ainfi  pour  fon  chevalier.  Tout  ce  récit 
n'annonce  que  des  fsntimens  honnêtes,. 
&  s'accorde  avec  les  idées  de  la  chevale-- 
rie  fur  le  pur  amour. 

Vaqueiras  chanta  fon  bonheur  d'un©; 
manière  digne  de  l'événement  ; 

»  Amour ,  pour  qui  je  pleure  &  je? 
30  foupire,  apprends-moi  quelles  font  tes' 
»  lois.  J'ai  demandé  confeil  à  la  plu* 
»  charmante  des  dames.  Elle  m'a  répon^- 
»  du  d'élever  mes  défirs  aufîî  haut  que' 
»jepourrois,  m'afTurant  que  j'en  retire^. 
»  rois  de  l'avantage  &  de  l'honneur.  Per^- 
»  fonne  n'aime  en  fi  haut  lieu  ,  ni  une  fit 
V  bonne  dame.  Je  l'aime  ,  fuivam  foa 
3>  propre  confeil ,  plus  que  Pirame  n'ai-^  • 
3J  ma  jamais  Thifbé. ....  Qu'on  ne  ma- 
»  condamne  point  de  m'éloigner^  pouc^^ 
?ïelle.de.MonteLi&:. d'Orange.  Noa,  ]^ 

Mvj. 


'^7^     HiST.    LiTTéRAXRE 

»  n'ai  rien  vu  de  fi  accompli.  Je  feroiff. 
»  roi  de  France  &  d^Angleterre  ,  que  je 
»  quirterois  ces  deux  royaumes  pour  la 
»  fervir.  « 

Il  dit  dans  une  autre  chanfon  i 
»  Je  ne  croyois  pas  qu'Amour  pût 
y>  jamais  me  dominer ,  ni  qu'aucune  da- 
»  me  pût  me  tenir  en  fa  puiffance.  Mais 
36- la  jeunefîe  &  la  beauté,  la  figure  ai- 
»  mable  ,  les  difcours  enjoués  &  enchaa^ 
»  teurs  de  mon  Bel-cavalier  m'ont  appri- 
»  voifc.  Lorfqu  un  cœur  dur  s'adoucit 
»  par  amour ,  il  fait  mieux  aimer  qu'un 
»  cœurnatureilement  tendre.  Celle  que 
»  j'aime  eft  la  plus  belle,  eft  la  plus  efti- 
3p  mable  des  dames.  Je  n'y  trouve  rien  à; 
»  ajouter  ni  à  retrancher.  Courtoife  , 
»  gaie  ,  avenante  ,  remplie  d'honneur , 
3»  fâchant  quand  il  le  faut  être  fage ,  ôc 
»  quand  il  le  feut  être  folle  ,  il  ne  lui 
»  manq^ue  aucune  perfeâ:ioa.  •  •  •  •  Que; 
»  Dieu. m'en  faffe  obtenir  la  conquête!' 
»  Je  crains ,  madame,  de  ne.  point  atteins? 


DES  Troubadours.  277 
*  dre  à  la  félicité  où  j'afpire  :  car  avec 
»  des  vues  trop  élevées ,  on  rifque  d'être 
»  précipité  de  plus  haut.  •  • .  Vous  avez 
»  tout ,  excepté  merci  ;  &  c'efl:  merci 
»que  je  vous  demande.  Bonne  dame, 
3»  ne  croyez  pas  les  envieux  qui  médifent 
a»  de  moi.  a 

En  effet ,  les  médifans  lui  firent  tort,. 
comme  nous  le  verrons  dans  la  fuite. 
Cette  pièce  fut  apparemment  compofée.' 
lorfqu'ils  commençoient  à  répandre  des. 
nuages  de  mauvais  augure. 

Voici  vin  poëme  en  l'honneur  de  fa* 
maîtrefle,  plus  intéreflant  par  Tinven- 
tion  „  par  les  images ,  &  par  le  ftyle ,. 
que  toutes  les  autres  pièces.  Ceft:  un? 
tableau  vraiment  poétiq^ue ,  où  des  traits 
du  génie  fe'font  remarquer.  Il  a  pour- 
titre  Lo  carros  ^  faifant  allufion  à  Tufage 
établi  alors  en  Italie ,  d'arborer  fur  um 
chariot  le  principal  étendard  :  les  corn- 
battans  n'avoient  rien  plus  à  cœur ,  lés 
lins  (jue  de  défendre  ce  chariot ,.  &  Is^ 


^S      HiST.    LlTTiRATREF 

autres  que  de. s'en  rendre  maîtres.  L'ideè^ 
d'une  guerre,  entreprife  par  jaloufie  , 
contre  l'héroïne  du  troubadour  ,  &-fou* 
tenue  avec  gloire  ,  paroîtra  moins  fur- 
prenante,  fi  Ton  fe  rappelle  comment 
"Bd'-  cavalier  favoit  manier  les  armes. 

»  Les  dames  de  cepays  veulenrcom- 
^  mencer  une  méchante  guerre,  à  Texem- 
»  pie  des  vilains  (  des  payfans  )  qui  fe 
»  révoltent  contre  leur  feigneur.  Elles 
»  veulent,  foit  en  plaijie ,  foit  en  mon-- 
stagne,  conftruireun  château  avec  dQ5 
»  tours.  Car  l'honneur  de  madame  Béa- 
»  trix,  amoureufe  de  la  gloire,  s'eft  tel- 
»lement  élevé  au-deffus  d'elles  ,  que 
»  toutes  font  réfolues  d'élever  étendard  > 
30  guerre ,  feu ,  fumée  &  pouffière. 

»  Déjà  la  Commune  s'afîemble  pour» 
»  faire  des;  murs  d>c  des  foffés.  Les  vieilles 
»  accourent  au  fignal ,  furieufes  d'avoir- 
»perduleur  jeunefTe^  leur  beauté -&  leur 
«mérite.  Que  de  joutes  la  fille  du  mar- 
»  quts.d'Efte.n'aura-t-elle  pas  à  fautemî;?^:' 


DES  Troubadours.  275^ 
»  car  elle  eft  en  pofTeflion  de  toutes  les 
»  courtoifies  Si  vertus  :  elle  ne  veut  pas 
»  plus  refter  empaixque  fonpere,  quand 
»  une  fois  il  fe  trouve  au  convbat. 

»  Les  dames  de  Verceil  ont  defTein  de 
»  venir  à  l'armée.  Agnès  de  Lantu  2% 
»de  Vintimille  s'eniprefle  de  recouvrer 
ay'fon  honneur.  Elles  accourent  en  cette 
»  ville ,  qu'elles  nomment  Troie.  Mada-r 
»  me  de  Savoie,  en  a  reçu  le  gouverne-^ 
»  ment. 

j'Dles  veulent  que  Béatrix  leur  ren- 
»'de  la  jeunefTe  par  de-la  le  mont  Cénis*. 
»  Les  comtefles  invitent  la  nouvelle 
30 -ville  à  guerroyer  fans  ceffe  la  dame  .% 
»  qui  eft  fi  belle  &  fi  bonne ,  qui  leur 
»  ôte  la  beauté ,  &  dont  le  teint  eft  in- 
»  comparable. 

»  La  gouvernante  annonce  fièrement 
»  qu'elle  donnera  bataille.  Elle  fonne  la 
»  cloche.  La  vieille  Commune  avance  en 
»  hâte.  Madame  de  Savoie  a  (ligne  à 
«chacune  fon  ppfie.  EUefe  plaint  que 


'S.So      HîST.    LITTÉRAIRE 

»  madame  Béatrix  eft  devenue  maîtreflô 
»  fouveraine  de  tout  ce  que  la  Com- 
»  mune  pofledoit  ;  elle  dk  que  fi  elle  ne 
»  le  rend  pas ,  û  y  aura  bien  du  fang, 
»  répandu» 

9  »  Toutes  leurs  forces  font  raffemblées» 
»  Elles  fortent  de  la  ville  ;  elles  font  mar* 
»  cher  le  chariot  qui  porte  leur  éten- 
»  dard  5  elles  s'arment  de  cuirafTes  &  de 
»  carquois.  Le  combat  commence.  O» 
»  ne  doute  pomt  que  Béatrix  ne  perde 
»  bientôt  toute  fa  gloire.  Mais  fuffent- 
»  elles  quatre  contre  une ,  elles  n'y  ga* 
»  gnèront  rien. 

»  Les  voilà  qmi  font  tendre  engins  y. 
»  trébuchets  &  mangonaux.  Elles  allu- 
»  ment  le  feu  grégeois ,  font  voler  des 
3>  dards,  fapent  les  murs  avec  des  béliers» 
3»  L'héroïna  aux  nobles  manières  ne  veut 
»  pas  fe  rendre, 

»  Elle,  monte  à  cheval ,  armée  de  fa 
»  feule  vaillance  ,  fans  ©uiralTe  ni  pour- 
n  point.  Elle  ie  précipite  dans  1^  mêléa^ 


DES  Troubadours.  22t 
*  portant  une  mort  certaine  à  quiconque 
»  fe  préfente.  Elle  ferre  fes  ennemies , 
»  les  frappe  impétueufement ,  les  met  en 
»  déroute.  La  vieille  Commune  eft  cont 
»  ternée.  Béatrix  les  pourfuit  jufques 
»  dans  leur  Troie  ,  &  les  y  enferme.  « 

Plus  de  tels  éloges  étoient  agréables 
à  la  princeffe ,  plus  les  envieux  du  trou- 
badour s'efforçoient  de  le  ruiner  dans 
fon  efprit.  On  connoit  la  perfide  adrefle 
des  courtifans  ,  pour  faifir  un  endroit 
foi&le  où  ils  puifTent  porter  le  coup  fataU 
La  vanité  domine  la  plupart  des  fem- 
mes,  &  qu€  ne  peut-^lle  pas  au  fein  dô 
la  cour  ?  C'eft  le  reffort  qu'ils  mirent  en 
jeu.  En  préfence  de  toutes  les  dames ,  ils 
dirent  à  Béatrix  :  »  Qui  eft  donc  ce 
»  Rambaud  de  Vaqueiras  ,  quoique  1© 
»  marquis  l'ait  fait  chevalier,  pour  aimer 
»  fi  haute  dame  quç  vous  êtes  ?  Sachez 
•c  que  cela  ne  fait  honneur  ni  à  vous  nî 
»  au  marquis  ?  a  Enfin  ,  félon  le  langage 
naïf  de  rhiftorien  provençal,  tant  médà^ 


'a22      HiST.    LITTiRAlRïr 

Yent  àt  côté  Gr  (ToMtre  ^  comme  font  fei 
méchantes  gens  j  que  madame  BéatriX' 
s'en  courrouça  contre  Ramhaud*  Et  quand^ 
il  la  prioit  cH amour  &*  lui  crioït  merci  > 
«I/e  rCentendoit  pi3int  fes  prières  :  au  con^ 
traire  j  lui  dïfoit  qu'il  devoit  porter  fou 
amour  à  d'autres  dames  qui  fujjènt  faites 
pour  lui  .^  ù' quelle  n  aur  oit  jamais  autrQ 
êhofe  à  lui  dire 

Le  bonheur  de  Vaquelras  fe  diffipe 
comme  un  fonge.  Un-  noir  chagrin  le. 
dévore.  Il  cefTe  de  chanter  Tamour;  & 
le  dépit  lui  diâre  ce  firvente  injurieux 
contre  le  beau  fexe  : 

»  Soyez  beau,  gentil,  généreux,  & 
g»  ne  foyez  pas  riche  :  toutes  vos  bonnes 
»  qualités  ne  vous  ferviront  de  rien>  .  •  • 
»  Mais  avec  de  l'argent ,  un  homme  de 
»  la  plus  vile  efpèce  ,  méchant,  puant,. 
»  fera  bien  venu  auprès  des  dames.  Elles 
30  me  feroient  toute  forte  de  careiTes  & 
a»  d'embrafTades  ,  que  je  ne  voudrois  aur- 
»  cun  commerce,  avec  ces  femmes,  fauf- 


REs  Troubadours.  28^ 
»  fes ,  que  Dieu  confonde. .  •  • .  Je  n'aî 
»  pas  les  femmes  en  haine  ;  &  qu'on  ne 
»•  croie  point  que  je  me  plaife  à  en  dire 
»  du  mal.  Je  foufFre  de  les  voir  prodL.- 
»  guer  leui*s  charmes  à  gens  qui  en  font 
»  indignes. . . . .  Auiïi  dès  que  je  pourrai 
»'forrir  de  leurs  mains ,  je  n'y  retournerai 
»  pas  de  fi  tôt.  ce 

Dans  quelques  autres  pièces,  le  troa-i^^ 
badour  fe  plaint  avec  amertume  de  rin^ 
fidélité  dont  il  accufe  fa  dame.  De  telles 
injures  paroilTent  impardonnables.  La 
réconciliation  fe  fit  néanmoins  avec  uns 
fîngulicre  facilité. 

A,  la  cour  du  marquis  Boniface  arri- 
vèrent deux  jongleurs  de  France  ,  qui 
jouoient  parfaitement  du  violon.Un  jour 
qu'ifs  exécutèrent  une  Jlampide  ^  dont 
tout  le  monde  fut  enchanté  ,  Vaquei- 
ras,  loin  de  partager  le  plaifir  com^ 
mun  ,  demeuroit  plongé: dans  la-triftefTe. 
30- Qu'avez-vous ,  feigneur  Rambaud ,  lui 
2? dit  Boniface?  Pourquoi  ne  pas  vou§ 


'284     HiST.    LITTÉRAIRE 

»  réjouir  à  entendre  de  jfî  beaux  airs ,  & 
»  à  voir  une  fi  belle  dame  qu'eft  ma 
»  fœur ,  la  plus  brave  du  monde  ,  &  qui 
»  vous  a  retenu  pour  fon  ferviteur?  a  — . 
Je  nai  pas  fujet  d'être  joyeux  ^  répon- 
dit-il féchement.  Le  marquis  en  favoic 
la  raifon.  Réfolu  de  lui  rendre  le  repos 
&  la  joie ,,  il  dit  à  fa  fœur  :  »  Pour  l'a-  ^ 
»mour  de  moi  &  de  toute  la  compa- 
»  gnie  ,  je  veux  que  vous  daigniez  prier 
»  Rambaud  de  s'égayer  pour  (amour  de  ' 
»  vous,  de  fe  réjouir  &  de  chanter  com- 
»  me  il  faifoit  auparavant.  «  On  voit  que 
la  galanterie  du  poète  n  étoit  point  de 
nature  à  exciter  les  foupçons.  La  dame 
fe  rendit  complaifante  aux  vœux  du 
marquis. 

Vaqueiras  ,  encore  plus  docile  aux 
ordres  de  fa  maîtreffe  ,  compofa  une 
chanfon  qu'elle  lui  avoit  demandée.  Les 
couplets  en  font  de  dix-huit  vers  ,  dont 
plufieurs  de  deux  fyllabes,  &  qui  riment 
tous ,  excepté  trois  >  en  a  muet»  On  lui 


DES  Troubadours.  283?) 
donne  le  nom  de  ftampide  ^  dont  il  ne 
refte  que  cet  exemple.  L'air  étoit  le 
même  qu'avoient  joué  les  jongleurs» 
Voici  la  fubftance  de  cette  chanfon  : 

33  Le  premier  de  mai  &  les  rians  apa- 
i3  nages  ne  peuvent  me  plaire  ,  tant  que 
»  je  ne  recevrai  point  de  votre  part  un 
3>  joyeux  meffager,  qui  faffe  mourir  de 
3>  rage  les  jaloux.  Ne  les  faites  pas  rire* 
»  je  vous  prie  ,  à  mes  dépens.  Je  ne  fur- 
33  vivrois  point  au  jour  funefte  que  je 
33  vous  aurois  perdue  ?  Mais  comment 
33  vous  perdre ,  fans  vous  avoir  ?  Je  n  ai 
»  jamais  fait  que  vous  aimer ,  vous  défî- 
33  rer  &  vous  craindre.  <c  II  fait  enfuite 
les  plus  grands  éloges  de  fon  Bel-cavalkrj^ 
&  lui  jure  l'amour  le  plus  ardent. 

Ces  aventures  précédèrent  Tan  1204; 
époque  ou  va  s'ouvrir  une  fcène  qui  in- 
térefTe  encore  davantage. 

Innocent  III ,  dont  nous  avons  ra- 
conté ailleurs  les  entreprifes  contre  lé 
malheureux  comte  de  Touloufe ,  faifoit 


'2t6     HiST.    LITTéRAIRS 
prêcher  en  France  une  croifade  contre 
Iqs  Turcs.  Le  comte  de  Champagne  en 
devoit  être  le  chef.  Il  m^ourut.  On  chai- 
fit  pour  lui  fuccéder  le  duc  de  Bourgo- 
gne &  le  comte  de  Bar  ;  mais  l'un  & 
l'autre  ayant  refufé ,  on  eut  recours  au 
marquis  de  Montferrat.  Frère  du  fameux 
•Conrad ,  qui ,  dans  les  c^roifades  précé- 
fientes,  étoit  devenu  prince  deTyr,  & 
avoit  été  proclamé  roi  de  Jérufalem  peu 
<de  jours  avant  fa  mort ,  Boniface  devoit 
être  porté  plus  qu'un  autre  à  cette  expé- 
dition. Il  accepta  le  commandement, 
pafTa  en  France  où  il  prit  la  croix  ,  & 
concerta  l'entreprife  avec  les  principaux 
^igneurs  du  pays. 

Le  troubadour  faifit  Foccafion  de  cé- 
lébrer fon  protedeur.  L'enthoufiafme 
des  croifades  femble  refpirer  dans  (a 
pièce  : 

»  On  peut  voir  maintenant  que  Dieu 
»  fe  plaît  à  récompenfer  les  bons.  Il  a 
^  élevé  la  gloire  du  marquis  de  Mont- 


»Es  Troubadours.  2Î7 
^  ferrât ,  il  haut  par  delTus  les  plus  bra- 
*  ves  ,  que  les  croifés  de  France  &  de 
»  Champagne  l'ont  d43mandé  au  ciel , 
»  comme  le  meilleur  de  tous  pour  recou- 
:ï>  vrer  le  fépulcre.  Ce  preux  marquis  , 
»  Dieu  lui  a  donné  de  courageux  vaf- 
35  faux ,  de  grandes  terres  ,  de  grandes 
»  richeffes ,  pour  lui  aifurer  plus  de  fuc- 
»  ces  •  •  « . 

»  Celui  qui  fit  Tair ,  le  ciel ,  la  terre  j 
aa  la  mer ,  le  chaud  ,  le  froid  ,  le  vent , 
»  la  pluie  de  le  tonnerre ,  veut  que  nous 
a»  pafîîons  tous  la  mer  à  fa  fuite  ;  comme 
ai. Gui,  Gafpard  &  Melchior  ^  allèrent  à 
»o  Bethléem ,  où  les  Turcs  nous  enlèvent 
V  plaines  &  montagnes  ,  fans  que  Dieu 
w  dife  un  mot. .  • .  Puiffe  S.  Nicolas  gui- 
>?  der  notre  âotte  !  Que  les  Champenois 
»  dreflent  leur  bannière.  Que  le  marquis 
«crie  Momferrat;  que  le  comte  Bau- 

*  Ceft  ainfî  qu'on  appeloit  alors  les  trois 
^ages* 


!288      HiST.    LITTÉRAIRE 
w  douin   crie   Flandre  ^.   Que  chacuJÎ 
»  frappe  fî  rudement  qu  il  brife  lances 
yy  &  épées.  Nous  aurons  bientôt  mis  les 

»>  Turcs  en  déroute Que  le  vail- 

M  lant  ro^  d'Efpagne  faffe  des  conquêtes 
»  fur  les  Maures ,  tandis  que  le  marquis 
>3  tiendra  la  campagne  &  fera  des  fiéges 
»  contre  le  foudan. 

»  Bel- cavalier,,  pour  qui  je  fais  de» 
>3  airs  &  des  paroles ,  je  ne  fais  Ci  pour 
»  vous  je  prendrai  ou  quitterai  la  croix. 
»>  Car  vous  me  plaifez  tant  quand  je 
5>  vous  vois!  &  je  fuis  il  affligé,  quand 
3>  je  ne  vous  vois  pas  !  « 

Rarement  l'amour  affoibliffoit  Tardeui: 
militaire ,  furtout  dans  les  occafions  de 
croifades  :  il  excitoit  plutôt  les  guerriers 
à  fe  montrer  dignes  de  leurs  dames  par 
de  grands  exploits.  Vaqueiras  fut  cepen- 


*  Baudouin ,  comte  de  Flandre  ,  étoit  un  des 
principaux  croiles.  Il  fut  élu  empereur ,  après 
la  prilè  de  Conflantinople. 

danr 


^ant  fâché,  félon  riiiflorien,  de  s'embar- 
quer avec  le  marquis.  Il  fouhaitoit  ref- 
ter  auprès  de  Béatrix  ;  &  il  ne  s'éloi- 
gna que  parce  qu  il  y  auroit  eu  de  la 
honte  à  refufer.  Du  refte,on  connoîtroit 
mal  le  cœur  humain ,  fi  Ton  croyoit  les 
héros  exemts  de  foibleffes. 

Cette  guerre  ,l"anâ:ifiée  par  les  erreurs 
du  fiècle,  déshonora  le  nom  chrétien  par 
la  prife  de  Conftantinople ,  au  lieu  de 
ruiner  la  puifTance  des  mufulmans.  Les 
croifés  partagèrent  en  1204  leurs  con- 
quêtes. Le  marquis  de  Montferrat  eut  le 
royaume  de  Salonique  &  l'île  de  Can- 
die. Il  enrichit  Rambaud  de  Vaqueiras  » 
qui  toujours  occupé  de  fa  belle  Béa- 
trix ,  chanta  ainfi  fes  regrets  défefpé- 
rans: 

»  Que  me  fervent  mes  conquêtes  ^ 
»>  mes  richeffes  &  ma  gloire  ?  Je  m'efti- 
»  mois  bien  plus  riche  ,  lorfqu'amant 
9»  fidelle  ,  j'étois  aimé.  Je  ne  connois 
m  d'autre  plaiGr  que  celui  d'amour.  Inu- 
Tome  I.  N 


2pO      HiST.    LIT  TER  AH  RE 

»3  tiîement  ai  -je  de  grands  biens  ,  dd 
33  grandes  terres.  Plus  ma  puillance  de 
»  ma  richeflfe  augmentent ,  plus  je  fens 
35  de  douleur  au  fond  de  i'ame ,  éloigné 
»  de  mon  Bel- ca\- aller,  ec 

Une  longue  pièce  très  curieu-fe ,  que 
Ton  va  lire  ,  donnera  cependant  lieu  de 
foupçonner  le  troubadour  d'avoir  eu 
peu  de  défintérelTement.  Il  vante  Tes  fer- 
vices  au  marquis,  en  homme  qui  folli- 
Cite  de  nouvelles  récompenfes.  L'éloge 
de  l'un  &  de  l'autre  efl:  tourné  d'une 
manière  fi  naïve,  &  revêtu  d'images  fi 
neuves  pour  nous ,  que  je  con-nois  peu 
de  morceaux  plus  dignes  de  cette  hit 
toire. 

33  Vaillant  marquis,  feigneurde  Mont- 
ai ferrât ,  je  remercie  Dieu  dont  vous 
33  avez  reçu  tant  d'honneur.  Car  nul 
«chrétien,  portant  couronne,  n'a  pluis 
33  conquis ,  plus  dépenfé  ,  plus  donné 
»  que  vous.  En  vous ,  j'ai  trouvé  un  bon 
??  feigneur ,  qui  pi'ainourri,  équipé,  élevé 


Î5ES  Troubadours.  2pt 
n  d'un  bas  état  allez  haut  ;  qui  de  riea 
93  m'a  fait  un  chevalier  prifé ,  agréé  en 
»  cour  &  loué  des  dames.  Je  vous  ai 
t»  fervi  de  bonne  foi  &  de  bon  cœur.  Ea 
*>  maints  bons  lieux  ,  j'ai  courtifé  les 
5>  dames  avec  vous.  J'ai  avec  vous  che- 
0*  vauché  en  maintes  guerres.  J'y  ai  per- 
»  du   &   gagné  ,    reçu   &    donné   des 

»  coups Je  vous  ai  aidé  à  conqué- 

»3  rir  des  empires  ,  royaumes ,  duchés  ^ 
»  terres  étrangères  ,  îles  &  comtés  ;  à 
»  prendre  des  princes  &  des  rois,  à  vain- 
aï  cre  chevaliers  armés ,  à  forcer  villes 
»  &  palais.  Avec  vous ,  j'ai  chafTé  1  em- 
»  pereur  de  Romanie ,  que  vous  avez 
»  dépouillé  pour  donner  l'empire  à  un 
ï>  autre '^  Et  fi  par  vous  je  n'étois  élevé 
»  en  grande  richeffe,  il  ne  paroîtroit  pas 
»  que  j*eufle  été  avec  vous ,  ni  que  je 

*^  L'empereur  de  Romanie  étoit  Alexis  Mur- 
zuphle.  Les  croises  donnèrent  l'empire  au  corn-» 
te  de  Flandre. 

Nij 


'S.^2      HiST.    LITTÉRAIRIÉ^ 

»>  VOUS  eufle  fervi.  Vous  favcz ,  £elgneui 
8>  marquis ,  que  c'eft  la  pure  vérité.  « 

3>  Quand  nous  aflaillions  autrefois 
»  Azaiilrigo  *,  quatfe  cents  chevaliers 
»  vous  pourfuivoient  à  force  d'éperons. 
»  Avec  dix  compagnons  feulement,  vous 
93  retournâtes  fur  eux  ;  &  ils  vous  crai*» 
03  gnirent  plus  qu^  la  grue  ne  craint  le 
«>  faucon.  J'allai  à  vous ,  que  vous  aviez 
^  grand  befoin  de  moi.  Nous  relevâmes 
S3  le  marquis  Albert  qu^on  avoit  défar- 
w  çonné.  J'ai  été  en  dures  prifons ,  pour 
53  vous  avoir  utilement  fervi  dans  vos 
9p  guerres.  Pour  vous  ,  j'ai  livré  beau- 
p>  coup  d'afïauts ,  brûlé  nombre  de  mai^- 
99  fons ,  fait  quantité  de  bons  coups.  Et 
p  vous  le  favez ,  je  n'en  ai  guère  été 
03  bien  payé.  A  Mefîîne,  je  vous  couvris 
!»  de  mon  manteau  :  je  vins  bien  à  pro- 

V* ■       '  "  '  -  '  -    I  ■■ 

'^  Nom  de  lieu  inconnu.  Le  marquis  Bonifacç 
iH-yolt  fôutenu  une  longue  guerre  contre  la  ville 
jd'Afti.  Notre  poète  fait ,  fans  doute ,  allufioq 
^ux  éyénemens  de  cette  guerre. 


Ï>ES    TkOUBAÛOURS-.     ^^^i 

^  pGS  au  eombat ,  dans  k  tems  que 
s>  vous  aviez  au  vifage  &  à  la  poitrine 
a»  carreaux  ,  lances  ,  Pïèches ,  épéès  & 
»  coutelas.  Et  quand  vous  prîtes  Ron- 
»  daiïb ,  Paterno ,  Palerme ,  Calatagiro  ^y 
»  &G  ;  je  fus  le  premier  fous  votre  bart- 
»  nière»  « 

o>  Puis  quand  vous  allâtes  à  la  croi-' 
»  fade ,  je  n'avois  point  envie ,  Dieu  m& 
»  le  pardonne,  de  palier  outre  mer.  Mais 
30  pour  me  rendre  à  vos  inftances ,  je^ 
»  pris  la  croix  &  fis  ma  confeflion  •...*! 
33  J'allai  fous  votre  étendard  vers  Bla-- 
»  querne  ^  "^^  ;  je  portai  des  armes  telles 
»  qu  un  Brabançon  ^  ^  ^,  Je  combattis  fut 


^  Après  la  mort  de  Tancrède  ,  dernier  ro* 
de  Sicile  ,  de  race  normande ,  l'empereur  Hen-- 
ri  VI  enleva  ce  royaume  au  fils  de  Tancrèdca^ 
"Le  marquis  deMontferrat  fèrvit  utilement  i'em.»T 
pereur  dans  cette  guerre, 

*  *  Palais  à  Conftantinople, 

***  Les  Brabançons  étoient  peiamment  ar-r 

Niij. 


i25?4      HiST.    LlTXéRAIRîS 

33  le  perron  au-deflbus  de  la  tour ,  &c  je 
»  fus  blefle  au  travers  de  mon  armure. 
©5  Je  combattis  fi  près  du  palais ,  que  le 
33  félon  empereur  grec  fut  abattu  ,  ce 
•9  méchant ,  qui  avoit  tué  fon  frère  en 
»  trahifon.  Quand  il  vit  la  fumée  &  la 
3>  flamme ,  les  murailles  percées  en  plu- 
»3  fieurs  endroits  -,  quand  il  vous  vit  dans 
30  la  campagne  combattre  à  outrance  , 
PD  gaiement  &  fans  vous  épargner,  (vous 
»  n'étiez  qu'un  contre  cent  ;  )  quand  il 
9>  vit  le  comte  de  Flandre,  les  François ^ 
3>  Bretons ,  Allemans ,  Lombards,  Bour- 
»  guignons ,  Efpagnols ,  Gafcons  <k  Pro- 
»  vençaux  ,  tous  en  bataille  ,  infanterie 
»  &  cavalerie  ;  cet  empereur ,  ayant  le 
33  cœur  aux  talons ,  Tes  vils  Grecs  fe  fau- 
»  vant  de  toutes  leurs  forces ,  fans  tour- 
93  ner  bride  pendant  plus  d'une  lieue  i 
»  nous  les  pourfuivîmes  comme  le  loup 
»  fait  l'agneau.  C'étoient  des  aiglons  Se 
3»  nous  des  autours.  L'empereur  s'enfuit 
»  à  la  dérobée ,  nous  laiflant  le  palais  de 


DES  Troubadours.  2pff 
ï»  Bucaléon  * ,  &  fa  fille  fi  gentille.  Vous 
»  favez ,  &  tous  ceux  qui  font  avec  vous 
»  le  favent ,  que  je  ne  dis  pas  un  mot  que 
»  de  vrai.  J'ajoute  que  votre  renommée 
»  s'eft  tellement  accrue  par  mes  vers  & 
»  mes  chanfons  ,  qu'elle  ira  jufqu'à  la 
»  dernière  poftérité.  Lorfque  bon  vaflal 
3>fert  un  bon  feigneur,  il  lui  en  revient 
33  honneur  &  récompenfe.C'eft  pourquoi 
»  j'attends  de  vous  bon  profit  &  bons 
>3  préfens.  ec 

'  33  Seigneur  marquis  ,  je  veux  vous 
4>  rappeler  tous  les  hauts  faits  de  vos 
»  premières  campagnes.  Donner  des  lé- 
sa çons  efî:  notre  devoir  ;  &  les  faits  écla-^ 
i3  tans  de  votre  jeuneffe  doivent  fervic 
»  d  mftrudion  à  ceux,  qui  voudront  en- 
»  trer  dans  le  chemin  de  la  gloire.  Votre 
»  bravoure  vous  éleva  tant ,  qu'on  vous 
33  loua  comme  feigneur,  &  m^oi ,  comme 
»  bachelier.  «  ^ 

*  Palais  de  Coniîantinople ,  félon  Ducange, 


Ni 


IV 


£p5      HiST.   LiTTéKAlRB 

w  Souvenez -VOUS  de  mon  attache* 
»  ment  pafle  ,  des  grandes  adions  que 
aï  nous  fîmes  fur  mer  ,  lorfqu'au  milieu 
3>  du  fouper ,  vous  enlevâtes  du  plus  fort 
w  retranchement ,  au  marquis  Malafpina, 
»  la  dame  Soldina  :  vous  la  donnâtes  à 
»  Poncet  d'Aquilane  ,  qui  étoit  au  lit 
w>  malade  d'amour  pour  elle.  Qu'il  voua 
93  fouvienne  du  jongleur  Aimonet ,  qui 
33  vous  apporta  des  nouvelles  de  Jaco- 
»3  bina,  qu'on  vouloit  emmener  en  Sar- 
»  daigne  pour  la  marier  malgré  elle  : 
M  qu'il  vous  fouvienne  comme  elle  voua 
>3  embraffa  en  prenant  congé,  de  vous , 
>3  &  vous  priant  d'une  manière  fi  tou- 
55  chante  de  la  défendre  contre  l'injudice 
»  de  fon  oncle.  Vous  fîtes  monter  à  che- 
33  val  cinq  écuyers ,  des  meilleurs.  Nous 
»  courûmes  la  nuit ,  après  fouper  ;  moi- 
3»s>  même  je  l'enlevai  du  parc ,  &  tout  le 
33  monde  pouffa  de  grands  cris.  Des  fan-» 
38  taffuis  &  des  cavaliers  nous  pourfuivL- 
»  rent  >  nous  prîmes  auâîtôt  le  parti  de, 


us  s  Troubadours.  ^^«7, 
î^nous  fauver.  Nous  pendons  être  horS 
3ï  de  péril ,  quand  nous  voilà  attaques^ 
»>  par  eeux  de  Pife.  Voyant  tant  de  che- 
»  valiers  nous  ferrer  de  près,  tant  d'écus^ 
«  briller ,  tant  de  bannières  voltiger  am 
3>  vent;  il  ne  faut  pas  demander  fi  nous"- 
3>  eûmes  peur.  Nous  nous  cachâmes  en.- 
»  tre  Albergue  &  Final  Là  nous  enten-: 
w  dîmes  de  toutes  parts  fonner  cornets 
»  &  clairons  ,  &.  crier  maints  fignaux» 
»  Nous  reftâmes  deux  jours  fans  boire 
35  nimanger.  Nous  en  allant  le  troifièm^s 
»  jour ,  nous  rencontrâmes  au  pafTag© 
«  douze  voleurs  ;  &  nous  ne  faviong- 
»  quel  parti  prendre  :  car  on  ne  pou  voie 
»  les  attaquer  à  cheval.  J'allai  contre  eux 
3>  à  çied.  Je  reçus  un  coup  de  lance  5, 
>î  mais  j'en  bleiTai  trois  ou  quatre ,  8c 
»  leur  fis  tourner  le.  dos  à  tous.  Mes  com«- 
«  pagnons  me  joignirait  ;  nous  forçâ-- 
»  mes  les  voleurs  d'abandonner  le  paÊ 
»  fage  ;  &  alors  vous  pûtes  paflêr  ^m 
33  furetét  €5. 


2^Ê     HlST.    LITTÉRAIRE^ 

3i  II  vous  fouvient  fans  doute  comme 
»  nous  dînâmes  gaiement ,  quoique  nous 
9>  euilions  peu  à  manger ,  n* ayant  qu'un 
5>  feul  pain  ,  &  rien  à  boire.  Le  foir  nous 
35  arrivâmes  à  Nice  chez  Puiclair.^Il 
*  nous  reçut  avec  tant  de  joie  /que  fî 
T>  vous  eufîiez  voulu  ,  il  vous  auroit  fait 
»  coucher  avec  fa  fille  Aiglete ,.  au  beau 
33  vifage.  Vous  le  matin ,  comme  boit^ 
»  feigneur  &  brave  baron ,  vous  donna- 
3>  tes  en  mariage  Aigîete  à  Gui  Adhé- 
ra mar  de  Monteil  ;  vous  donnâtes  de 
»  même  à  Anfelme  Jacobina ,  &  lui  fîtes 
3>  recouvrer  fon  comté  de  Vintimille,  en 
w  dépit  de  fon  oncle  qui  l'en  vouloir 
»  dépouiller,  ce 

33  Si  f  entreprenols ,  feigneur ,  de  ra- 
30  conter  toutes  vos  grandes  actions  , 
33  dont  je  fus  témoin  ,  nous  pourrions 
»  être  ennuyés  Tun  &  l'autre ,  moi  de 
>3  dire ,  &  vous  d'entendre.  Plus  de  cent 
oi  pucelles  vous  ai-je  vu  marier  à  des 
»  comtes ,  à  des  marquis ,  &:  à  des  ba-: 


DES  Troubadour?,  spp 
»3  rons  de  haut  rang  ,  fans  que  jamais 
»>  jeuneife  vous  fît  pécher  avec  aucune^ 
»  Plus  de  cent  chevaliers  vous  ai-je  vu 
»  établir  par  don  de  fief,  &  cent  autres 
»  pareillement  détruire  &  ruiner;  éle»^ 
s»  vant  les  bons,  abaiffant  les  faux  &  les 
»  mauvais.  Tant  de  veuves  Se  tant  d'or- 
»  phelins  vous  ai-je  vu  confoler  ,  8c 
»  tant  de  malheureux  fecourir  ,  quiîs 
»  devroient  vous  mener  en  paradis ,  fi 
»  par  merci  on  y  peut  entrer.  Jamais 
»  homme  digne  de  grâce  ne  fut  refufé;^ 
»  quand  il  vous  la  demanda.  Et  pour 
»  dire  vrai ,  Alexandre  vous  laifTa  ,  feî— 
»gneur,  fa  généro(îté  ;  Roland  ,  le  dou:- 
33  zième  pair ,  fon  courage  ;  &  le  preux 
»  Berard  ,  fa  galanterie  &  fon  bea\* 
»  parler.  Dans  votre  aimable  couf.^ 
30  régnent  toutes  les  vertus  ,  la  magni-^ 
w>  ficence  des  habits  &  la  bonté  des 
»  armes,  les  trompettes  ,  les  jeux ,  les; 
»  violons  8c  les  chanfons.  Etjr.mais  ne 
»vous  plut  portier,  q^uand  vous  étiez  « 

Kvi 


200      HrST.   LITTÉRAIRE 

aï  table ,  comme  en  ont  les  riches  ava^ 
»  ricieux.  ce 

3>  Je  puis  me  vanter,  feigneur,  que 
»  j'ai  fu  me  bien  conduire  dans  votre 
»  cour,  donner,  fervir,  être  complaifant 
»3  &  difcret.  Je  n'ofFenfai  jamais  perfon* 
»  ne;  &  nul  ne  peut  me;  reprocher  que 
»>  jamais  en  guerre  je  voulufle  m'éloi- 
>î  gner  de  vous  ,  au  que  j'aie  craint  la 
:»>  mort,  tant  qu'il  s'agiflbit  de  travailler 
55  pour  votre  gloire.  Tout  le  détail  de 
=>  votre  vie  m'étant  connu ,  vous  devez 
»  me  faire  plus  de  bien  qu'à  tout  autre* 
a»  Et  cela  eft  julle ,  feigneur  marquisv- 
33  Vous  trouverez  en  mol  témoin ,  cher 
35  valier  &  jongleur.  « 

Un  ledeur  attentif  peut  faire  beau^ 
coup  de  réHexions  fur  ce  morceau.  Il  y 
©bfervera ,  outre.  les  traits  qui  caradéri* 
fent  les  anciennes  mœurs ,  autant  d'à-- 
dreffe  que  de.  fimplicité.  L'éloge  du 
marquis  rend  excufable  celui  du  trouba- 
dour. Rarement  oferoit-on  aujourd'hui 


teES  TRaUBADOURS'.  3of 
îc  louer  foi-méme  de  la  forte ,  quancf 
même  on  le  pourroit  avec  juftice.  Mais 
on  ramperoit  davantage ,  on  demande^ 
roit  avec  baflefTe  :  &  je  doute  qu'on  en 
fut  plus  digne  de,  faveur.  Ceft  ainfi  qu« 
dans  Homère ,  les  héros  vantent  leurs 
adions,  leur  mérite,  de  s'en  font  un  titre 
pour  demander  ce  qu'ils  fe  croient  dû» 

Le  marquis  de  Montferrat  mourut 
€n  I207,  d^^s  un  combat  contre  les 
Turcs  y  laiîTant  le  Montferrat  à  Guillau- 
me fon  fils  aîné,  &  le  royaume  de  Salo* 
nique  ,  à  Démétrius  fon  cadet.  Nous; 
ignorons  fiRambauddeVaqueiras  mou- 
rut  avant  ou  après  luii 

Dans  une  chanfon  de  ce.poëte  ^  où  il 
fc  plaint  des  rigueurs  de  fa  maîtreife,  ]^ 
trouve  un  couplet  remarquable: 

»  Le  jour  qu'amour  fit  choix  de  nous 
33  deux,  votre  beauté  m'infpira  la  fierté 
?»  du  paonîorfqu  ilcontempleles  couleurs 
M  de  fon  plumage ,  &  que  tout  orgueil 
»  kux  il  grimpe  au  haut  àQs  murs  ;  ill^ 


502  HîST.  LITTÈRAÎR^ 
»  conferve  cette  fierté ,  jufqu'à  ce  qire; 
3»  baiffant  la  tête ,  il  voie  fes  pieds.  Ainfi 
»  les  doux  fembîans  de  ma  dame  m'en-" 
»  fient  de  vanité  &  de  joie ,  jufqu'à  ce 
3>  qu  elle  me  falTe  la  guerre  par  un  non»  c^ 


I^Es  Troubadouks.  5031 

X  X  V. 

LE  DAUPHIN  D'AUVEPvGNE 
&  L'ÉVÊQUE  DE  CLERMONT. 

JL/'gu  eft  venu  le  titre  de  Dauphin  i 
&  comment  de  la  maifon  de  Vienne 
s'eft-il  tranfmiR  à  celle  d'Auvergne  ?  Ces 
quellions  intéreiTent  peu  l'hiftoire  de^ 
troubadours  ;  mais  la  nature  de  notre 
ouvrage  nous  permet  de  les  éclaircir  er? 
peu  de  mots. 

Les  tournois  ,  où  chaque  feigneujf 
portoit  fur  fon  écu  une  marque  diftinc- 
tive,  donnèrent  lieu  probablement  aue 
titre  dont  il  s'agit.  Un  eom.te  d'Alboi* 
avoit  pris  un  dauphin  pour  emblème.  II 
fe  fignala  dans  les  tournois.  On  vantoic 
le  chevalier  du  dauphin.  L'ufage  préva-* 
lut  bientôt  de  l'appeler  fimplement  le 
Dauphin  ;  &  ce  nom  célèbre  devint  um 
titre  de  dignité  pour  fes  defcendans».  H 


504  îîlST.  LÎTTÉKAIRS: 
paiïk  dans  la  maifon  d'Auvergne,  felorr 
Balufe  &  Charier"*'',  par  une  fille  de  Guî- 
fues  III,  comte' d'Albon&  de  Viennev 
qui  époufa  Guillaume. VU,  comte  d'Aa- 
vergne.  Celui-ci  ayant  été  dépolTéda 
contre  Te  di*oit  dé  repréfentation  ,  par 
Guillaume  VIII,  fon  oncle.,  n'eut  qu'un. 
apaiTiage  confidérable ,  qu'il  tranfmit  à  fa 
poftérité  ;  fon  fils  porta  le  premier  la 
nom  de  Dauphin,  &  ce  titre  nouveau: 
diftingua  fa  branche  de  celle  de.  Guil-r 
laumeVIII. 

Le  Dauphin  d'Auvergne: 
fiffi  le  même  troubadour  dont  nous  avons- 
déjà  parlé,  dans  l'article  de  Richard,  roB 
d'Angleterre,  Oh  a  vu  leurs  querelles^ 
&  les  pièces  qu!ils  écrivirent  l'un  contrei 
l'autre.  Nos  manufcrits  nous  fourniffentr 
d'autres  faits  &  d'autres  morceaux  cur 
rieux.. 

*  Balufe  ,  Hiff.  £duya^ne  ,•  Charier ,  Wj% 


DES    TrOUB'ADOURS.     JOj^ 

Ils  repréfentent  k  dauphin  comme  un 
chevalier  accompli  ;  le  meilleur  en  armes 
&  en  amour  ;  le  plus  courtois ,  le  plus 
fenfé;  qui  fut  le  mieux  compofer  des  fir- 
ventes,  des  couplets,  des  airs  Se  des  ten- 
fons  ;  qui  parloit  enfin  avec  le  plus  de 
jugement  &  de  grâce.  Émule  &  protec- 
teur des  pactes,  ils  les  attiroit  en  foule 
auprès  de  lui ,  les  honoroit,  lercombloit 
de  biens.  Hugues  Brunet,  Pierre  d'Au- 
vergne &  Perdigon  eurent  beaucoup  de 
part  à  fes  faveurs. 

La  fageffe  que  lui  attribue  l'hiftorien 
provençal  ,  ne  s'accorde  ni  av«c.  uns 
prodigalité  ruineufe ,  ni  avec  une  injufte 
rapacité.  Cependant,  après  avoir  perdu 
en  profufions  plus  de  îa  moitié  de  fes 
biens,  il  en  recouvra  ou  en  amaffa,  dic-on, 
davantage  par  fon  adrelTe  &  fon  avarice* 
La  magnificence  dont  il  s'étoit  fait  trop 
d'honneur ,  le  eonduifit  à  un  excès  dé5 ho-, 
porant:  car  les  mœurs  d'alors  flétriffoientj, 
iurtout  Ta  varice,  ^  fembloient  mtttse- 


5o5      HiST.    LITTéRArRff 

îa  prodigalité  la  plus  folle  au  premlet 
rang  des  vertus. 

Voici  ,  félon  dos  manuferits  ,  une^ 
preuve  de  la  lé/rne  de  ce  Prince.  Il  étolt 
amoureux  d'une  dame  nommée  Marina  , 
qui  ayant  demandé  un  jour  au  bailli  de 
fon  amant,  du  lard  pour  fricalTer  des 
œufs  ,  ne  reçut  que  la  moitié  d'un  jam- 
bon. CrSt  la  matière  d'une  violente  in- 
vective. 

L'évêque  de  Clermont  ,  frère  du 
comte  Gui  coufln  du  dauphin  j  génie 
fatîrique  de  turbulent ,  fit  un  couplet 
pour  relever  ce  trait  de  léfine  avec  ai- 
greur. Le  dauphin ,  bîeiTé  au  vif,  fe  ven- 
gea en  poëte  furieux.  Il  chanfonna  l'é- 
vêque à  fon  tour  ,  lui  reprochant  (es 
amours  avec  une  femme ,  dont  il  Taccufe 
d*avoir  fait  affailiner  le  mari,  &  ajou- 
tant que ,  s^il  n'étoit  retenu  par  d'autres 
motifs ,  il  îueroit  volontiers  un  évêque 
.extravagant. 

Quelque  nouvelle  fatire  du  prélat  prcn 


DES  Troubadours,  jo^f 
«Juifît  le  même  effet  que  la  première.  Le 
dauphin  ripofta  par  un  fîrvente  terrible  , 
où  il  lui  reproche  de  refufer  la  fépul- 
ture  à  fes  meilleurs  amis,  fi  on  ne  le  paye 
graffement  ;  d'exiger  des  riches  mille  fous 
pour  une  bière ,  &  d'employer  le  tribut 
qu'il  lève  fur  les  morts  à  prolonger  la 
guerre  contre  le  roi.  Il  prie  Dieu  de  le 
haïr  ,  autant  que  Tévêque  aime  l'Angle- 
terre. C'eft  par  des  trahifons  qu'il  a  re- 
connu, ajoute-t-il,  les  bontés  du  roi  de 
France ,  qui  lui  avoit  promis  de  le  tirer 
de  l'état  de  frère  religieux  "* ,  pour  l'é- 
lever en  dignité.  Eft-il  étonnant  qu'il 
manque  aux  rois  &  aux  feigneurs  ,  puif^ 
qu  il^  manque  à  Dieu  &  à  fa  profeflTion? 
L'envoi  porte  que  le  prélat  médit  de  lui, 
tandis  que  lui  il  refpede  le  caractère  du 
prélat;  fans  quoi  il  diroit  tant  de  chofes , 
quon  le  dépouilleroit  de  fon  évêché^ 
Quel  refpeâ:  pour  le  caraétère  épifcopalt 


*  Il  étQÏt  chanoine  d*i^utim. 


508     HiST.    LlTTéaAïïlE 

Il  affuroit  au  commencement  de  ïé 
pièce ,  qu'il  attendolr  impatiemment  le 
légat,  pour  faire  dépofer  1  evêque.  Dans 
rivrelTe  de  la  paillon  ,  rien  n'efl  plus» 
facile  que  de  fe  démentir  foi-même. 

Du  refte  ,  Robert  évêque  de  Cler- 
mont ,  méritoit  par  fa  conduite  de  très- 
grands  reproches.  Brouillé  avec  fon  frère 
le  comte  Gui ,  vraifemblablement  paixe 
que  ce  dernier  avoit  abandonné  le  roL 
d'Angleterre  pour  fervir  Pfiilippe.-Au-- 
gufte ,  il  faccagea  les  terres  ,  &  ne  man- 
qua pas  d'y  lancer  un  interdit  général  ^ 
plus  funefte  fouvent  qm  tes  armes.  Le 
comte  recourut  au  pape  Innocent  IIL 
L'archevêque  de  Narbonne  eut  commit- 
lion  de  lui  rendre  jiiftice.  Après  une- 
courte  réconciliation  en  1 15)5) ,  les  ani- 
înofités  &  les  violences  fe  ranimèrent 
entre  les  deux  frères.  Le  pape  &  Phi*^ 
lîppe- Augufte ,  avec  toute  leur  autorité» 
purent  peine  à  en  arrêter  le  cours. 
Nous  avons  deux  autres  pièces  dci 


OT.S  TROlTBABÔtrRS.     JO^ 

j^rélat  contre fon  frère.  Dans  lune  adref- 

fée  au  tro  jbadour  Pierre  de  Maenzac ,  il 

iiit  que  tout  le  inonde  feroit  perdu ,  fi 

le  pouvoir  du  comte  égaîoit  fon  envie 

de  cuire.  »  Je  ne  fais  combien  de  fots  3c 

w  d^ignorans  ,  ajoute- t-il  à  la  fin ,  me  di- 

*»  fent  des  folies.  Et  fi  1^  bon  roi  Philippe 

»  ne  s'en  mêloit ,  tel  chante  contre  moi  ^ 

p  qui  en  pleureroit  bien.  « 

Dans  la  féconde  :  »  Le  comte  veut 
<&  enfeigner  à  un  évêque  â  donner  des 
»  bénédiâiioiîs.  Il  feroit  mieux  d'appren- 
»  dre  lui-même  à  jouter  dan5  un  tour- 
»  noi  :  car  je  ne  crois  pas  qu'il  en  ait 
«>  jamais  vu  aucun  • .  •  •  Plût  à  Dieu  que  je 
»  vécuffe  en  honneur,  jufqu'àce  qu'il  fur* 
»  palTe  Roland  en  bravoure.  « 

Revenons  au  dauphin  d'Auvergne.  Il 
fembloit  né  pour  les  querelles  :  il  en  eut 
une  honteufe  avec  Pierre  Pélifîier ,  bour- 
geois de  la  vicomte  de  Turenne ,  dont 
ilîiftorien  provençal  vante  le  courage  i 
la  libéralité  &  la  courtoifie.  Ce  bour-f 


5IO  îIîST.  LïTTill  AIRE 
^eois  acquit  une  confîdération  au-delTus 
de  Ton  état;  vrai  phénomène  dans  les 
iiècles  ail  le  peuple  n'avoit  guère  que 
.raviliffement  en  partage.  Le  vicomte  de 
Turenne  le  fit  bailli  de  toutes  fes  terres. 
Cétoit  un  emploi  confidérable ,  exercé 
ordinairement  par  les  nobles.  Le  bailli 
^iTembloit  les  milices  du  reffort ,  publioit 
les  ordres  du  feigneur,  en  pourfuivoit 
Texécution  ,  faifoit  la  recette  c  e  tous  les 
idroits  du  domaine  ,  pafToit  inveftiturç 
^ux  acquéreurs,  leur  faifoit  rendre  hom:: 
ïnage ,  &c.  Il  gouvernoit  comme  un 
îniniftre. 

Le  dauphin  d'Auvergne ,  -alors  amou- 
reux de  la  fille  du  vicomte ,  avoit  befoin 
des  fervices  de  Péliflîer.  Il  le  trouva  pré- 
venant &  généreux:  il  empruntoit  de  lui, 
lorfqu'il  venoit  voir  fa  maîtrefle  ;  mais 
empruntoit  fans  reftituer.  Péliflîer  de- 
inanda  enfin  l'argent  qui  lui  étoit  dû. 
Le  dauphin  affecla  de  méconnoître  (es 
Services,  &  cefla  de  fréquenter  la  maifoa 


DES  Troubadours.    211^ 
ïlu  vicomte ,  fans  doute  pour  n'avoir  pas  , 
à  rougir  de  fes  dettes  ou  à  les  payer* 
Ceft  ce  que  lui  reproche  le  bailli  dans 
tin  couplet,  en  ces  termes: 

»  Je  mande  de  ordonne  au  dauphin 
»  de  ne  quitter  fa  maifon ,  &  d  y  manger 
»  beaucoup  ,  de  peur  qu'il  ne  maigrifTe. 
»  Perfonne  ne  fait  manquer  plus  indigne- 
»  ment  à.  un  ami.  Quand  il  a  eu  tiré  in- 
y>  tércts  Se  capital ,  les  meffagers  &  les 
»  couriers  ont  ceffé  d'aller  ;  plus  de  let- 
»  très  ni  de  billets  depuis  long-tems.  On 
?»  ne  tint  jamais  plus  mal  fes  promefles. 
7>  Mais  il  eft  jeune  ;  il  fe  corrigera.  « 

Une  réponfe  groflîère  du  dauphin  fut 
tout  le  fruit  de  cette  chanfon.  Il  répliqua 
ainfi: 

»  Vilain  courtois,  (pour  lui  reprocher 
fa  naififance  &  fes  airs  de  noblelTe  ,  ) 
»  vilain  courtois,  après  avoir  dépenfé  en 
»  folies  &  en  débauches  ce  que  vous  a 
7>  laiffé  votre  père  ,  croyez-vous  donc 
»  q[ue  4^  vous  enrichirai  de  mon  bien  ^ 


$12  HiST.  LITTiRAlRÉ 
»  en  dépit  de  Dieu  qui  vous  fit  un  foii 
»  de  nature  ?  Par  ma  foi ,  je  vous  jure 
»  que  vous  n'aurez  rien  de  moi.  Aller 
»  demander  l'aumône  comme  un  pèlerin. 
»  Demandez-la  en  aveugle  ,  Se  cliantez 
»  contre  ceux  qui  vous  la  refufent.  « 

Ce  ton  de  grofîîèreté ,  fi  propre  à 
faire  fentir  combien  la  politefTe  a  changé 
les  mœurs  ,  fe  trouve  encore  plus  cho- 
quant dans  deux  fatires  du  dauphin  con- 
tre des  jongleurs.  On  n  en  fupporteroit 
pas  même  l'extrait. 

Le  dauphin  d'Auvergne  mourut  en 
[f  234,  ainfi  que  Tévêque  de  Clermont. 
devenu  archevêque  de  Lyon  en  122J» 
Noftradamus  ne  les  a  connus  ni  l'un  ni 
ïautre* 


XXYI. 


bEs  Tkoubadours.    5:13; 


XXVI. 
BERTRAND  DE  LA  TOUR. 

U  N  couplet  du  dauphin  d'Auvergne 
contre  BEiiTiiAND  de  laTour, 
&  fa  réponfe  au  dauphin  ,  font  toute  la 
matière  de  cet  article.  Ce  font  des  repro- 
ches mutuels  fur  leur  façon  de  vivre. 

Le  premier  reproche  au  fécond  , 
qu ayant  été  riche,  puilTant,  valeureux, 
eftimé  ,  &  ayant  voyagé  loin  de  fon 
pays,  il  fe  renferme  dans  fon  château  , 
avec  fes  autours  &  fes  faucons  ;  &  que , 
lorfqu  il  a  vingt  perfonnes  chez  lui ,  il 
croit  tenir  la  fête  de  Noël  ou  de  Pâques. 

Bertrand  répond ,  qu'il  auroit  mau- 
vaife  grâce  de  vivre  d'une  autre  maniè- 
re ,  tandis  que  le  dauphin  lui  donne 
r.exemple  d'une  vie  encore  plus  retirée  ; 
fuivant  le  proverbe.  Tel  eji  k  maître ,  td 
doit  être  le  valet. 

Tome  L  O 


5T4      HrST.     LITTÉRAIRE 

Il  réCuite  de  là  que  Bertrand  étolt  au 
fervice  du  dauphin  ,  &  qu'il  cefTa  de 
vivre  magnifiquement,  lorfque  celui-ci 
paiTa  de  la  prodigalité  à  Tavarice  qu'on 
lui  reprochoit.  Nos  manufcrits  donnent 
à  entendre  combien  cette  vie  privée  étoit 
honteufe  dans  l'opinion  du  temps  ;  car 
ils  obfervent  que  le  premier  couplet  fut 
fait  lorfque  Bertrand  eut  quitté  valeur  &•, 
générojîté. 


©ES  Troubadours.    315* 

XXVII. 
DEUDES  DE  PRADES. 

LJ  EUDESDE  Prades,  aliiiî  nom- 
mé du  lieu  de  fa  nai{rance,en  Rouergue, 
fut  chanoine  de  Maguelone.  Homme 
fage ,  fpiritueî ,  lettré  &  compofant  bien , 
félon  nos  hiftoires  manufcrites,  il  eut  ce- 
pendant peu  de  fuccès  dans  le  monde  ; 
fes  chanfons  y  furent  mal  accueillies , 
^  parce  qu'elles  n'étoient  point  infpirées 
par  Tamour. 

Que  veut  dire  fhiftorien  provençal? 
Une  vingtaine  de  pièces  qui  nous  reftent 
de  ce  troubadour,  font  pleines  de  galan- 
terie &  de  fentimens  amoureux  ;  écrites 
d'ailleurs  avec  plus  d'élégance  que  bien 
d'autres ,  dont  les  auteurs  eurent  de  la 
réputation.  Deudes  apparemment  vécut 
loin  des  cours ,  de  ce  théâtre  où  les  ta- 
lens  poétiques  allaient  chercher  &  la 

Oij 


'^l6      HiST.    LITTÉRAIRE 

gloire  &  la  fortune.  Aujourd'hui  mémei 
Je  talent  refte  quelquefois  dans  Tobicu- 
rité ,  s  il  n'a  point  l'art  de  fe  produire. 
Rien  alors  ne  fuppléoit  à  cet  art  ;  ni 
Timprimerie ,  qui  répand  au  loin  les  ou- 
vrages ,  ni  le  goût  des  lettres ,  qui  excite 
la  curioiité  des  ledeurs. 

On  jugera  par  les  pièces  fui  van  tes , 
de  la  critique  de  l'hiftorien  &  du  mérite 
de  notre  poëte. 

»  Avec  le  doux  printems  qui  renaît , 
»  je  veux  faire  une  chanfon  nouvelle.  La 
»  joie  d'un  nouvel  amour  m'y  invite.  De 
33  cette  première  joie  vient  l'efpérance 
»  d'une  plus  grande.  Si  je  ne  l'obtiens 
»  pas ,  ce  ne  fera  point  ma  faute.  Mais 
?>  toujours  j'implorerai  celle  que  j'aime , 
30  toujours  j'adreOTerai  mes  vœux  vers  le 
3>  pays  qu'elle  habite. 

»  L'efpérance  me  paroît  fi  belle ,  que 
»  j'y  trouve  la  plus  heureufe  pofTeffion. 
30, Content  par  le  feul  elpoir,  que  je  ferai 
»  heureux  fi,m'appelant  mon  doux  ami, 


DES  Troubadours.  517, 
»  elle  me  dit  jamais  :  Je  veux  que  pour  moi 
»  vous  vous  tmiei  en  joie ,  Gr  que  nulle 
»  crainte  ne  détourne  votre  cœur  de  m^ai'i 
»  mer/ 

»  Ceft  ce  qui  me  plairoit  bien  à  en- 
»  tendre  ;  mais  cela  ne  peut  être ,  je  le 
»  fais.  Une  dame  ne  dit  point  ce  qu'elle 
»  fouhaite..  Plus  elle  veut  en  amour,  plus 
»  elle  le  cache  par  honneur  ;  plus  elle 
»  défire  fon  ami ,  plus  elle  s'en  fait  prier. 
«Mais  un  beau  femblant  vaut  mieux 
»  que  tout  ce  qu'elle  pourroit  dire. 

»  Qui  fe  connoit  en  amour  peut  bien 
»  juger  qu'un  beau  femblant,  qu'un  doux 
»  foupir  ne  font  point  melfagers  de  refus, 
»  Mais  celui-là  veut  être  refufé ,  qui  de- 
»  mande  ce  qu'il  pofTede.  Aulîi  je  con- 
»  fellie  à  tout  amant  véritable ,  de  faire 
»  fes  demandes  en  prenant.  « 

Il  appuie  trop  fur  cette  penfée  ,  que 
fon  état  du  moins  auroit  dû  lui  inter- 
dire. Voici  l'envoi  : 

2  Chanfon  ,  va-t-en  &  ne  t'arrête 

Piij 


5l8       HiST.    LITTÉRAIRE 

»  point;  vaten  à  Arles,  où  habite  la 
»  proueffe  même.  Le  feigneur  de  cette 
»  v.ile  te  protégera  contre  la  perfide  ra- 
»  C3  des  méchans.  Si  tu  veux  profpérer 
»  dans  les  bonnes  cours ,  fais-toi  amie 
»  des  deux  frères  Roquefeuille ,  en  qui 
»  réfide  mérite  &  vertu.  « 

Les  villes  d'Arles,  d'Avignon  &  de 
Marfeiile ,  profitant  de  l'anarchie  que  la 
minorité  du  comte  Raimond  Bcrenger 
occafionnoit  en  Provence ,  s'étoient  éri- 
gées  en  républiques  au  commencement 
du  treizième  fiècle.  Un  podefta  choifi 
par  le  peuple  gouvernoit  Arles.  Guil- 
laume Obriac  le  fut  en  1 2 1 3 .  Cefb  pro- 
bablement le  feigneur  dont  il  s'agit. 
Quant  aux  frères  de  Roquefeuille  ,  ils 
polfédoient  le  château  de  ce  nom  dans 
le  diocèfe  de  Nîmes. 

Une  autre  chanfon  du  chanoine  trou^ 
badour  annonce  un  libertinage  ,  qui 
pouvoit  contribuer  au  peu  de  fuccès  de 
fes  pièces  :  car  fi  le  clergé  méprifoit  im- 


DES  Troubadours.  31P 
punément  les  bienféances  ,  on  ne  per- 
mettoit  guère  de  profaner  les  idées  fu- 
blimes  de  l'amour,  tel  que  la  chevalerie 
fe  le  figuroic. 

Quoiqu'il  foit  amoureux ,  dit- il ,  d'une 
dame  belle  &  aimable,  il  eft  encore  aimé 
d'une  pucelle,  (on  donnoit  ce  nom  aux 
femmes  d'un  état  médiocre,)  3c  quand 
il  trouve  une  fille  de  joie  ,  il  s'en  amufe. 
Son  amour  n'en  eft  pas  moins  courtois , 
pour  être  ainiî  partagé.  Après  ce  début, 
il  parle  fort  librement  de  la  manière 
dont  il  fe  comporte  avec  elles  ,  félon 
leur  différent  état.  La  ga-anterie  éroit 
pour  les  dames ,  la  familiarité  pour  les 
bourgeoifes  ,  les  filles  de  joie  étoient 
traitées  comme  aujourd'hui.  On  le  voit 
par  les  tableaux  du  poète.  Il  dit  au  fujet 
de  la  dame  :  »  Il  n'y  a  point  d'amour  ,^ 
»  où  règne  l'intérêt ,  ni  avec  une  per- 
»  fonne  qui  aime  les  préfens ,  &  s'eftime 
»  heureufe  ,  lorfqu'clle  a  tiré  de  fou 
»  amant  des  anneaux  &  des  lacets.  <*    ^ 

Oiv 


^20      HiST.    LITTÉRAIRE 

La  mort  d'Hugues  Brunet ,  trouba^ 
dour ,  eft  le  fujet  d'une  pièce  par  laqueV: 
le  nous  finirons  cet  article. 

»  Le  pîaifir  &  l'amour  doivent  être 
3>  dans  la  douleur  ;  les  hommes  ne  doi- 
35  vent  plus  aimer  la  vie ,  puifque  celui 
3>qui  mettoit  en  honneur  courtoifîe  , 
»  joie ,  chants  &  merci ,  a  cefTé  de  vivre. 
33  II  chantoit  fi  bien ,  que  les  roilignols 
35  fe  taifoient  d'admiration  pour  l'enten- 
33  dre.  ÂuJJî  Dieu  Va-t-il  pris  pour  fon 
»  ufage.  Je  prie  Dieu  de  le  placer  à  fa 
33  droite.  Si  la  vierge  aime  les  gens  cour-i 
»>  tois  ^  quelle  prenne  celui-là,  « 

Il  faut^  avouer  que  ce  chanoine ,  juC' 
ques  dans  fes  idées  fingulières  de  dévo- 
tion, n'avoit  rien  que  de  profane.  C'é- 
toit  un  des^rands  malheurs  de  fon  {iq^ 
cle ,  que  la  religion  portât  l'empreinte 
des  moeurs  &  des  préjugés.  Nous  fouhai- 
terions  qu'il  eût  mieux  réparé  ce  blaC- 
phéme  d'une  de  fes  chanfons  galantes  : 
Je  ne  voudrois  pas  hn  m  paradis  ^  à 


DES  Troubadours,  3211 
tondidon  de  ne  point  aimer  celle  que  j'^-i 
dore. 

Deudes  de  Prades  n'a  pas  été  connu 
de  Noftradamus.  Crefcimbéni  en  fait 
mention ,  &  cite  les  manufcrits  qui  con- 
tiennent fa  vie  &  fes  œuvres.  Nous  avons 
de  ce  troubadour  un  traité  en  vers  fur 
la  fauconnerie ,  dont  il  s'étoit  fait  une 
étude  ;  traité  où  Ton  trouve  beaucoup 
de  détails  fur  les  maladies  des  oifeaux. 


Oy 


X  X  V  I  I  I. 
PEYROLS  D'AUVERGNK 

V_>  E  troubadour  fut  un  chevalier  fans 
fortune  ,  du  château  de  Peyrols  dans  le 
pays  du  dauphin  d'Auvergne.,  au  pied 
de  Roquefort.  Il  fe  concilia  par  fa  poli- 
teffe  ,  fa  douceur  ,  &  par  une  figure 
agréable ,  les  bonnes  grâces  du  dauphin, 
qui  le  retint  à  fon  fervice  ;  lui  donna  des 
chevaux,  des  armes,  des  habits  ;  &  ne 
le  laiiïa  manquer  de  rien. 

Une  fœur  de  ce  prince  ,  femme  de 
Bernard  de  Mercœur  grand  baron  d'Au- 
vergne, avoit  dos  charmes  dont  Peyrols 
devint  amoureux.  Flattée  d'être  l'objet 
de  fes  chanfons ,  elle  n'étoit  pas  d'ail- 
leurs infenfible  à  fon  amour  ;  mais  la 
vanité  lui  fit  d'abord  rejeter  les  vœux 
d'un  homme  trop  au  deffous  d'elle. 

Ses  rigueurs  font  le  fujet  de  plufleurs 


^ES    TllOlTBABOXJRSé     ^2'J 
pièces ,  telles  que  nous  en  avons  tant 
vu,  qui  refpirent  rhumilité,  la  foumiiîion 
&  la  tendreffe.  En  voici  quelques  traits 
des  plus  remarquables. 

»  Le  haut  rang  de  ma  dame  me  défef^ 
»  père  ;  mais  je  n  ai  pas  la  force  de 
s»  rompre  mes  chaînes  :  je  fais  comme  le 
»  joueur  qui ,  pour  courir  après  fon* 
»  argent ,  achève  de  s'abîmer  ......  Les 

»  bois  fe  parent  de  verdure ,  les  oifeaux 
»  par  mille  chants  fe  répondent  les  uns 
»  aux  autres.  Une  infenlible  me  fait 
9>  verfer  des  larmes,  au  milieu  des  ris  de 
93  toute  la  nature.  Rien  ne  peut  cepen- 
»  dant  me  détacher  de  celle  que  j'ado- 
3>  re.  Souvent  j'en  dis  du  mal  tout  exprès; 
>3  devant  le  monde  ;  je  rabaiffe  fon  me- 
»  rite,  pour  voir  ce  que  Ion  en  penfe,. 
»  C'eft  à  qui  renchérira  fur  fes  louan^ 
>3  ges  y  &  je  ne  fais  par  là  qu'augmenter 
»  mon  amour  &  mon.mal.  Mais  ce  tour- 
35  ment  me  plaît ,  quand  je  contemple. 
Tf'io.s  beaux  yeux,  fa  belle  bouche,  fai 


5^4      HiST.    LITTÉRAIRE 

»3  bonne  grâce ,  la  fraîcheur  de  fon  vlfa- 
»  ge.  Plus  je  la  confidère  ,  plus  je  la  vois 
3>  s'embellir. .  • . .  •  Aimer  efl;  tout  mon 
»  bien ,  &  fait  toute  ma  gloire ,  &c.  « 

La  comtefTe  de  Mercœur  ,  à  demi- 
vaincue  par  une  paiîîon  fecrète ,  céda 
volontiers  aux  inftances  du  dauphin  ; 
qui  la  follicitoit  en  faveur  du  trouba- 
dour. Elle  accepta  fon  hommage.  Ceft 
le  fujet  d'une  autre  pièce,  où  fe. félici- 
tant de  fon  bonheur ,  il  témoigne  auffi 
fa  crainte  que  la  dame  ne  vienne  encore 
à  le  méprifer. 

Malgré  ces  apparences  de  modeflie, 
il  fut  bientôt  téméraire ,  au  point  d'offen?- 
ferla  comtefTe,  &  de  s'attirer  une  brouil- 
lerie.  Le  dauphin  les  réconcilia  ;  &  par 
une  honteufe  fûibleJÛTe ,  il  le  rendit  cou- 
pable du  déshonneur  de  fa  fœur ,  qui  ne 
devint  que  trop  complaifante  pour  les 
défirs  de  Peyrols.  Celui-ci  eut  Taudace 
de  célébrer  fon  triomphe. 

as»  Il  n  y  a  qu'un  moment  que  la  doMt 


t)  E  s    T  R  O  U  B  A  D  O  U  R  s.      3  2^ 

*>  leur  me  faifolt  mourir.  Maintenant  je 
^  ne  changerois  pas  mon  fort  contre  ce- 
»  lui  d'un  empereur.  Non ,  on  ne  peut 
33  dire  trop  bien  de  l'amour.  Quelques 
»  maux  qu'il  fafTe  ,  il  fait  en  dédomma-^ 
3>  ger  celui  qui  le  fert  humblement.  Belle 
3>  que  j'adore ,  je  trouve  tant  de  plaifir 
33  avec  vous,  que  je  vous  fuivrai  en  tout 
33  lieu  comme  votre  efclave.  Content  de 
»  vous  fervir,  je  ne  dirai  mot ,  fi  vous  le 
»  voulez.  Je  fais  bien  cacher  mon  jeu 
33  quand  il  le  faut  ;  &  fi  par  fois  je  jette 
33  les  yeux  fur  vous,  je  les  détournerai  à 
30  l'inftant.  Si  l'on  me  parle  de  mes  feux, 
3>  amour  m'ordonne  de  mentir.  Et  pour* 
33  quoi  ,  fi  j'aime  ,  m'expoferois-je  au 
33  courroux  de  celle  que  j'aime  ?  Quel 
33  changement ,  6  ciel  !  la  belle  qui  me 
33  faifoit  mourir ,  me  comble  à  préfent; 
33  de  joie,  ce 

Un  bonheur  dont  il  faut  rougir  doit 
être  court,  &  avoir  une  mauvaife  fin. 
L'intrigue  de  Peyrols  avec  la  comtefîô 


'^26     HrST.    LITTERAIRE 

fit  tant  d'éelat ,  que  le  dauphin,  quoique 
complice  du  défordre ,  blâma  publique- 
ment fa  fœur.  Peyrols  fut  chaffé  de  la 
cour  ;  &  la  comteffe  elle-même ,  foit  par 
humeur  ou  par  bienféance ,  l'accabla  de: 
marques  de  colère  &  de  mépris. 

On  le  voit  défefpéré  dans  une  pièces 
où  il  s'exprime  en  amant  fidelle  ,  réfoîii. 
de  tout  louflfrir  plutôt  que  de  renoncer 
à  fa  dame  :  il  ira  mourir  à  fes  genoux , 
&  cette  mort  lui  paroitra  délicieufe» 
Mais  ce  langage  palîionné  n'étoit  fans 
doute  qu'une  tentative  pour  obtenir 
grâce.  Le  troubadour  n'aimoit  que  fes 
plaifîrs  y  libertin  décidé  ,  prodigue  d& 
belles  proteftationsj,  que  fa  conduite 
démentit  toujours.  Il  eut  bientôt  une 
nouvelle  maîtrefle ,  d'un  rang  inférieur  à 
la  première  ;  il  fe  félicita  de  fon  choix , 
comme  d'un  engagement  heureux  &. 
éternel  : 

»  J'ai  prudemment  reftreint  mon  am- 
?»  bition,  Amour  ne  vaut  qu'autant  qu'E 


ï5^s  Troubadours»    327 
»  eft  rendu.  Sa  perfeâiion  confifte  dans^ 
»  un  retour  mutuel  de  fentiraens  ,  d'é- 
»  gards  ,  de  complaifances  ,  entre  Ta- 
»  mant  &  l'amie ,  fans  hauteur  de  part 
»  ni  d'autre.  Jamais  je  ne  me  détacherai 
»  de  celle  en  qui  je  viens  de  mettre  mon 
»  efpérance  :  toujours  je  ferai  uni  avec 
»  elle  de  penfées ,  de  paroles  &  de  vo- 
»  lontés.  Les  médifans  ont  voulu  trou- 
»  bler  notre  commerce  ;  &  cent  fois  elle 
»  a  pleuré  des  coups  qu'elle  a  reçus  de 
»  fon  mari.  Elle  fera  d'autant  mieux  de 
»  s'en  confoler  avec  fon  voifin.  Je  n'en; 
»  veux  pas  dire  davantage.  Va  ,  chan- 
»  fonnette,  va  dire  à  ma  belle  &  douce 
»  amie  que  je  n'aimerai  jamais  qu'elle  , 
»  &  mon  cœur  l'accompagnera  en  tous 
»  Keux.  ce 

Les  plaintes  fuccèdent  à  cet  étalage: 
de  galanterie.  Les  caprices  ou  les  ri- 
gueurs de  fa  maîtrefïe  ont  tout  changéo. 

»  Quand  je  fonge  à  la  folie  que  je  fais 
?>de  foupirer  fi  long-tems  pour  eUe^ 


'52S      HiST.    LITTÉRAlRllë 

»  je  fuis  fuf  le  point  de  la  quitter.  M aî$ 
»  le  fouvenir  de  fes  charmes  &  de  fes 
»  vertus  me  rappelle  auOTitôt  j  &  au 
»  moment  que  je  crois  pouvoir  fuivre 
»  une  autre  paiïîon  ,  mon  cœur  s'inonde 
»  pour  elle  d  un  torrent  d'amour ,  qui 
»  pénètre  de  tous  côtés  comme  Teau 
»  dans  une  éponge.  « 

Il  n'en  fut  pas  moins  inconftant.  Une. 
marquîfe  du  Viennois  lui  fit  oublier  fes 
anciennes  amies.  Nouvelles  clianfons  en 
fon  honneiur,  pelles  que  les  précédentes  s. 
&c  probablement  nouvelle  infidélité. 

Après  une  jeuneffe  perdue  dans  ces 
frivoles  amours, Pey rois  fe  livra  comme 
tant  d'autres  libertbs  à  la  dévotion  dos 
croifades ,  lorfque  l'empereur  Frédéric  I, 
le  roi  de  France  Philippe-Augufte ,  & 
Richard  roi  d'Angleterre  ,  entreprirent 
leur  fatale  expédition  de  la  Terre-fainte. 
Nous  avons  de  lui  un  poème  compofè 
en  Afie ,  après  la  mort  de  l'empereur, 

»  Puifque  j'ai  vu  le  fleuve  du  Jourrj 


DES  Troubadours.  32^^ 
s»  dain  &  le  faint  fépulcre,  je  vous  rends 
»  grâces  ,  Seigneur  Dieu  ,  de  m'avoic 
»  montré  le  lieu  ou  vous  naquîtes ,  & 
»  j'en  fuis  comblé  de  joie.  Dieu  nous 
9>  accorde  bonne  mer  ,  bon  vent ,  bon 
»  navire   &  bon   pilote  !  ^  car  je  veux 

a>  retourner  vite  à  Marfeille Adieu 

»  vous  dis-je ,  Acre  ,  Sour ,  Tripoli ,  & 
»  vous ,  fergens  &  hofpitaliers.  Le  mon-. 
»  de  va  en  décadence.  Il  avoit  de  bons 
»  rois  &  de  bons  maîtres ,  dans  les  per- 
»  fonnes  de  Richard  de  du  roi  de  France, 
»  Montferrat  avoit  un  bon  marquis ,  & 
39  Tempire  un  empereur  glorieux.  Mais 
»  ceux  qui  font  à  leur  place,  (les  deux 
»  rois  étoient  fans  doute  déjà  partis ,  ) 
»  je  ne  fais  comment  ils  fe  comporte- 
»  ront.  Seigneur  Dieu  ,  fi  vous  m  en 
»  croyie^  ^  vous  prendriez  bien  garde  à  qui 
»  vous  donneriez  les  empires ,  les  royau- 
»  mes  ,  les  châteaux  &  les  tours  :  car 
»  plus  les  hommes  font  puifTans ,  moins 
»  ils  vous  confidèrent.  J'ai  vu  l'empe- 


530       HiST,    LITTÉRAIR]? 

»  reiir  faire  un  ferment  &  enfuite  fe  par- 
»  jurer. 

»  Vous ,  empereur ,  Damiette  attend 
»  après  vous  ;  &  la  tour  blanche  pleure 
»  votre  aigle  qui  en  fut  chafie  par  un 
»  vautour.  Bien  eft  lâche  l'aigle  qui  fe 
»  laifFe  prendre  par  tel  oifeau.  La  gloire 
»  du  foudan  vous  couvre  d'ignominie  j 
»  &  votre  déshonneur  emporte  notre 
»  ruine  ,  avec  la  décadence  de  la  foi 
»  chrétienne.  «  (  Ceci  regarde  vraifem- 
blablement  Henri  VI ,  cet  empereur  û 
digne  de  reproches ,  furtout  pour  avoir 
tenu  prifonnier  de  rançonné  le  roi  Ri- 
chard. ) 

Au  retour  de  la  croifade ,  Peyroîs  fe 
maria  à  Montpellier  ,  où  il  mourut.  Ses 
chanfons  galantes  font  au  nombre  de 
vingt  -  quatre.  Il  a  laiffé  de  plus  cinq 
tenfons.  La  plus  remarquable  eft  entre 
TAmour  8c  le  poëte  :  il  la  compofa  étant 
fufT  le  point  de  fe  croifer. 

L'Amour  commence  par  lui  repro^ 


DES  Troubadours.  331^ 
cher  d'avoir  renoncé  à  lui  &  aux  chaiï- 
fons. 

P  E  Y  R  o  L  s, 

»  Je  vous  ai  long-tems  fervi  fans  re- 
»  proche ,  &  cependant  fans  la  moindre 
»  récompenfe.  a 

L' A  M  o  u  R. 
»  Avez- vous  donc  déjà  oublié  l'accueil 
»  gracieux  &  tendre  ,  qu'une  dame  vous 
»  fit  l'autre  jour  par  mes  ordres  ?  Vous 
»  êtes  un  volage  ;  &  qui  l'auroit  cru  ,  au 
»  ton  gai  &  amoureux  que  vous  preniez 
»  dans  vos  chanfons  ?  « 

P  E  Y  R  o  L  s. 

»  Amour ,  j'aimai  ma  dame  du  prô* 
»  mier  inftant  que  je  la  vis  ;  je  l'aime 
»  encore  de  même ,  mais  fans  folle  pen- 
»  fée.  Bien  des  amans  me  donnent 
»  l'exemple.  Ils  pleurent  en  Syrie  leurs 
»  amies  ;  &  ils  auroient  été  bien  con* 
»  tens  de  refter  ici ,  fi  ce  n'étoit  la  croir- 
»  fade  contre  Saladin,  « 


33^      HiST.    LIT  TER  AIE  2 
L'A  M  O  U  R. 

»  Ce  n'efl:  pas  vous  qui  chaffere^  de 
»  la  tour  de  David  les  Turcs  &  les  Ara- 
»  bes.  Ne  fongez  qu'à  chanter  &  aimer. 
»  Que  voulez-vous  aller  faire  à  la  croi- 
»  fade  ,  quand  les  rois  n'y  vont  pas 
»  eux-mêmes  ?  Voyez  comme  ils  s'occu- 
»  pent  d'autres  guerres ,  &  comme  les 
»  barons  cherchent  aufli  des  prétextes 
30  pour  fe  difpenfer  de  partir,  a 
P  E  Y  R  o  L  s.  . 

»  Si  je  vous  manque ,  c'efl:  bien  mal- 
»  gré  moi.  Un  autre  devoir  m'appelle» 
»  Je  prie  Dieu  de  me  conduire  à  la 
»  Terre-fainte ,  &  de  mettre  bientôt  la 
»  paix  entre  les  deux  rois  (  de  France  & 
»  d'Angleterre.  )  « 

Dans  une  tenfon  avec  Bernard  de 
Ventadour ,  celui-ci  prétend  qu'on  doit 
chanter  quand  même  on  eft  maltraité 
par  fa  maîtrefle  ;  &  Peyrols  répond,  qu'il 
ne  veut  point  jeter  ainfî  les  chanfons  au 
yent. 


Î3ES  Troubadours.    335'! 

Sa  légèreté  en  amour  paroît  dans 
une  tenfon ,  où  il  demande  au  dauphin 
d'Auvergne,  fi  un  amant  doit  plus  aimer 
fa  mie  après  en  avoir  tout  obtenu.  Le 
dauphin  répond  que  la  jouifïance  doit 
augmenter  l'amour.  Peyrols  dit  au  con- 
traire qu'elle  éteint  l'amour  pur  Se  par- 
fait. La  tendrefîe  d'un  véritable  amant , 
félon  le  dauphin  ,  ne  fait  que  s'échauffer 
par  la  reconnoiiTartce  ;  &  il  n'y  a  qu'un 
amant  peu  courtois  qui  fe  refroidifïe 
pour  fa  dame  ,  lorfqu'elle  ne  lui  a  rien 
lailTé  à  défirer.  »  Je  ne  fais ,  répond  Pey- 
a»  rois.  En  tout  cas ,  je  lui  confeille  ,  s'il 
»  ne  l'aime  plus  tant ,  de  faire  toujours 
*>  femblant  de  l'aimer  davantage.  —  Je 
APVois,  dit  le  dauphin,  que  vous  jugez 
7>  du  cœur  des  autres  par  le  vôtre  qui  ne 
^  vaut  rien.  « 

Les  dernières  tenfons  roulent  encore 
fur  des  jouiiTances ,  pius  ou  moins  fré- 
quentes ,  plus  ou  moins  difputées  ;  ma- 
jière  digne  d'une  plume  libertine. 


554       HiST.    LITTÉRAIRE 

XXIX. 

ALBERT,  marquis  de  Malafplna» 

J\  L  B  E  R  T  étoit  de  la  maifon  des  mar- 
quis de  Malafpina ,  une  des  plus  illufti-es 
de  la  Lombardie.  Nos  manufcrits  le  dé- 
peignent comme  un  homme  vaillant  , 
courtois ,  libéral  ,  bien  appris  &  bon 
troubadour.  Bembo  ,  Marius  Equicola , 
Crefcimbéni,  Tont  célébré  &  l'ont  mis 
au  nombre  des  principaux  poctes  de 
fon  tems.  Il  florifToit  vers  la  fin  du 
douzième  fiècle  ,  étant  contemporain 
de  Rambaud  de  Vaqueiras.  Une  tenfon 
fort  curieufe  avec  ce  dernier  en  eft  la 
preuve. 

Le  marquis  Albert  demande  à  Ram- 
baud ,  s*il  eft  vrai  qu  il  a  été  congédié 
par  une  maîtreffe ,  pour  laquelle  il  avoit 
fait  inutilement  des  chanfons ,  &  qui  Ta-* 
voit  attaqué  dans  un  firvente  ? 


PES  Troubadours.    335^ 

R  A  M  B  A  u  D. 
»'La  trompeufe  s'eft  éloignée  de  moî, 
*>  Je  penfe  que  vous  feriez  bien  de  Té- 
»  poufer  ;  car  je  lui  trouve  beaucoup  de 
33  rapports  d'humeur  &  d*inclination  avec 
»  vous  ,  qui  tant  de  fois  avez  facrifîé 
»  votre  parole  &  vos  fermens  à  votre 
»  intérêt  ;  vous  à  qui  les  Génois  repro- 
•  chent  d'avoir  volé  fur  les  grands  che- 
»  mins.  Et  les  Milanois  ne  l'ignorent 
»  pas,  Œ 

Albert. 
»  Si  je  me  fuis  adonné  au  pillage ,  ce 
»  n'eft  point  par  envie  de  théfaurifer  , 
3»  mais  pour  avoir  le  plaifir  de  don- 
»  ner, . . ,  Vous ,  Rambaud,  je  vous  ai 
»  vu ,  dans  la  Lombardie ,  aller  à  pied 
»  comme  un  méchant  jongleur;  malheu- 
»  reux  en  amour ,  ainfi  qu'en  fortune. 
»  Alors  c'eût  été  une  belle  aumône  de 
»  vous  donner  à  manger.  Rappelez- vous 
»  dans  quel  état  je  vous  trouvai  à  Pa- 
w  vie.  « 


^3^     HiST.    LlTTÛRAl^t 

Ram  b  a  u  d. 
»  Vous  êtes  le  premier   homme  d;^ 
^  monde   pour  calomnier  ,  pour  faire 
»  toute  forte  de  méchancetés ,  &  le  der- 
p  nier  en  mérite  &  en  valeur « 

A   L    B    E   K    T. 

»  Et  vous ,  vous  avez  bien  fait  une 
»  autre  folie ,  de  quitter  le  métier  de 
»  jongleur  qui  vous  mettoit  à  votre  aife, 
»  pour  devenir  chevalier.  Cette  nou- 
»  velle  profeffion  vous  a  donné  des  pei- 
»  nés  étranges  !  depuis  que  vous  avez 
»  pris  un  courfier  au  lieu  d'un  rouiîin, 
»  vous  n'avez  fait  encore  coup  de  lance 
»  ni  d'épée.  a 

R  A  M  B  A  u  D. 

»  Pour  vous ,  vous  ne  favez  que  ten- 
»  dre  des  pièges  à  vos  alliés ,  &  manquer 
»  de  foi  à  ceux  qui  vous  fervent.  Si  je  ne 
»  vaux  pas  Olivier  en  amour,  vous  êtes 
»  bien  loin  de  valoir  Roland.  « 

J'ai  peine  à  concevoir  que  le  marquis 
de  Malafpina  ait  pu  écrire  cette  pièce., 

où 


i)Es  Troubadours.  537 
feu  il  eft  fi  maltraité.  Sans  doute  on  a 
mis  fous  fon  nom  les  couplets  des  deux 
antagoniftes.  Les  guerriers  ne  rougit- 
foient  point  alors  du  pillage  &  des  vio- 
lences. Ils  s'en  faifoient  un  jeu;  ils  s'en 
faifoient  même  un  mérite ,  lorfqu'ils  con- 
facroient  à  de  vaines  profufions  le  fruit 
de  leurs  brigandages.  Les  vols  de  grands 
chemins ,  reprochés  au  marquis  ,  fuppo- 
foient  du  moins  quelque  bravoure  ;  & 
dans  l'état  continuel  de  guerre ,  où  Ton 
étoit  alors ,  de  voifin  à  voifin ,  on  s'ac- 
coutumoit  à  les  regarder  comme  un  droit 
des  gens.  Mais  que  dire  du  reproche  de 
mauvaife  foi  &  de  parjure  ? 

Un  dialogue  naïf  du  troubadour  avec 
fa  maîtreiïe,  étant  unique  en  fon  genre, 
mérite  d'être  préfenté  au  ledeur, 

»  Je  me  recommande  à  vous  ,  ma- 
»dame.  Jamais  je  n'ai  rien  tant  aimé 
»  que  vous.  —  Ami ,  je  vous  dis  &  vous 
»  promets  que  je  ferai  ce  que  vous  fou- 
P  haitez.  a 

Tome  L  P 


33  s       HiST.    LïTTÉKMRE 

»  Vous  tardez  trop,  madame. -—Amî; 
»  vous  n'y  perdrez  rien,  a 

33  Je  vous  jure  ma  foi ,  madame  ,  que 
»  j'en  mourrai  Ci  vous  différez  d'un  mo- 
3:>  ment.  — •  Ami ,  foîigez  que  je  vous 
»  aime  de  bonne  foi  &  de  tout  mon 
»  cœur,  ce 

«Ayez  donc  pitié  de  moi,  madame.— r 
»  Aullî  aurai-je,  ami.  « 

30  Je  fuis  tant  réjoui  &  amoureux  pour 
»  l'amour  de  vous ,  madame  !  —  Mon 
?3  joyeux  ami ,  mon  cœur  fans  ceffe  eft  à 
»  vous,  oc 

»  Donnez  le  moi  donc  ,  madame.  -— 
»  Oui  ,  j'y  confens  ,  mon  bel  &  bon 
»  ami.  a 

30  Je  mets  en  vous  toute  ma  con- 
?ï  fiance ,  madame  ;  pour  vous  je  m'é- 
30  gaye  &  fais  des  chanfons.  —  Ami , 
3»  vous  avez  bien  raifon  ;  car  vous  favez 
30  combien  je  vous  aime.  « 

30  Quelle  preuve  en  aurai-je,  mada'-i 
p  piç? — Ami,  je  vous  en  donne  ma  foi.« 


DES  Troubadours.    333^ 

»  Ces  mots ,  madame  ,  foulagent  tou:?. 
»  tes  mes  peines.  —  Ami  ,  c  eft  par  la 
»  patience  &  la  foumifïîon  qu'il  faut  que 
3?  les  loyaux  amans  parviennent.  « 

»  Madame ,  mon  mal  me  devient  in- 
»  fupportable.  —  Eh  bien ,  ami  >  je  youà 
»  retiens  par  ce  baifer,  «  ;    :  - 

»  Je  me  livre  à  vous ,  madame ,  les 
»  mains  jointes  en  toute  humilité.  — • 
»  Marquis ,  tu  portes  vraiment  trop  loin 
V  tes  prétentions,  a 

»  C  eft  que  je  vous  aime  à  l'excès.  — • 
»  Marquis ,  tu  perds  l'efprit.  « 

»  Madame ,  je  meurs  d'envie  que  vous 
»  vous  donniez  à  moi.  —  Je  m'en  gar- 
»  derai  bien  ,  marquis.  « 

»  Quelle  folie  à  vous  !  Vous  ne  vous 
»  en  repentirez  point,  madame.  —  Je  ne 
»  m'y  fie  pas ,  marquis.  « 

Nous  avons  quelques  pièces  moder- 
nes en  ce  genre  ,  qui  font  goûtées  de 
tout  le  m.onde.  La  naïveté  plaît  dans  les 
fiècles  mêmes  de  rafinement. 

pij 


54°     HiST.    LITTÉSAIRË 

■H      M,fl  ,,       jaa^i         I      I  II  j§ 

XX  X. 

OGIER  ou  AUGIER. 

V-i  E  troubadour  eft  nommé  dans  ncfS 
manufcrits  Ogier ,  Ogiers  de  Vienne  , 
Augler  &  Ugier  de  Saint-Donat,  bourg 
du  Viennois.  Il  réfida  long  -  tems  en 
Lombardie  ;  il  fit  de  bonnes  tenfons 
&  de  bons  firventes  ,  où  il  loua  les 
uns  Se  blâma  les  autres*  Ses  pièces 
prouvent  qu'il  florifToit  vers  la  fin  du 
douzième  fiécle.  La  première  qui  fe  pré- 
fente eft  hériiïee  de  jeux  de  mots ,  & 
pleine  de  rimes  bizarres  ,  d'où  réfulte 
autant  d'obfcurité  que.de  mauvais  goût. 
V  Je  ferai  toujours  firviteur ,  pour 
»>  deffervir  en  firvant  les  lâches  riches  ^ 
»  efclaves  de  leurs  richejjks^  environnés 
9>  de  leurs  confàllers  qui  leur  confdllent 
3>  de  méprifer  l'honneur.  Auffi  dans  leurs 
?3  cours  j  courus  de  counoijîe ,  perfonnQ 


DES  Troubadours.  541 
3>  ne  peut- il  indiquer  par  un  fîgne  de  tête 
w  un  homme  bien  appris  ;  de  façon  que 
»  moi-même ,  qui  ne  le  fuis  guère ,  je 
M  trouve  que  je  le  fuis  beaucoup ,  quand 

33  je  me  rencontre  avec  eux Mais 

»  j'ai  vu  le  noble  roi  Frédéric  faire  tant 
33  d'eftime  du  mérite  &  de  la  vertu ,  & 
»  les  tant  exalter,  que  je  n'imagine  pas 
3>  qu'il  puifTe  empirer  quand  il  auroit 
»  X empire,  a 

Le  poëte  fe  confole  enfuite  de  la  cor- 
ruption ,  dont  la  profpérité  infeéèe  les 
riches ,  par  refpérance  que  le  roi  Frédé- 
ric ne  fe  prendra  point  à  ce  piège.  Il  fait 
l'éloge  du  marquis  de  Montferrat  &  de 
Raimond-Béreriger  II  comte  de  Pro- 
vence, mort  en  11 52.  Le  roi  qu'il  cé- 
lèbre eft  évidemment  Frédéric  I ,  qui 
eut  le  royaume  d'Italie  en  1 1  j  i,  B^  par- 
vint à  l'empire  en  1 15* y. 

Un  autre  firvente  a  pour  objet  la  mort 
tragique  du  vicomte  de  Beziers.  Cet 
événement,  raconte  dans  l'hiftoire  du 

Piij 


54^      HiST.    LITTÉRAIRE 

Languedoc  ,  (  f.  2.  L  ip.  )  eft  fi  remar- 
quable qu'il  mérite  de  nous  arrêter  quel- 
ques inftans, 

Raimond  Trancaval  ,  vicomte  de 
Beziers ,  étoit  allé  au  fecours  d'un  de  Tes 
neveux  attaqué  par  (qs  ennemis.  Pen- 
dant la  marche ,  un  bourgeois  de  Beziers 
prit  querelle  avec  un  chevalier ,  &  lui 
enleva  un  cheval  de  charge.  Irrité  de 
cette  offenfe,  animé  par  les  autres  che- 
valiers ,  le  gentilhomme  porta  fes  plain- 
tes au  vicomte,  demandant  réparation 
de  l'infuîte.  Les  chevaliers  menaçoient 
même  Trancaval  de  l'abandonner ,  s'il 
ne  i^endoit  promte  juftice.  Il  leur  livra 
donc  le  bourgeois ,  qu'ils  punirent  auflî- 
tôt  d'une  peine  légère  en  apparence  » 
mais  propre  à  le  déshonorer  pour  le 
refte  de  fes  jours.  Tous  les  bourgeois 
de  Beziers  réfolurent  d'en  tirer  vengean- 
ce. Dès  que  la  campagne  fut  finie  ,  &  le 
vicomte  de  retour ,  ils  le  fuppiièrent  de 
réparer  la  honte  qui  rejailliffoit  fur  le 


DES  Troubadours.   345^ 
Corps  de  la  bourgeoifie.  Naturellement 
honnête  &  civil ,  Trancaval  leur  répon- 
dit avec  douceur  qu'il  prendroit  confeil 
des  principaux  habitans  ;  &c  il  afîîgna 
volontiers  un  jour  pour  réparer  ce  que 
ks  circonftances  l'avoient  obligé  de  fai- 
re. On  parut  content  de  fa  réponfe.  Le 
jour  venu  (c*étoit  un  dimanche  ly  odo- 
bre  n6j ,)  il  fe  rend  à  l'églife  de  la 
Madeleine  »  fuivi  de  fa  cour.  Les  princi- 
paux habitans  arrivent,  armés  de  cui- 
ralTes  &  de  poignards  fous  leurs  habits. 
Celui  qui  fe  prétendoit  ofFenfé ,  s'avance 
le  premier ,  &  dit  au  vicomte  :  Voici  un 
malheureux  ennuyé  de  vivre  ^  puifqu'il  m 
ne  peut  le  faire  quavec  honte»  Dites-nous 
maintenant  j  monfeigneur^  voulez-vous  re- 
parer  le  mal  qu^on  m^ a  fait  ?  Le  vicomte; 
répond  honnêtement  qu'il  efi:  prêt  à  s'en 
rapporter  là-deffus  au  confeil  des  fei- 
gneurs,  &  à  l'arbitrage  des  citoyens, 
comme  il  favoit  promis.  Vous  dirie^  fort: 
bien  ,  répliqua  le  bourgeois ,  fi  notre  lion", 

Piv 


544  HiST,  LITTÉRAIRE 
tè  pouvait  recevoir  quelque  réparation  * 
mais  cela  étant  impojjîble^  elle  doitfe  laver 
dans  votre  fang,  Auffitôt  les  conjurés  ti- 
rent leurs  armes ,  fe  jettent  en  furieux 
fur  leur  feigneur,  &  l'afTaffinent  devant 
Tauteî  avec  fes  amis  &  fes  barons  ,  mal- 
gré les  efforts  de  Tévêque  ,  qui  eut  les 
dents  cafTées  en  le  défendant.  Tant  la 
paffion  de  la  vengeance  étoit  vive  & 
atroce  ! 

Ogier  déplore  cet  attentat  dans  un  fir- 
vente ,  où  il  dit  : 

30  J'ai  dans  le  cœur  une  fi  grande 
35  afHidion ,  que  je  ne  pourrai  de  ma  vie 
3>  afTez  pleurer  la  mort  du  preux ,  bon 
S5  &  glorieux  vicomte  de  Beziers  ,  le 
»  hardi ,  le  courtois ,  le  joyeux ,  le  loyal 
33  &  le  meilleur  chevalier  qui  fût  au 
35  monde.  Jamais  fi  grand  outrage  ne  fe 
33  fit  à  Dieu  ,  comme  celui  qu*ont  fait 
as  les  chiens  de  renégats  qui  Tont  tué ...  • 
î»  Quelle  horreur  les  grands  &  les  petits 
w  ne  doivent-ils  pas  avoir  ,  quand  il^ 


DES  Troubadours.  543:1 
B>  voient  qu  on  oublie  un  fi  bon  fei- 
w  gneur ,  fon  amour  pour  les  fiens ,  fon 
,  »  humanité  envers  tous  ?  Il  eft  donc 
a>  mort  !  Où  pourrons-nous  aller  défor- 
»  mais  ?  Mille  chevaliers  de  grand  ligna- 
33  ge ,  &  autant  de  dames  de  grand  mé- 
3i  rite  en  feront  défolés.  «  Il  prie  Dieu 
qui^t  lafainte  Trinité  de  lui-même^dQ  le 
mettre  dans  le  ciel. 

Parmi  les  huit  pièces  d'Ogier ,  nous 
remarquerons  encore  un  firvente  contre 
ceux  qui  préfèrent  les  vieilles  femtoies 
aux  jeunes.  Il  le  compofa  à  Toccafion 
d'une  tenfon  où  Bertrand,  inconnu  d'ail- 
leurss  foutenoit  à  un  jongleur ,  qu'il  va- 
loit  mieux  faire  l'amour  aux  vieilles , 
parce  qu'avec  elles  on  a  toute  liberté ,  & 
que  des  jeunes  on  n'a  que  des  coquette- 
ries ,  ou  des  faveurs  bien  clîères. 

3>  Moi ,  (  dit  Ogier ,  )  j'aime  mieux  les 

9>  careflfes  de  la  jeune  que  de  la  vieille. 

fc        »  Je  ne  peux  fouiïrir  le  teint  blanc  & 

so  rouge  que  les  vieilles  fe  font ,  avec 

Pv 


54<^     HiST.    LITTÉRAIRE 

33  l'onguent  d'un  œuf  battu  qu'elles  s'ap^ 
03  pliquent  fur  le  vifage,  de  du  blanc  par 
»  deffus  :  ce  qui  les  fait  paroître  éclatan- 
>3  tes  ,  depuis  le  front  jufqu'au  delTous 
35  de  l'aiiTelle*  •  •  •  • .  Une  jeune  femme 

D3  bien  faite  vaut  mieux  que  cinq  cents 
a>  vieilles;  &  Bertrand,  qui  a  fouteiiu  le 
03  contraire,  en  a  menti.  Je  voudrois  qu'il 
03  eût  la  tête  cafTée ......  Il  paye  biea 

9>  chèrement  fa  folie  avec  fa  vieille ,  flaf- 
s»  que  &  dégoûtante. . .  • .  Je  tiens  pour 
A»  infenfé  les  galant -amoureux  d'un  tel 
a>  vifage  peint  ;  &  c'eft  grande  honte  à 
»  une  femme  qui  perd  fa  beauté  ,  de 
»  s'occuper  encore  de  fa  parure.  Au  lieu 
flD  de  fonger  à  fon  corps ,  dépériffant  cha- 
9i  que  jour,  elle  devroit  s'occuper  du  fa-- 
9>  lut  de  fon  ame ,  &c.  « 

La  caufe  des  jeunes  n'avoit  pas  befoia 
id'être  défendue ,  furtout  avec  fi  peu  d'et 
prit  &  dXgrément.  Encore  ai-je  adouci 
quelque  part  les  expreflions.. 


Bes  Troub ado tTRs;    547 

X  X  X  L 

ELIAS  DE  BARJOLS. 

JlL  L I A  s,  né  à  Payols  en  Agénois ,  étoit 
îe  fils  d'un  marchand.  (  Noftradamxis  en: 
fait  un  gentilhomme.  )  Il  avait  de  Tefprit 
&  une  belle  voix.  Le  métier  de  jongleur 
lui  parut  préférable  au  négoce;  &  il 
s'afTocia  pour  l'exercer  à  un  certain  Oli- 
vier. On  les  vit  bientôt  dans  les  cours.. 
Alphonfe  II  comte  de  Provence  ,  dont 
le  règne  commence  en  r  1^6  &:  iiniten 
laop,  fe  les  attacha  par  des  établiffe- 
mens  folides.  Il  les  maria ,  &  leur  don- 
na des  terres  à  Barjols  dans  le  dioeèfe; 
de  Riez ,  d*où  Elias  a  tiré  fon  nom  de 
Barjols. 

Après  la  mort  du  comte  ,  il  devmr 
amoureux  de  fa  veuve  ,  Garfende  de^ 
Sabran ,  qui  fut,  félon  nos  manufcrits  j,^ 
l'objet  defes  chanfons  tanr  qu-il:  véciît?' 


54^      HtST.    riTTéRAIRB 

Nous  avons  de  lui  quatorze  pièces  ,  ou 
Ton  trouve  beaucoup  de  fentiment  mal- 
gré la  contrainte  extraordinaire  de  la 
rime.  Voici  une  des  meilleures. 

»  En  quoi  t'ai-je  offenfé  ,  amour  ? 
»  Faut- il  que  la  belle,  unique  objet  de 
3>  mes  vœux ,  me  dédaigne  &  me  tue  ? 
39  Ceft  toi  qui  en  es  caufe.  Cependant , 
»3  amour,  après  m'avoir  tant  tourmenté, 
»•  il  conviendroit  de  me  procurer  un 
»  beau  plaife  de  la  beauté  que  j'adore* 

»  Si  je  meurs  pour  avoir  défiré  en 
»  vain  ce  bienfait ,  on  fe  reprochera 
»>  éternellement  le  refus  d'une  légère  fa- 
>  veur ,  qui  pouvoit  me  fauver  la  vie, 
33  Semblable  à  un  pauvre,  que  le  befoin 
33  extrême  fait  folliciter  un  foible  fecours, 
»  il  me  fuiîiroit  qu'un  feul  jour,  par  ta 
33  puifrance,mes  prières  touchaffent  celle 
33  qui  me  donne  la  mort. 

»  Mais  tu  ne  veux  pas  qu*on  puiflè 
33  dire  ,  qu'une  telle  félicité  ait  été  le 
»  prix  de  îna   confiance  douloureufeâ 


DES  Troubadours.  545Î 
^  J'avouerois  prefque  cependant  qu  elle 
»  a  raifon.  Car ,  quoique  je  me  plaigne 
M  de  fa  rigueur ,  un  foir ,  il  m'en  fou- 
33  vient ,  &  ce  fouvenir  m'eft  doux ,  elle 
33  m'accorda  une  grâce  dont  je  mérite 
33  de  m'être  mal  trouvé ,  pour  n'avoir  pas 
»  fu  en  conferver  la  glorieufe  jouifTance. 
33  En  difant  que  je  n'avois  rien  obtenu 
33  d'elle ,  je  n'ai  pas  dit  vrai. 

»  Content  de  cette  faveur ,  pourquoi 
»  en  ai-je  rechercké  de  plus  grandes  ? 
»  Je  meurs  de  honte  &  de  chagrin  d'a- 
»  voir  violé  mes  promelTes.  Combien  ne 
9>  devois-je  pas  avoir  à  cœur  de  les  te- 
33  nif ,  puifque  jamais  elle  ne  m  avoit 
33  comblé  de  tant  de  biens  ?  Je  me  fuis 
33  éloigné  d'elle  !  Ah  î  quelle  infamie  de 
33  m'être  enfui ,  lorfqu'on  me  donnoit  les 
»  efpérances  les  plus  flatteufes. 

33  La  connoifTance  me  revient  comme 
»  au  fou  ,  à  qui  elle  ne  revient  guère 
»  qu'après  que  fa  folie  l'a  corrigé  en  le 
j»  perdant,  Oui ,  je  fuis  corrigé  5  &  fî 


»  celle  que  j'aime  vouloir. .....  Mai^ 

99  doit- elle  vouloir?  l'oferois-je  dire  l 
a»  Hélas!  je  trouve  un  refte  de  eonfian- 
»  ce ,  que  m'infpirent  Ton  efprit ,  fon  mé- 
»  rite ,  fa  courtoifie ,  fon  honnêteté  & 
9>  fon  prodigieux  favoir.  ce 

Une  autre  pièce  contient  un  éloge 
plus  fpirituel  de  la  dame,  qu'Elias  exhor- 
te à  Tamour.  Il  fe  propofe  de  choifir  un 
ami  digne  d'elle  ;  &  pour  cela ,  il  veut 
prendre  parmi  les  meilleurs  chevaliers  j 
les  perfedions  qui  les  diftinguent,  &  les 
réunir  dans  une  même  perfonne. 

»  Je  prendrai  à  Aimar  fa  politefTe  ,  à 
»  Trincaleo  fa  gentilleffe ,  à  Randos  fa 
»  générofité  ,  au  Dauphin  fes  réponfes 
»  obligeantes ,  à  Pierre  de  Mauléon  fa 
a>  plaifanterie  ,  au  feigneur  Beraud  fa 
»  bravoure  ,  à  Bertrand  fon  efprit ,  au: 
»  beaU' Caftillon  fa  courtoifie,  à  N'ebles 
3» fa  magnificence  dans  les  repas,  (car 
»  je  ne  lui  trouve  rien  autre  à  prendre;) 
A  à  Aliravaîs  fes  chanfons  ^  à  Pons  d^ 


bEs^  Troubadours,   jjf 

»  Capdueil  ù  gakté ,  à  Bertrand  de  Icê 
»  Tour  fa  droiture. Un  tel  amant  fera  par- 
»  fait:  tous  deux  vous  ne  fauriez manquer 
»  de  vous  aimer  à  caufe  de  la  reffem- 
»  blance.  « 

Dans  les  pièces  où  il  exprime  fort 
amour  pour  la  comtefTe  Garfende,  on; 
voit  les  perplexités  d'un  amant  timide  & 
refpedueux.  »I1  n'ofe  déclarer  fa  pafîîon 
»  à  celle  qu'il  adore.  L'amour  le  fait 
»  efpérer ,  &  l'anime  à  la  perfévérance  ; 
^la  raifon-  le  prefTe  d'abandonner  fes 
»  pourfuites.  Il  l'aimera ,  fi  elle  l'approu- 
as  ve;  il  l'aimera  encore ,  dût-elle  le  trou- 
»  ver  mauvais.  Quoi  qu'elle  faffe ,  il  lui 
»  fera  toujours  fîdelle  8c  foumis  fans  ja- 
»  mais  fe  plaindre.  Toute  la  modeftie  <> 
a»^  toute  riiumilité  pollîble  lui  feroient 
»  néceffaires ,  pour  obtenir  une  dame  de 
»■  fi  haut  rang.  Il  bénit  fes  yeux  de  fom 
3»  cœur ,  qui  ont  fait  choix  de.  la  dame 
»la  plus  aimable.  C'efl:  folie  de  porter 
afcfes  vœux  jufqu'à  elle;  mais  il  ne  péui; 


^yS      HiST.    LITTÉRAÏRE 

»  s'en  détacher.  Il  prie  rhumilité  de  di- 
»  minuer  la  diftance,  que  noblefle  a  mife 
»  entre  la  comtefTe  &:  lui.  Si  les  perfec- 
»  tions  de  Garfende  Tempêchent ,  pour 
»  Ton  malheur  ,  de  rompre  fes  fers  ,  ce 
»  qui  le  confole  ,  c'eft  qu'on  ne  perd  ja- 
»  mais  fa  peine  à  bien  fervir  un  bon 
»  maître.  Ali  !  fi  merci  lui  faifoit  un  peu 
»  remarquer  tout  l'amour  qu'il  n'ofe  taire 
*>  paroître  !  fans  doute ,  il  verroit  bientôt 
»  Ja  fin  de  fes  tourment.  «= 

>  L'hiftoire  ne  nous  apprend  point  quel 
fut  le  fuccès  de  fa  palîion  ;  mais  comme 
plufieursamans  malheureux,  il  le  dévoua 
pieufement  à  lafolitude  du  cloître.  Peut- 
être  y  fut- il  entraîné  par  l'exemple  de 
la  comtelTes  qui  prit  l'habit  monafiique 
en  1222,  dans  le  monaftère  de  îa  Celle. 
Il  fe  fit  moine  chez  les  Hofpitaliers  de 
de  S.  Benoît  ou  Bénefet  d'Avignon.  Ce 
fondateur  eft  connu  par  le  pont  qu'il 
/entreprit,  ou  dont  il  dirigea  la  conftruc- 
tion ,  fur  le  Rhône.  L'objet  de  fon  infti: 


DES  Troubadours.  5^^ 
ïat  étoit  de  conftruire  des  ponts  fur  le 
même  fleuve  ,  &  de  fervir  dans  les  hôpi- 
taux les  ouvriers  malades.  De  tels  reli- 
gieux, quelque  bizarre  que  fût  leur  éta- 
bliffemeot ,  avoient  alors  l'avantage  de 
fe  rendre  utiles  à  la  fociété.  On  les  nom- 
moit  les  Frères  Pontifes  ^  ou  faifeurs  de 
ponts.  Celui  du  Saint-Efprit  eft  un  monu- 
ment de  leurs  travaux» 


>^^. 


5^4     HiST.    LITTÉRAIRE 


X  X  X  I  L 
GAUCELI^^FAIDIT. 

V^  E  troubadour  eft  un  de  ceux  dont 
la  vie  eft  la  plus  longue  dans  nos  ma- 
nufcrits ,  c  eft-  à-dire ,  dont  les  aventures 
galantes  font  écrites  avec  le  plus  de  dé- 
tails; car  rhiftorien  provençal  aime  à 
s'étendre  fur  cet  objet,  &  pafîe  toujours 
légèrement  fur  les  autres. 

Gaucelm  Fax  dit  étoit  le  fils 
d'un  bourgeois  d'Uzerche  ,  bourg  du 
diocèfe  de  Limoges.  Il  eut  une  jeuneffe 
fort  libertine ,  &  fe  ruina  par  la  paftîon 
du  jeu.  Manquant  de  reflources ,  il  em- 
braiTa  le  métier  d'hiftrion  &  de  jon- 
gleur. Tout  ce  qu'il  gagnoit,  il  le  difïî- 
poit  en  bonne  chère ,  mangeant  &  bu- 
vant beaucoup  ;  ce  qui  le  rendit  gras 
outre  mefure.  Il  époufa  une  fille  publi- 
que du  bourg  d' Aleft  (  fans  doute  Alais  ) 


DES  Troubadours.    51^1 

iîe  la  feigneurie  de  Bernard  d'Andufe  » 
dans  la  marche  de  Provence.  Cette  fille  » 
nommée  Guillelmette  Montja,étoit  belle, 
fpirituelle ,  affez  inftruite ,  &  chantoit  les 
chanfons  de  Gaucelm. 

Il  courut  le  monde  une  vingtaine 
d'années,  fans  avoir  de  réputation,  par 
conféquent  fans  trouver  beaucoup  d'ac- 
cueil. Enfin  il  acquit  le  nom  de  trouba- 
dour ;  &  le  fuccès  de  fes  chanfons  le  fit 
rechercher  par  le  comte  de  Poitou  Ri- 
chard ,  fils  de  Henri  II  roi  d'Angleterre» 
&  fon  fucceflfeur  en  1 1 8j?.  Faidit  devoir 
être  encore  très- jeune ,  à  en  juger  par 
une  pièce  de  fon  recueil  ,  qui  ne  peut 
avoir  été  faite  qu'en  12  6*0. 

L'ambition  de  faire  d'illuflres  con- 
quêtes en  amour ,  égaloit  alors  celle  de 
briller  par  le  talent  poétique.  Marie  de 
Ventadour  étoit ,  dit  l'hiftorien  proven- 
çal ,  la  dame  la  plus  ejîimée  qui  fut  j aman 
dans  le  Limoujïn^  celle  qui  s'attacha  le  plus. 
à  faire  le  bien  ^  &  ^uife  défendit  k  mieu:;^ 


'3y<?     HiST.    LïTTé.RAlRl 

de  faire  le  mal  :  elle  fe  conduifoit  toujours 
fuivant  la  raijon^  Gr  ne  fit  jamais  aucune 
folie,  Faiciit  eut  l'audace  de  lui  adrefîèr 
des  vœux.  Elle  y  parut  fenfïble  ;  comme 
faifoient  en  pareil  cas  prefque  toutes  les 
dames ,  pour  devenir  les  héroïnes  d'un 
troubadour  ;  mais  il  s'aperçut  bientôt 
que  la  réalité  répondoié  mal  aux  appa- 
rences. 

Dans  plufieurs  chanfons ,  il  fe  plaint 
des  rigueurs  de  fa^dame  ;  il  implcre  fa 
pitié  ,  &  le  conjure  de  ne  pas  le  faire 
mourir;  il  dit  qu'elle  l'a/a/c  de  rien;  qu'il 
doit  l'en  remercier  ;  qu'il  aimeroit  mieux 
cependant  en  obtenir  quelque  don  ;  il  la 
compare  à  la  tarentule  qui  fait  mourir 
en  riant  ;  il  fouhaite  même  qu'un  amant 
trompeur  le  venge ,  &  la  puniiTe  de  refu- 
fer  un  amant  foumis  &  fincère  ;  il  ne  laifïe 
pas  de  protefter  qu'il  l'aimera  toujours , 
quoiqu'il  fâche  que  c'eft  une  folie. 

On  s'occupoit  alors  de  la  croifade, 
concertée  entre  Philippe  -  Augufle  & 


bEs  Troi^badours.  2.^^^ 
Henri  II ,  pour  rétablir  le  royaume  de 
Jérufalem.  Marie  de  Ventadour  obligea 
Faidit  de  s'engager  dans  cette  entre- 
prife  ,  lui  témoignant  que  c  étoît  un 
moyen  de  fe  rendre  plus  digne  dell«« 
J\  ne  balança  point.  Avant  le  départ ,  il 
compofa  une  pièce  par  laquelle  il  dit 
adieu  à  la  France,  où  il  a  été  nourri, 
élevé  &  mis  en  honneur  ;  exprimant  fon 
regret  de  quitter  la  jolie  Limoufine ,  êc 
le  pays  qu'elle  habite  avec  tant  d'aima- 
bles dames  ;  reprochant  néanmoins  à 
Philippe  -  Augufte ,  (  dont  les  retarde- 
mens  occafionnoient  des  murmures ,  ) 
d'aimer  mieux  refter  à  Saint-Denis  que 
marcher  contre  Saladin  :  il  prie  Dieu  de 
conduire  les  pèlerins  en  Syrie ,  &  d'^ 
faire  trouver  le  comte  Baudouin  &  le 
preux  marquis  ;'(  apparemment  le  comte 
de  Flandre  &  le  marquis  de  Montferrat.) 
Il  dit  dans  une  autre  chanfon  que ,  s'il 
n'eft  point  encore  parti  pour  la  croi- 
fede ,  c'eft  que  le  roi  ne  lui  donne  pas 


55*3       HiST.    LITTéRAIRK 

les  fecours  dont  il  a  befoin  :  ce  qui  doit? 
s'entendre  de  Richard,  devenu  roi  d'An- 
gleterre. 

Enfin  il  s'embarqua.  Arrivé  à  laTerre- 
fainte,  toujours  occupé  de  fa  dame ,  il 
chanta  qu  elle  lui  avoit  faitpafTerla  mer, 
qu'il  brûloit  d'envie  de  revenir,  &  qu'on 
lui  préféroit  un  rival.  Moins  guerrier 
qu'amoureux  ,  il  précipita  fon  retour. 
Ses  efforts  d'obéiffance  lui  paroiffoient 
affez  dignes  d'être  bientôt  récompenfés. 
Mais  il  trouva  fa  maîtreffe  plus  févère 
que  jamais.  D'abord  il  s'en  plaignit  en 
chanfon;  fe  comparant  à  un  homme  pré- 
cipité au  fond  de  la  mer ,  d'où  l'on  ne 
peut  le  retirer ,  &  où  il  ne  peut  refier 
fans  mourir.  Le  défefpoir  le  porta  en- 
fuite  à  une  réfolution  extrême.  Il  fe  pré- 
fenta  d'un  air  troublé  à  Marie  de  Venta- 
dour.  »  Madame ,  lui  dit- il ,  vous  voyez 
9>  un  amant  hors  de  lui-même ,  trop  ac- 
3>  câblé  de  vos  riguerrs.  Si  vous  ne  vou- 
y  lez  pas  y  mettre  fin ,  je  fuis  réfolu  d« 


DES  Troubadours,  s  S  P. 
»  ne  vous  plus  voir.  Peut-être  trouverai- 
»  je  une  autre  dame  qui  me  méprifera 
M  moins.  «  Sans  attendre  la  réponfe ,  il 
fortit  brufquement  avec  fureur. 

Un  poëte ,  après  avoir  déifié  Tobjet 
de  fon  amour,  étoit  capable  de  l'outra- 
ger par  des  fatires ,  s'il  fe  croyoit  ofFen- 
fé.  Marie  de  Ventadour  le  craignit  appa- 
remment. Elle  fit  appeler  madame  Au- 
diart  de  Malamort ,  belle  &  aimable  voi- 
fme;  elle  lui  demanda  confeil,  &  la  pria 
de  lui  dire  comment  elle  pourroit  rete- 
nir le  troubadour,  fans  lui  rien  accorder. 
La  dame  jug^a  qu'il  ne  falloit  ni  le  ren- 
voyer ni  le  retenir,  s?  Je  trouverai ,  dit- 
»  elle ,  le  moyen  de  le  détacher  de  vous, 
35  de  façon  que  vous  n'ayez  point  à  crain- 
53  dre  fon  inimitié  &  fes  vengeances.  « 
Elle  expliqua  fon  idée,  qui  parut  trèsr 
bonne  ;  &  on  preffa  l'exécution. 

De  retour  chez  elle ,  madame  Audiart 
envoya  un  meffager  courtois  à  Faidit , 
pour  lui  demander ,  Lequel  il  aimoit  le 


^^O     HiST.    LlTTÉRÀlRi 

mieux,  d'un  petit  oifeau  dans  la  maîfïj 
ou  d'une  grue  volant  dans  les  airs? Cette 
queftion  pique  la  curiofîté  du  trouba- 
dour. Il  monte  à  cheval ,  fe  rend  chez 
la  dame,  lui  demande  le  mot  de  l'énigme,   _ 
-  «>  J'ai  grande  pitié  de  vous,  lui  dit-elle, 
»  fâchant  que  vous  aimez  madame  Ma- 
3>  rie ,  qui  ne  répond  à  vos  foins  que  par 
3>  politefle,  &  parce  quelle  eft  flattée  de 
»  voS'chanfons.  Cette  dame  eft  la  grue , 
35  &  moi  le  petit  oifeau.  Vous  favez  que 
33  je  fuis  noble ,  que  j'ai  de  la  jeuneffe  & 
»  des  talens  ,  &  fi  dit-on  que  je  fuis  fort 
93  belle.  Jamais  je  n'ai  rien  promis  ou 
»•  donné  à  aucun  amant  ;  jamais  je  na 
»  trompai  &  ne  fus  trompée.  J'ai  envie 
»  d'être  aimée  par  un  homme  qui  me 
35  mette  en  honneur  &  en  réputation. 
3>Yous  avez  pour  cela  tout  le  mérite 
M  &  toute  la  célébrité  nécefTaire  ;  com- 
3»  me  auilî  je  peux  vous  payer  de  tout 
Si  ce  que  vous  aurez  fait  pour  moi.  Je 
B  vous  veux  donc  ppur  mon  feiiviteur  & 

»  mon 


DES  Troubadours.  ^6r 
|5  mon  amant.  Je  vous  ferai  don  de  moi 
»>  &  de  mon  amour  ;  pourvu  que  vous 
»  preniez  congé  de  madame  Marie ,  Se 
»  que  vous  faiîiez  une  chanfon  ,  dans 
»>  laquelle ,  vous  plaignant  d'elle  poli- 
»>  ment ,  vous  lui  direz  que  puifqu  elle 
»  ne  veut  pas  de  vous ,  vous  avez  trou- 
»  vé  une  autre  dame  franche ,  loyale  Ôc 
»  de  grand  mérite ,  qui  vous  aimera.  « 

Ce  difcours  ,  quoique  inventé  fans 
doute  par  l'hiftorien  provençal ,  peint  au 
naturel  la  fimplicité  qu'on  joignoit  alors 
à  la  galanterie.  Une  propofition  (i  enga- 
geante ,  &  la  beauté  de  la  dame  ,  &  (qs 
regards  amoureux ,  firent  une  telle  im- 
prefïîon  fur  l'ame  du  pocte ,  qu'il  ne  fut 
d*abord  où  il  en  étoit.  Revenu  à  lui ,  il 
lui  témoigna  la  plus  vive  reconnoiffan- 
ce ,  promit  de  fe  foumettre  à  fes  volon- 
tés ,  de  fe  donner  à  elle ,.  de  ne  chanter 
quelle.  L'engagement  pris  de  part  Ôc 
d'autre  ,  Faidit  fe  retira  comblé  de 
joie  &  de  fatisfadion ,  &  compofa  la 
Toms  lé  Q 


3^2      HiST.    ILIT  TER  AIRE 

chanfon  qu'on  exigeoit  pour  madame  d« 
Ventadour. 

»  Il  ferott  mort,  dit- il  dans  cette  pièce, 
33  des  maux  qu'il  a  foulferts  ;  s'il  ne  s'é- 
»  toit  aperçu  que  la  dame  qui  en  étoit 
»  caufe  le  verroit  s'éloigner  d'elle ,  fans 
»  regretter  ni  lui  ni  fes  chanfons.  Il  eft 
30  réfolu  de  fe  détacher  de  cette  dame , 
»  quoiqu'il  préférât  fes  rigueurs  aux  fa- 
30  veurs  d'une  autre.  Ge  n'eft  que  pour 
3î>  ne  plus  la  fatiguer  de  fes  importunités, 
ao  qu'il  accepte  les  propositions  de  la  da- 
«>  me,  qui  lui  a  fait  dire  par  un  meflager 
»  courtois  ,  qu'un  petit  oifeau  dans  la 
v>  main  vaut  rnieux  qu'une  grue  dans  les 
30  airs,  a 

Madame  Marie  fut  fort  aife  d'enten- 
■  dre  cette  chanfon.  Madame  Audiart  ne 
le  fut  pas  moins  du  fuccès  de  fon  arti- 
fice. Faidit,  au  bout  de  quelque  tems, 
alla  plein  de  confiance  trouver  la  der- 
nière ;  lui  rappela  ce  qu'elle  lui  avoit 
promis,  ce  qu'i,!  avpit  fait  pour  elle,  6c 


DES  Troubadours.  ^6^ 
kififta  fur  ce  qu'il  attendoit  de  Tes  bon- 
téSi 

La  dame  le  reçut  courtoifement,  mais 
le  glaça  par  fa  réponfe.  Après  des  corn- 
pîimens  vagues  fur  fon  mérite ,  elle  lui 
déclara  qu  elle  n'avoit  jamais  eu  la  vo- 
lonté de  l'aimer  d'amour  ;  qu*elle  avoic 
voulu  feulement  le  retirer  de  l'efclavage, 
&  difliper  les  folles  efpérances  oii  il 
avoit  langui  plus  de  fept  ans  ;  qu'au  fur- 
plus,  fans  être  fa  maitreffe ,  elle  ferx)it 
toujours  fon  amie,  &  fort  empreifée  à 
faire  d'ailleurs  tout  ce  qu'il  fouhaiteroit. 

Ces  paroles  furent  un  coup  de  fou- 
dre pour  le  troubadour.  Il  cria  merci  à 
la  dame,  la  conjurant  de  ne  pas  le  trahir, 
le  tromper  &  tuer  de  la  forte,  m  Mon  in- 
oi  tention ,  lui  répondit-elle  ,  n'eft  pas  de 
3>  vous  tuer  ni  de  vous  tromper.  Je  vous 
«  ai  délivré  de  tromperie  &  de  mort ,  & 
53  vous  devez  être  content,  ce 

Ne  pouvant  la  fléchir,  il  penfe  à  *m- 
plorer  madame  Marie.  Il  fait  une  chatt: 


5<Î4  HiST.  LITTÉRAIRE 
fon ,  par  laquelle  il  lui  demande  fa  grâce 
ou  fa  moit.  Mais  il  ne  peut  fe  faire 
écouter.  Alors  il  compofe  des  invedives 
contre  l'amour.  Puis  il  renonce  à  la 
poéfie<  On  l'engage  enfuite  par  des  ca- 
reffes  à  chanter  de  nouveau  ;  Se  dans 
une  pièce ,  il  fe  repent  d'avoir  médit  dQ 
l'amour  ;  il  avertit  ceux  qui  nourriffent 
des  fentimens  de  vengeance ,  de  prendre 
confeil  d'autres  que  d'eux  -  mêmes  ;  en 
un  mot ,  il  fe  reproche  les  égaremens  de 
la  colère. 

Une  belle  &  jeune  dame  avoit  paru 
des  plus  empreffées  à  le  confoler  de  fon 
chagrin  :  c'étoit  madame  Marguerite, 
femme  de  Renaud  vicomte  d'AubufTon. 
Ce  qu  elle  lui  dit  d'agréable  avec  un  air 
tendre  &  engageant ,  le  rendit  bientôt 
amoureux.  Quoique  fans  amour  pour  lui, 
elle  agréa  fon  hommage ,  dans  l'efpé- 
rance  d'avoir  un  panégyrifte.  Un  jour 
que  Faidit  prenoit  congé  d'elle  ,  avant 
de  fe  rendre  chez  un  feigneur  qui  Tap- 


DES  Troubadours.  ^6^\ 
peloit ,  elle  eut  la  complaifance  de  per- 
mettre qu*il  la  baisât  au  cou.  Cette  fa- 
veur fut  célébrée  par  une  chanfon  ,  où  il 
dit  :  w  C'eft  une  grande  folie  de  fe  rebu- 
»  tqr  des  premières  rigueurs  de  l'amour  : 
»  il  faut  s'armer  de  confiance  &  tout 
»  fouffrir  pour  en  obtenir  les  faveurs.  « 
Il  fe  dépeint  tellement  enfeveli  dans  fes 
rêveries  amoureufes ,  qu'il  n'entend  pa$ 
ce  qu'on  lui  dit,  &  qu'il  lui  en  prend  des 
tremblemens  &  des  frilTons. 

Ces  tranfports  d'amour  furent  payés 
par  l'aifront  le  plus  fanglant.  Madame 
d'Aubuiïbn  aimoit  Hugues  de  Lufîgnan, 
fils  de  Hugues  le  Brun  comte  de  la  Mar- 
che ;  &  il  s'en  falloit  bien  qu'elle  fe  bor- 
nât aux  fentimens  de  galanterie  roma- 
nefque.  Craignant  la  jaloufie  de  fon  ma- 
ri, n'ofant  attirer  fon  amant  au  château  , 
elle  imagina  de  lui  donner  un  rendez- 
vous  dans  la  maifon  même  de  Faidit , 
pendant  fon  abfence.  Elle  feignit  une 
jualadie  ,  qu'elle  fut  faire  paffer  pour 


^66       H  I  s  T.    LITTÉRAIRE 

dangereufe.  Elle  fit  vœu  d'aller  à  Notft- 
Dame  de  Rocamador.  Elle  avertit  foa 
amant  de-  fe  trouver  à  Uzerche,  quife 
,trouvoit  fur  la  route  ;  d'y  arriver  fecrète- 
ment  &  de  defcendre  chez  Faidit.  La 
dévotion  des  pèlerinages  paroiffbit  com- 
mode pour  ces  aventures  galantes  :  aufli 
fut-elle  fouvent  profanée.  Hugues  ne 
manqua  pas  au  rendez-vous ,  Margue- 
rite l'y  trouva.  La  femme  de  Faidit  leur 
fit  bon  accueil..  Ils  paiferent  deux  jours 
enfemble  dans  cette  maifon ,  ëc  le  lit  du 
troubadour  fervit  au  triomphe  de  fon 
rival.  , 

Faidit  arriva  quelque  tems  après.  Lnf- 
truit  par  fa  femme  de  ce  qui  s'étoit  paiTé^ 
pénétré  de  douleur ,  tranfporté  de  colèrci 
il  compofa  une  chanfon  fatirique ,  où  il 
dit  : 

»  J'aime  mieux  vivre  dans  l'efpérance 
30  auprès  de  celle' que  j'eftime ,  que  d'ob- 
a>  tenir  de  grandes  faveurs  de  celle  que 
»  je  n'eftime  pas»  Je  cannois  une  damife 


K  ï:  s  T  R  ô  u  S  A  D  a  u  K  s.  3  6^7 
it  (|ui  jamais  ne  logea  Thonneur  fous  fa 
»  ceinture.  Elle  ne  doit  s'en  prendre  qu'à 
»elle  du  mal  que  j'en  dis  ;  puifqu'elle 
3*  ne  fait  que  fe  décrier ,  &  que  je  m© 
»  déshonorerois  (i  j'en  parlois  autre- 
»  ment.  « 

Il  adrefTa  cette  pièce  à  madame  de^ 
Ventadour ,  dont  il  efpéroit  recouvi'eif 
les  bonnes  grâces  ;  mais  qui  refufa  de  lef 
recevoir. 

Au  milieu  de  Tes  infortunes  ert  amour,. 
h  poëte  perdit  un  bienfaiteur  dans  la 
perfonne  de  Kichard  roi  d'Angleterre  r 
mort  en  1 1 pp.  Il  {ignala  fa  reconnolf- 
fance  &  fa  douleur ,  par  cette  pièce  ei> 
fiances  de  vers  de  dix  fyllabes,  dont  le^ 
rimes  font  répétées  dans  chaque. france  r 

»  Le  cruel  événement!  Jamais  je  ne- 
»  fis  une  fi  grande  perte  ,  &  n'éprouvai 
»  une  Cl  vive  afflidion.  J'en  dois  éternel- 
»  lement  pleurer  &  gémir.  J'ai  à  paidec 
x>  de  celui  qui  fut  le  chef  &  le  père  de 
»  la  valeur.  Le  vaillant  Richard  ,.  roi  des 


3^8       HiST.     LITTÉRAIRE 

»  Anglois ,  eft  mort.  Depuis  mille  ans 
»  on  n'a  vu  homme  aufîi  preux.  Jamais 
»  il  n'aura  fon  pareil  en  bravoure ,  en 
»  magnificence  &  en  générofite.  Non 
»  Alexandre,  le  vainqueur  de  Darius, 
^  n'eut  point  une  libéralité  fi  noble. 
»  Charles  &  Artus  ne  le  valurent  point. 
»  ïi  s'eft  fait  redouter  d'une  partie  du 
»  monde ,  &  admirer  de  l'autre. 

»  Je  m'étonne  que  dans  ce  fiècle  faux 
»  &  perfide ,  il  puifle  y  avoir  un  homme 
»  fage  &  courtois.  Puifque  les  adions 
»  glorieufes  n'y  fervent  de  rien ,  pour- 
3>  quoi  faire  de  grands  efforts  ?  La  mort 
»  a  montré  de  quoi  elle  eft  capable  :  en 
»  frappant  Richard  ,  elle  a  enlevé  au 
»  monde  tout  l'honneur,  toutes  les  joies, 
»  tous  les  biens.  Si  rien  ne  peut  garan- 
»  tir  d'elle ,  devroit-on  tant  craindre  de 
»  mourir? 

»  Ah  !  feigneur,  roi  vaillant,  que  de- 
»  viendront  déformais  les  armes  ,  les 
»  tournois ,  les  riches  cours,  les  hauts  3c 


DES  Troubadours.  36^ 
»  magnifiques  dons  ;  puifque  vous  n'êtes 
»  plus,  vous  qui  en  étiez  le  chef?  Que 
»  deviendront  ceux  qui  étoient  à  votre 
»  fervice ,  qui  attendoient  des  récom- 
»  penfes  ?  que  deviendront  ceux  que 
»  vous  élevâtes  à  la  gloire  &  à  la  for- 
w  tune  ?  Il  ne  leur  refte  qu'à  fe  donner 
»  la  mort. 

»  De  longs  chagrins  &  une  vie  mal- 
»  heureufe  leur  font  préparés ,  avec  un 
»  défefpoir  éternel  de  leur  infortune  ; 
»  tandis  que  les  Sarafins, Turcs  &  païens, 
»  qui  vous  redoutoient  plus  qu  homme 
»  né  de  mère  ^  verront  tellement  accroître 
»  leur  orgueil  &  leur  profpérité  ,  que  la 
»  conquête  du  faint  fépulcre  en  devien- 
»dra  plus  difficile.  Dieu  l'a  voulu:  car 
»  s'il  ne  l'avoit  pas  voulu  ,  fî  vous  aviez 
»  vécu ,  feigneur ,  ils  auroient  bien  été 
»  forcés  de  s'enfuir  de  la  Syrie. 

»  Je  n'ai  plus  déformais  d'efpérance, 
T>  qu'il  y  aille  roi  ni  prince  qui  fâche  la 
^i  recouvrer,  Q^^^^^^^®  tiendra  votre 


370      Hisr.    LITTERAIRE': 

»  place ,  doit  confidérer  combien  vou^ 
35  aimâtes  la  gloire  ;  quels  furent  vos 
or  deux  vaillans  frères ,  le  roi  Henri  &  le 
33  courtois  comte  Geoffroi;  (le  premier 
3>  couronné  du  vivant  de  Henri  II , 
»  Fàutrecomte  de  Bretagne  :.)  pour  vous 
«remplacer  tous  trois,  il  faut  fc:  tenir^ 
»  bien  prêt  à  de  glorieufes  entreprifes. 
Envoi. 

»  Beau  feigneur  roi ,  que  Dieu  mifé— 
»  ricordieux ,  vraie  vie  &  véritable  mer- 
»  ci ,  vous  accorde  tel  pardon  qui  vous 
3>  efl:  nécefTaire;  qu'il  vous  faiTe  grâce  de. 
w  vos  torts ,  &  fe  reffouvienne  comment 
P  vous  faviez  bien  le  fervir  !  a 

S'il  y  a  dans  cette  pièce  de  la  poéfie 
Zc  du  fentiment,  il  n'y  a  guère  de  vérité  ^ 
excepté  fur  l'article  de  la  bravoure.  Ri- 
chard eut  tous  les  vices ,.  joints  à  cette 
fougue  martiale  qui  afEbontoit  tous  les 
dangers.  Mais  il  avoit  favorifé  les  trou- 
badours,  &  celui-ci  en  particulier:  il 
devoit  donc  être  un  prince  accomplie 


ï>ES'  Troubadours.  371 
Boniface  ,  marquis  de  Montferrat  , 
aimoit  auffi  les  mufes.  Faidit  flit  quelque 
tems  à  fa  cour  :  il  le.  défigne"  fouvent 
dans-  fes  vers  comme  \q  preux  inarquls* 
Il  fe  fixa  enfin  à  la  cour  de  Raimond- 
d'Agoult,  feigneur  de  Sault ,  Tun  des' 
plus  grands  feigneurs  de  Provence.  Après ^ 
tant  de  chagrins  caufés  par  Tamour ,  on' 
ne  devroit  pas  s'attendre  à  le  voir  encore 
amoureux:  il  le  fut  cependant ,  ôc  il  eut' 
un  prince-  pour  rival- 
Madame  Jordana  de  Brun,  femnt&' 
noble  &  très-aimable.,  habitoit  un  châ-^ 
teau  à  l'extrémité  de  la  Provence  ,Tur  la 
frontière  de  la  Lombardie*  Faidit  fe  dé- 
clara fon  amant  ;  &  la  mit  tant  en  hon- 
neur ,  dit  l'hiftorien ,  tant  la  fervxt ,  tanr 
lui  cria  merci,  qu'elle  le  fitfon  chevalier 
quoiqu'il  ne  fut  pas  homme  de  condi^ 
tion.  Dans  fes  chanfons,  il  la  nomme* 
toujours  fon  teie/poir. 

Le  comte-  de  Provence ,  Alphonfe  If 
^mort  en  1208  J.  amoureux  de  cette" 


372      HiST.    LITXéRAlRÈ 

dame ,  faifoit  pour  elle  beaucoup  de  dé- 
penfes ,  fréquentoit  les  tournois,  &  figna- 
loit  fa  valeur  pour  lui  plaire.  La  dame  le 
recevoit  fort  courtoifement ,  badinoit , 
rioit  avec  lui  :  ce  qui  faifoit  croire  qu'il 
avoit  grande  part  à  fes  faveurs.  La  ja- 
loufîe  s'empare  de  Faidit.  Il  quitte  fa 
maierefle.  Plus  de  chanfons  ;  plus  de  plai- 
fîrs.  Il  vouloit  mourir  de  chagrin  &  de 
défefpoir.  Apprenant  à  la  fin  que  fes 
foupçons  étoient  faux ,  que  tout  ce  qu'il 
avoit  entendu  dire  n'étoit  que  difcours 
de  médifans  Se  de  trompeurs ,  il  fe  repen- 
tit &  demanda  grâce  par  une  chanfon. 

Il  dit  dans  cette  pièce ,  que  fi  la  dame 
veut  lui  pardonner  &  l'aimer ,  il  lui  fera 
toute  fa  vie  fort  fidelle  &  plus  obéifTant 
que  le  lion  de  Geoifroi  de  la  Tour, 
(Selon  rhitfloire  des  croifades,  GeofFroi 
de  la  Tour ,  gentilhomme  Limoufin  , 
avoit  délivré  un  lion  attaqué  par  un 
énorme  ferpent  ;  &  ce  lion  le  fuivit  tou- 
jours depuis  comme  un  chien  fidelle.  Oa 


DES  Troubadours.  373 
peut  en  douter  ,  malgré  le  témoignage 
de  Maimbourg.  )  Il  ajoute  qu  elle  doit 
lui  pardonner  pour  deux  raifons  :  Tune , 
qu'il  veut  prendre  la  croix  &  aller  en 
pèlerinage  à  Rome;  mais  qu'il  ne  le  peut 
s'il  a  guerre  &  inimitié  contre  quel- 
qu'un ,  ou  quelqu'un  contre  lui;  l'autre, 
que  Dieu  pardonne  à  ceux  qui  pardon- 
nent ,  &  la  traitera  comme  el^e  l'aura  trai- 
té. On  ignore  la  fuite  de  cette  aventure. 

Noftradamus  &  Crefcimbéni  font  mou- 
rir Faidit  à  la  cour  de  Raimond  d' Agoult 
en  1220.  En  ce  cas,  on  lui  auroit  fauC- 
fement  attribué  dans  fon  recueil  une 
pièce  fur  la  mort  de  Béatrix ,  comtelTe 
de  Provence  ;  car  cette  princefTe ,  fem- 
me de  Charles  d'Anjou ,  ne  mourut  que 
vers  l'an  1260.  La  pièce  eft  affez  remar- 
quable. 

3>  Rien  ne  peut  nous  garantir  de  la 
»  mort ,  ni  la  puiffance,  ni  l'efprit ,  ni  les 
»  grâces  ;  puifque  la  comteffe  Béatrix  â 
»  fuccombé  fous  fes  traits.  Comment 


57'4'  fîfST.  LtTTÛ-KAtK-B 
»  donc  la  crainte  de  mourir  peut- elfe 
»  empêcher  qu-on  aille  à-  la  croifade  ^ 
»-pour  recouvrer  les  terres  de  Syrie  que 
3'  Dieu  a  perdues  F  Et  de  quoi  profiteront: 
3'  les  autres  conquêtes,  dont  les  rois  font 
»  uniquement  occupés?  Mais  le  monde 
3>  reflemble  au-  voleur  qui ,  témoin  du 
»  fupplice  de  fon  camarade ,  ne  fe  cor- 
M  rige  point  &  continue  de  voler,  a 

Nous  avons  cinquante-deux  chanfonj 
de  Gaucelm' Faidit ,  tilTues  de  lieux  com- 
muns fur  l'amour.  Une  tenfon  entre  lui: 
&  Hugues  de  Bacalaria ,  mérite  de  trou> 
ver  place  ici.  La  morale  n'en  efl:  pas 
bonne-;  mais  elle  peint  les  mœurs  des 
troubadours,  &  apprend  à  fe  défier  da 
leurs  principes» 

G  A  u  c  E  L  M. 

3î  J*aime  fincérement  une  dame',  qui  a 
39  un:  ami  qu'elle:ne  veut  pas.  quitter.  Elle 
»  refufe  de  m'aimer ,  fi  je  ne  confcns 
»  qu  elle  continue  de  lui  donner  publi- 
»\qwement  des.  marjques  d'amour  ^.taia^ 


ïy  E  s    T  E  ou  B  A  D  O  U  R  3.     JJj^ 

S»  dis  que  dans  le  particulier  je  ferai  d'elle. 
9»  tout  ce  que:  je  voudrai.  Telle  ell  la 
^.-condition  qu'elle  m'impofe.  « 
H  u  G  u  E  s, 
^Prenez  toujours  ce  que  la  jolie  dame. 
»  vous  offrira ,  &  plus  encore  quand  elle. 
3»  voudra.  Avec  de  la  patience ,  on  vient: 
>Ȉ  bout  de  tout;  &  c'eft  ainfi  que  bien 
3»  deSupauvres  font  devenus  riches,  a 

G   AU    CE    L   M. 

o>  J'aime  mieux  cent  fois  n'avoir  au- 
»  cun  plaifir  &  refier  fans  amour ,  que. 
w^de  donner  à  ma  dame ,  donc  je  fuia 
»  épris  ,  la.permifïion  extravagante  d'à-. 
33  voir  un  autre  amant  qui  La  poffede.  Je 
33  neJe  trouve  déjà  pas  trop  bon  de  fon 
33  mari:  jugez  fi  je  le  fouffrirois  patiem- 
33  ment  d'un  autre.  J'en  mourrois  de  ja- 
»  loufie  j  &  à.  mon  avis ,  il  n'ell  pas  uii- 
33  plus  cruel  genre  de  mort,  «= 
H  u  G  u  E  s. 

30  Celui-  qui  difpofe  en  fecret  d'une 
33  jpjie.dame.,  a  bien  envie  de. mourir  s'il 


37<^     HiST.     LITTÉRAIRE 

33  en  meurt.  J'aimerois  mille  fois  mieu^ 
»  l'avoir  à  cette  condition  ,  que  de  n  a- 
33  voir  rien  du  tout.  D'ailleurs  ,  je  ferois 
33  fî  bien  auprès  d'elle ,  que  j'obtiendrois 
»  d'être  déchargé  de  la  fâcheufe  condi- 
»  tien,  a 

G    A   U    C    E   L   M. 

33  Je  ne  trouve  aucun  goût  à  de  fem- 
»  blables  plaifirs.   Si  je  l'enlève  à  fon 
33  amant ,  je  craindrai  que  fa  légèreté  ne 
a>  la  porte  à  me  traiter  de  même.  Elle 
»  n'aura  point  mon  amour,  fî  elle  ne  l'a 
33  tout  feul  ;  &  fi  elle  en  veut  un  autre , 
»  je  renonce  pour  jamais  à  la  voir,  a 
Hugues. 
^3  Tout  amant  qui  abandonne  une  da- 
3>  me  pour  fi  peu  de  chofe,  ne  fait  guère 
33  aimer.  Savez-vous  un   parti   que   je 
33  vous  confeillerois  de  prendre  ?  c'eft  de 
33  l'aimer  avec  la  même  fincérité  qu'elle 
33  vous  aimeroit  ;  de  badiner  &  de  rire 
>3  comme  elle  en  a  ufé  avec  vous;  &:  de 
»  faire  un  autre  amour,  pour  lequel  vous 


1 


DES  Troubadours.  377 
95  chanteriez  en  loyal  amant,  tandis  que 
»  vous  entretiendriez  celle-ci  fur  le  mê- 
>3  me  pied  qu'eile  vous  tiendroit.  « 

Cet  expédient  paroît  judicieux  à  Gau- 
celm.  Il  en  fait  juge  madame  Marie  de 
Ventadour.  Hugues  y  confent;  mais  il 
veut  qu'on  appelle  au  jugement  la  mar- 
quife  (peut-être  de  Montferrat)  &  le 
dauphin  (d'Auvergne;)  qui  favent  bien 
la  route  que  l'on  doit  fuivrê  en  amour» 


57^       HiST.    LlTTÉRAliaE- 

X  X  X  I  I  L 
ELIAS   CAIRELS. 


Q 


,,  uoiQUE  ce  troubadour  ait  été  in-^ 
connu  à  Noftradamus ,  &  que  nos  ma- 
nufcrits  ne  s'accordent  point  fur  fon 
compte,  il  fournit  à  notre  hiftoire  (Quel- 
ques particularités  curieufes.- 

Elias  Caikels  naquit  à  Sarlar 
en  Périgord.  Sa  première  profefîion  fur 
de  travailler  en  or  &  en  argent ,  &  de 
defîîner  des  armoiries.  Soit  caprice  ,  foir 
ambition  ^  foit  penchant  irréfiftible ,  il  k 
confacra  aux  mufes  en  qualité  de  jon- 
gleur &  de  troubadour;  mais  fes  efpé^ 
rances  de  fuccès  furent  trompées.  Selon, 
un  de  nos  hiftoriens ,  il  compofa  ,  chan- 
ta ,  violonna  mal  ;  il  parla  plus  mal  en- 
core ;  &  fon  talent  fe  réduifoit  à  biea- 
capier  les  airs  &  les  paroles.  Selon  un: 
autre ,.  il  étoit  favant  dans  les  lettres  j 


ITES  TrOUBADOUjRS.  375( 
eorapofoit,  difoit,  faifoit  avec  beaucoup 
de  talent  tout  ce  qu'il  vouloit  ;  &  cepen- 
dant il  ne  réufîît  point  autant  que  le 
méritoient  fes  ouvrages  ,  parce  qu'il  mé- 
prifoit  le  monde  &  les  feigneurs.  Le 
premier  manufcrit  afTure  qu'il  fut  îong- 
tems  en  Romanie ,  Se  qu'il  revint  à  Sar- 
ht ,  où  il  mourut  ;  le  fécond  ,  qu'il  par- 
courut la  plus  grande  partie  de.  la  terra 
habitée.  Ses  ouvrages  donnent  de  meil- 
leurs éclaircifïèmens  fur  l'époque  &  les 
circonftances  de  fa  vie. 

On  a  de  lui  feize  pièces.  Il  fut  un  de? 
ces  poètes  qui  fe  plài(ent  à  multiplier 
les  difficultés  mécaniques  de  l'art ,  pour 
avoir  l'honneur  de  les  vaincre.  Les  verS; 
courts  Se  les  rimes  recherchées  lui  pa- 
roiffoient  un  grand  mérite  ,  aufîî  bien, 
que  de  commencer  chaque  couplet  par. 
les  derniers  mots  du.  précédent»  Il  taxe 
durement  de  mauvais  goût  ceux  qui  pré- 
fèrent une  chanfonnette  en  rimes  faciles*. 
S»r  de  pareilles  puérilités  ^  un  écrivaiq^' 


380      HiST.    LITTéRAIRg 

devroit  être  confiné  dans  la  clalTe  des 
petits  génies  ,  s'il  y  avoit  moins  d'exem- 
ples de  petiteifes  unies  aux  talen»,  quel- 
quefois même  en  des  (iccles  éclairés. 

La  pièce  où  fe  trouve  ce  faux  juge- 
ment ,  parle  du  gracieux  roi  qui  occupe 
Vempire»  «  Il  me  fait  tant  maigrir,  dit 
»  Cairels,  qu'une  lime  ne  mordroit  pas 
»  fur  moi.  Je  fuis  force  de  le  quitter ,  ne 
»  pouvant  le  fuivre  davantage.  Je  n'ai 
03  pas  plus  gagné  avec  lui  qu  avec  Ta- 
»  mour.  ce 

II  s  agit  de  Frédéric  II,  empereur  dès 
Tan  1220.  Ce  prince,  comme  nous  le 
verrons  ailleurs ,  aima  &  cultiva  la  poé- 
fie.  Le  troubadour  s'étoit  fans  doute 
attaché  à  fon  fervice.  S'il  le  quitta  mé- 
content,  ce  fut  peut-être  parce  qu'il 
attendoit  trop  de  fa  générofité ,  ou  qu'il 
la  méritoic  trop  peu. 

Amoureux  d'une  grande  dame  ,  le. 
poète  dit  qu'il  entreprendroit  volontiers 
le  portrait  de  fes  charmes,  s'il  ne  crair 


DÈS  Troubadours.  381 
gnolt  de  le  manquer.  Cette  crainte  ne 
Tempêche  pas  de  peindre  fa  taille  fine 
fans  maigreur ,  fes  cheveux  blonds  com- 
me de  l'or  ,  fon  front  blanc  ,  fes  fourcils 
délicatement  cintrés  ,  fes  yeux  ,  fon  nez, 
fa  bouche  riante.  5>  Je  ne  fais  qui  me 
35  tient,  s'écrie-t-il ,  que  je  ne  l'embraffe 
33  devant  tout  le  monde.  «  Mais  devant 
elle  il  eft  fi  timide,  qu'il  n'ofe  lui  décla- 
rer fon  amour.  Seulement  fes  yeux  par- 
lent pour  lui.  Il  la  conjure  d'avoir  plus 
d'égard  à  ce  qu'ils  difent  qu'à  la  fupé- 
riorité  de  fa  naiifance.  «  Car  amour  ne 
sî  compte  pour  rien  la  noblelTe  au  prix 
»  de  la  courtoifie ,  de  la  complaifance  & 
3>  de  l'honneur.  « 

Deux  envois  accompagnent  cette  piè- 
ce ,  l'un  à  Guillaume  marquis  de  Mont- 
ferrat,  fils  du  fameux  Boniface  que  nous 
avons  eu  occafion  de  faire  connoître  ; 
l'autre  à  la  dame  Ifabelle ,  la  maîtreile 
du  troubadour.  Le  caraâière  de  Cairels 
ne  fe  montre  pas  en  beau  ,  dans  une 


I5S2      HlST.    LITTÉRAIRE 

tenfon  où  il  eft  interlocuteur  avec  cettd 
ciame. 

liabeîie  lui  demande  pourquoi  il  a 
porté  ailleiyrs  fon  amour  ;  &  pourquoi 
fes  chanfons  ne  s'adreffent  plus  à  elle , 
qui  ne  lui  a  jamais  manqué ,  qui  ne  lui 
a  jamais  rien  refufé  ? 

C  A  I  R  E  L  s* 

3>  Si  je  vous  donnai  des  louanges,  ce 
»  n'étoit  point  par  amour ,  mais  pour 
o>  l'honneur  &  le  profit  que  j'en  efpérois  ; 
»  comme  un  jongleur,  quand  il  fait  l'élo- 
33  ge  d'une  dame  de  mérite.  Mais  mo» 
M  efpérance  a  été  trompée,  ce 
Isabelle, 

^>  Je  ne  vis  jamais  d'amoureux  chan- 
93  ger  comme  vous  de  maîtrefTe  par  inté- 
33  rêt.  Si  je  le  difois  pour  vous  faire 
»  affront ,  on  ne  me  croiroit  point,  après 
3»  tout  ce  que  j'ai  dit  en  votre  honneur. 
D>  Vous  pouvez  redoubler  votre  folie. 
93  Pour  moi ,  j'augmenterai  toujours  eu 
»?  bien   &    en  vertu  s    &    je    n'aurai 


!DEs  Troubadours.    3S5] 

^  plus ,  à  votre  égard ,  ni  inclination  ni 
3J  amour,  ce 

C  A  r  R  E  L  s. 

»  Madame ,  je  ne  m'en  défefpéreraî 
»  pas.  Je  ferois  une  grande  folie  de  refter 
D>  dans  vos  liens  ,  fi  je  n'en  ai  eu  ni 
9J  honneur  ni  profit. Vous  garderez  l'opi- 
3»  nion  qu'on  a  de  vous.  Et  moi ,  j'irai 
s»  voir  ma  belle  amie ,  gentille  &  d'une 
33  taille  charmante ,  qui  n'eu  pas  fauffe 
oi  ni  trompeufe.  a 

Isabelle. 

»  Quelle  efc  votre  amie  ?  dites-le  moi, 
9>  fi  vous  le  trouvez  bon  ,  &  ne  craignez 
»  point  :  je  vous  fervirai  auprès  drelle, 
93  Cl  elle  y  confent.  « 

C  A  I  R  E  L  s. 

33  Vous  me  demandez,  madame ,  une 
»  chofe  extravagante.  Je  mériterois  dé 
33  perdre  fon  amitié.  « 

Des  vues  d'intérêt  pourroient  bien 
aujourd'hui ,  comme  alors ,  fe  mêler  dans 
un  commerce  de  galanterie  j  mais  yn 


^§4     HiST.    LITTÉRAIRg 
poëte  n  auroit  garde  d  en  faire  l'aveu; 
L'amour  -  propre  s'eft  raffiné  avec  les 
mœurs* 

Après  avoir  quitté  Ifabelie ,  le  trou- 
badour s'applaudit  de  s'être  attaché  à 
une  dame  loyale,  &  d'oublier  tous  les 
maux  qu'un  amour  déplacé  lui  faifoic 
fouiFrir.  Il  efpère  qu'un  autre  amant  le 
vengera  ,  tandis  que  fa  nouvelle  maî- 
treffe  le  dédommagera  de  fes  fouffrances. 
Elle  agrée  fon  attachement  :  elle  le  fait 
rire  &  chanter.  Il  ne  ceflera  de  la  fervir, 
jufqu'à  ce  que  merci  lui  obtienne  de 
l'embrafler  ;  3>  car  ,  ajoute-t-il ,  je  n'en 
3>  demande  pas  davantage.  « 

On  le  voit  ailleurs  s'élever  contre 
l'opinion  de  beaucoup  de  gens  qui , 
décriant  le  mérite  ,  l'enjouement  &  la 
galanterie,  veulent  tout  foumettre  aux 
règles  d'une  froide  &  infipide  raifon. 
»  On  eft  bien  dupe  de  vouloir  toujours 
»  être  raifonnable.  J'ai  vu  fouvent  la 
p_  folie  réuflir  ,  où  la  raifon  ne  faifoit 

»que 


-DES  Troubadours.  ^Sf, 
»  -que  nuire,  œ  Les  hommes  fenfés  appré- 
cieront cette  maxime  de  poëte,  &  con- 
viendront que  (i  la  raifon  a  fouvent  peu 
de  fuccès ,  furtout  dans  la  carrière  de  la 
fortune  ,  elle  doit  méprifer  du  moins  les 
triomphes  du  vice  &  de  la  folie.  Horace 
vante  une  Folie  agréable ,  qui  peut  pren- 
dre quelques  inftans  de  la  vie.  (  Dulce  efi 
dejipere  in  loco,  )  Il  ne  paroît  pas  que 
notre  poëte  ait  eu  la  même  idée. 

Plufieurs  de  fes  pièces  font  de  fades 
lieux  communs  d'amour.  Deux  chanfons 
fur  la  croifade  intérelîent  par  le  fujer. 
Dans  Tune  ,  il  fe  plaint  de  l'empereur, 
qui  tarde  trop  à  paifer  la  mer  ;  &  il  in- 
vite le  marquis  de  Montferrat  à  le  fuivre 
quand  il  partira.  Dans  l'autre  ,  il  accufe 
les  chevaliers,  les  rois,  les  barons,  les 
marquis ,  de  retarder  par  leurs  guerres 
particulières  la  délivrance  de  Jérufalem  ; 
il  parle  des  croifés  qui  doivent  pafTer 
en  Hongrie  fur  les  terres  des  Grecs,  pour 
fecourir  l'impératrice  de  Conftantinople, 
Tome  L  K 


^26  HiST.  LïTTéRAlRE 
veuve  de  Pierre  de  Courtenai  ,  quô 
Théodore  Comnène  venoit  de  faire 
périr  ;  il  invite  l'empereur  Frédéric  au 
voyage  de  Jérufalem  ,  &  Guillaume  de 
Montferrat  à  venger  fans  délai  la  mort 
de  fon  père  Boniface ,  à  venger  de  même 
fon  frère  qu'on  a  dépouillé. 

Ce  Guillaume,  marquis  de  Montfer- 
jîat ,  eft  fort  maltraité  dans  une  autre 
pièce.  Cairels  lui  reproche  fon  indolence 
pour  des  objets-cffentiels  à  fa  gloire.  Il 
veut  que  les  moines  de  Cluni  le  mettent 
à  leur  tête  &  le  faffent  abbé  de  Cî- 
taaux  ;  fatire  piquante ,  quoique  les  moi- 
nes eulTent  quelquefois  les  mœurs  guer- 
rières. Il  dit  que  les  Lombards,  les  Fran- 
çois ,  les  Flamands ,  les  Bourguignons  le 
regardent  comme  bâtard  ;  que  fes  ancê- 
tres ont  été  vaillans  ;  mais  que  ,  s'il  n'y 
prend,  garde  ,  il  perdra  tout-à-fait  fon 
nom  ;  qu'il  fe  voit  forcé  avec  douleur  de 
lui  appliquer  le  proverbe  ;  Bon  pen  , 


©ES  Troubadours.  387 
Que  ces  invedives  aient  eu  de  l'in- 
fluence ou  non ,  Guillaume  fe  détermina 
enfin  en  1224,  ^  ^^^^^^  ^^  conquête  du 
royaume  de  Salonique  ,  dont  fon  frère 
Démétrius  avoit  été  dépouillé,  comme  il 
a  été  dit  plus  haut.  L'empereur  Frédé- 
ric II  lui  prêta  fept  mille  marcs  d'ar- 
gent ;  Guillaume  engagea  fon  marquifat 
jufqu  a  rentière  reftitution  de  la  fomme. 
Cette  expédition ,  comme  tant  d'autres, 
eut  des  commencemens  heureux  &  des 
fuites  déplorables.  Salonique  fut  prife  ; 
mais  le  marquis  y  mourut  l'année  fui- 
vante  ,  empoifonné ,  dit-on  ,  par  les 
Grecs.  Son  fils  Boniface  retourna  en 
Italie ,  prefque  fans  troupes.  Les  Grecs 
détrônèrent  de  nouveau  Démétrius ,  qui 
vint  chercher  un  afyle  dans  les  états  de 
fon  neveu  *. 

Après  tant  d'exemples  de  l'audace 
des  troubadours  à  cenfurer  la  conduite 

■  ■  I         1  I        !■      I        III      III  I  I       I        M 

*  Voyei  Muratori,  Annales  d^îtalie» 

Rij 


3  SB       HiST.    LITTÉRAIRE 

des  princes  ,  nous  ne  pouvons  croire 
que  c'ait  été  la  principale  caufe  du  peu 
de  fuccès  de  Cairels,  Tout  étant  divifé , 
il  pouvoit  plaire  aux  uns  en  inve6livant 
contre  les  autres.  Mais  s'il  méprifa  le 
monde  &  les  feigneurs,  comme  l'obferve 
un  de  nos  manufcrits  ;  s'il  n'eut  pas  Iç 
caradère  fouple  d'ua  courtifan  ,  ni  le 
génie  de  Tintrigue ,  comme  fes  ouvrages 
femblent  le  prouver  ;  avec  plus  de  mé* 
rite  encore  ,  vraifemblablement  il  eût 
échoué  dans  les  cours.  Elles  furent  de 
tout  tems  l'écueil  des  efprits  roides,  plus 
jiîéme  qup  des  âmes  vertueufes. 

Ce  poëte  montre  cependant  beau-^ 
coup  d'ambition  ,  par  une  pièce  où  il 
^xpofeTes  défirs.  De  l'çr,  de  l'argent, 
des  beftiaux  ;  la  fagefTe  4e  Salomon  ,  U 
courtoiiïe  de  Roland  ,  la  puiflance 
d'Alexandre ,  la  force  de  S^mfon,  l'amie 
de  Triftan ,  la  chevalerie  de  Gauvin  ,  le 
{avoir  de  Merlin  ;  une  d  parfaite  loyau- 
té ,  ^ue  nul  chevalier  &:  nul  jonglçy^ 


CesTkoi/badours.  3Sp 
tî'aient  rien  à  reprendre  en  lui  ;  une  maî- 
treflfe  jeune,  jolie  &  décente  ;  mille  cava-* 
liers  bien  en  ordre  pour  le  fuivre  par 
tout  :  voilà  ce  qu  il  fouhaite  ;  enfin  ,  de 
trouver  toujours  des  marchandifes  en 
vente ,  &  d'avoir  toujours  de  quoi  tout 
acheter.  Car  il  voudroit  recevoir  fans 
cefTe  grande  compagnie  ,  Se  pouvoir  la 
bien  traiter  fans  qu'il  en  coûtât  rien  à 
perfonne. 

Comment  accorder  ces  fouhaits  aveo 
le  mépris  du  monde  &  des  feigneurs  5  à 
moins  de  dire  qu'Elias  Cairels  envioit 
par  goût  la  fortune  ,  &  m.éprifoit  par 
orgueil  ou  par  dépit  ceux  qu'il  ert 
voyoit  jouir  ?  Le  vrai  fage  fait  mieux  fe 
contenter  de  fon  fort  :  c'efl  en  modfi  ant 
fes  défirs ,  qu'il  fe  met  au  -  dclTus  de  la 
richelTe  6c  des  grandeurs. 


Ki^ 


55)0      HiST.    LITTÉRJ!?IRE 

^  .  ^S^— -        ■        *;^ 

XXXIV. 

BERTRAND  D^ALAMANON. 

iN  o  u  s  fommes  obligés ,  malgré  noiH , 
de  recourir  à  Noftradamus ,  pour  la  vie 
de  ce  troubadour ,  dont  nos  manufcrits 
provençaux  ne  contiennent  que  les  ou- 
vrages. Peu  d'hiftoriens  ,  fans  doute , 
méritent  moins  de  confiance  ;  mais  ici 
du  moins  on  ne  le  verra  pas  en  contra- 
didion  avec  d'autres. 

Bertrand,  fils  &  petit-fils  de 
feigneurs  du  même  nom ,  pofTédoit  le 
fief  d'Alamanon ,  (aujourd'hui  La  Ma- 
non), dans  le  diocèfe  d'Aix  en  Pro- 
vence. Gentilhomme  des  plus  confidéra- 
bles  du  pays ,  il  fe  diftingua  fingulière- 
ment  parmi  les  poètes.  B  eut  pour  maî- 
treffe  Fanette  ou  Etiennette  de  Gantel- 
mi ,  dame  de  Romanin ,  qui  tenoit 
alors ,  dit  Noftradamus ,  une  cour  d'à". 


DES  Troubadours*  j^r 
mour  dans  fon  château.  Nous  avons 
prouvé  que  ces  cours  d'amour  n  exif- 
toient  point  encore;  mais  continuons  de 
fuivre  Tauteur ,  fans  nous  arrêter  à  la 
critique.  La  dame  de  Romanin  étoit 
tante  de  la  fameufe  Laure ,  immortalifée 
par  Pétrarque.  Alamanon  fie  de  belles 
chanfons  en  fon  honneur.  Il  fe  dégoûta 
de  Tamour,  on  ne  fait  pourquoi ,  &  fe 
livra  au  goût  de  la  fatire  contre  les  prin- 
ces. 

La  fatire  a  eu  en  tout  tems  fes  dan- 
gers :  elle  excite  la  haine  ,  &  la  haine 
infpire  la  vengeance.  Le  troubadour 
n'épargna  pas  même  Charles  II  d'Anjou, 
roi  de  Naples  &  comte  de  Provence , 
dont  il  étoit  le  fujet.  Auffi  Charles  fe 
vengea  t-il ,  en  lui  enlevant  un  droit 
héréditaire  de  fa  maifon ,  fur  le  fel  qui 
palfoit  le  pont  de  la  Duranee  à  Pertuis» 
Ce  coup  d'autorité  occafionna  de  nou- 
velles fatires ,  qui  ne  pouvoient  qu'aug- 
menter'le  mal, 

Riv 


5^-2       HrST.    LITTÉKAIRB 

Heureufement  pour  le  fatirique  ,  Jl 
exerça  enfuite  Ton  talent  contre  les  enne- 
mis du  roi.  de  Naples.  Il  attaqua  Boni- 
face  VIII,  au  fujet  de  fon  animofité  con- 
tre Philippe  le  Bel  &  contre  Charles  IL 
Il  attaqua  l'empereur  Henri  VII /qui 
avoir  outragé  Robert  duc  de  Calabre,  Bs 
du  roi  de  Naples ,  &  proteékur  d'Ala- 
manon.  Robert  envoya  au  roi  fon  père 
le  firvente  du  poëte  contre  l^mpereur  ; 
&  Charles  rendit  le  droit  que  le  poète 
a-voit  perdu.  Dans  cette  carrière  péril- 
leufe,  on  pouvoir  être  payé  par  les  uns 
du  mal  qu  on  difoit  des  autres» 

Le  reBeur  d'Arles  (  Noftradamus  au- 
rolt  dû  dire  l'archevêque  )  efTuya  auiîî 
une  fatire  violente ,  dont  nous  rendrons 
compte.  L'hiftorien  attribue  au  trouba- 
dour un  traité  en  rimes  provençales,  in^ 
titulé  les  Gi/errei  intijîines  j  fur  les  divL- 
fions  qui  règnoiejit  entre  les  princes.  Il 
place  fa  mort  en  12^5*.  Il  le  repréfente , 
d'après  le  moine  des  Iles  d'or ,  comme 


brEs  Troubadours.  35)3 
Sftirin  diftingué  par  Ton  courage  &  par  fort 
tabileté  en  affaires ,  que  par  fcm  talent 
poétique. 

Une  partie  des  ouvrages  d'Alamano"n^ 
confirme  le  récit  de  Noftradamus  :  une- 
autre  partie  n'y  a  aucun  rapport.  Quel- 
ques-unes de  Tes  pièces  ont  été  fans  doute^ 
perdues.  Peu  importe  ,  au  fond  ,  d'être^ 
bien  inftruit  des  particularités  de  fa  viet 
hs  produdions  de  fon  efprit  doivent  fur-r 
tout  nous  intéreffer.- 

Amoureux  d'une  femme  ,  qu'il  troû*- 
voit  févère  ,  (  peut-être  la  dame  de  Ro^ 
manin)  il  exprime  ainfi>fesfentimeD^: 

30  On  veut  favoir  pourquoi  je  fais  une^ 
»  demi-cKanfon  :  c'eft  que  je  n'ai  qu'ui» 
»  demirfujet  dé  chanter.  Il  n'y  a  d'à— 
»  mour  que  de  ma  part;  la  dame  que- 
»  j'aime  ne  veut  pas  m'aimer.  Mais  au^ 
»  défaut  des  oui  qu'elle  me  refufev  W 
»  prendrai  les  non:  qu'elle  me  prodigue». 
»  Efpérer  auprès  d'elle- ,.  vaut  mieux  que-* 
»'JQuii*  avec  toute  autre.  Et  ne  pouvaius: 


3P4      HiST.    riTTÉRAIRÔ 

»réfifter  à  l'empire  de  l'amour,  je  îTéf 
»  fais  de  moyen  pour  foulager  mes  pei- 
»  nés,  que  de  penfer  qu'un  jour  peut-être- 
»  elle  m'aimera.  « 

Cette  jolie  chanfon  efl  d'une  naïveté 
piquante.  En  voici  une  féconde ,  à-peu- 
près  du  même  goût  :. 

»  Si  j'a vois  tourné  cafaque  a  celle  qui 
»  me  refufe,  j'aurois  biea  fait  mes  affair- 
»  res  auprès  d'une  autre ,  qui  du  moins 
»m'auroit  pris  pour  fon  ferviteur.  Mais 
»  le  fou  ne  quitte  point  fa  folie,  &  je  ne 
»  puis  me  repentir  de  la  mienne.  Cepen- 
»  da»t  lorfque  je  m'engageai  dans  les: 
»  chaînes  de  ma  dame,  il  eût  mieux  valiî 
»  pour  mol  être  dans  celle  des  Mamme- 
»  lus.  J'en  ferois  forti  par  amis  ou  par 
»  argent ,  ou  je  m'en  ferois  échappéi. 
»  Dans  n^a  prifon ,  je  n'ai  aucune  de  ces 
»  ipefTourees.  Je  vous  aime,  ma  dame;: 
»  je  vous  aimerai  deux  fois  autant  „  fi 
»^vous  me  voulez  du  bien..  Mais  vous 
mfavez.  que  je  ne  peux  vaincre  mon 


»  amour ,  &  vou5  me  maltraitez  en  con- 
-»  féquence  !  a 

Le  firvente  contre  Tarehevêtjue  d'Ar^ 
les  eft  une  cruelle  inve6tive ,  qu'on  croi- 
xoit  pleine  de  calomnies  abfurdes ,  (i  Tort 
ignoroit  combien  les  mœurs  du  clergé  ^ 
en  général ,  fournifToient  alors  matière 
sux  cenfures  les  plas  amères. 

Alamanon  reproche  à  ce  prélat  ù 
folie  &  fes  défordres.  Parjure  ,  meurtre  ^ 
€oncufïïons  ,  avarice ,  orgueil ,  impudi- 
cités ,  il  Ten  accufe  ouvertement  ;  il  le 
traite  de  faux  témoin  ,  de  renégat ,  ècc^ 
A  l'entendre  y  »  l'archevêque  fait  conti^ 
»  nueîlement  la  guerre ,  opprime  les  cÊ* 
»  toyens ,  les  met  en  prifon  ;  &  pour 
»  comble  de  faulïèté ,  les  excommunie , 
»  les  abfout,  les  enterre,  le  tout  pour  de 
»  l'argent.  Pour  de  l'argent ,  il  fit  mourir 
2>  Jonquere  en  prifon,  fans  qu'on  ait  pis 
5»  en  favoir  d'autre  caufe^  On  fera  trop 
»  malheureux ,  fi  le  légat  ne  vient  le  faire 
3»  brûler ,.  ou  àa  moins  enfermer.  Les^ 

R^v| 


5f^  HiST.  LiTTÈRArRF 
»  habitans  d'Arles  vivoient  tranquilles  ,* 
30  avant  d'être  en  proie  à  ce  perfide  pal^ 
3^  teur,  qui  ofe  prendre  leurs  biens,  & 
3a  prononcer  lui-même  des  indulgences 
»  pour  les  maux  dont  il  les  accable.  Ils 
»  n'auront  point  de  repos  ,  qu'ils  ne 
3?  l'aient  mis  tout  vivant  dans  la  tombe.  « 

Quelque  chargé  que  paroifTe  un  tel- 
porrrait ,  on  ne  peut  douter  que  l'arche- 
vêque ne  fût  un  méchant  homme.  Ètoit- 
ce  une  raifon  pour  que  le  légat  eût  droit 
de  le  faire  brûler,  ou  même  enfermer^ 
La  cour  de  Rome  exerçoit  par  elle- 
même  ,  Ôc  par  fes  miniftres  ,  le  plus 
étrange  defpotifme.  L'idée  du  trouba- 
dour en  feroit  la  preuve ,  fi  les  autres 
preuves  étoient  moins  connues.  Joint  à 
^'empire  de  la  vertu ,  le  defpotifme  auroit 
pu  réprimer  les  vices.  Malheureufement 
les  vices  regnoient  à  Rome  encore  plus 
qu'ailleurs. 

On-  en  peut  ju^er,  quoique  imparfai- 
tement, par  un  firvenre  où  la  politique 


fefes  Troubadours,  ^s^'f, 
domaine  eft  caraderifée  avec  énergie^ 
Le  pape  Innocent  IV  dépofa  au  concile 
de  Lyon  ,  en  I2^*j  ,  l'empereur  Frédé- 
ric II,  dont  le  crime  irrémiflîble  étoit  de 
joindre  la  fermeté  à  la  puiffancc.  Après 
cet  attentat  »  devenu  commun  depuis 
deux  /îècles ,  Innocent  offrit  Tempire  à^ 
différens  princes,  ou  plutôt  n*oublia  rien, 
pour  le  leur  faire  acheter.  Cefl  le  fujet 
du  firvente. 

Le.poëte  s'élève  contre  les  prétendans^ 
à  l'empire,  &  contre,  le  pontife  flottant 
entre  eux ,  &  les  berçant  de  promeffes, 
&  d'efpérances ,  tandis  c^uil  épuife  leurs^ 
richefles.. 

»  Ceft  le  pape  qui  règne,  qui  pofTede 
39  l'empire:  car  il  en  tire  plus  de  revenu 
»  par  les  tréfors  qu'on  lui  diftribue,,  &  à 
3»  fes  gens ,.  que  n'en  pourroit  tirer  l'em- 
»  pereur.  Il  ne  cherche  qu'à  fomenter 
»  les  troubles.  Ce  procès  ne,  fera  point 
Y>  jugé.  Mais  puifque  les  rois  le  veulent. 
»  terminer  avec  les  armes ,  qu'ils  fe  met-^ 


5i)8  HlST^  LITTÉRAIRE 
»  tent  chacun  en  campagne  j,  que  Tuil 
»  des  partis  remporte  la  vid:oire.  Alors 
3»  les  décrétales  n'arrêteront  plus,  &  Ton 
»  fera  bien  parler  le  pape.  Le  vainqueur 
»  fera  appelé  fils  de  Dieu ,  fera  couronné 
»  par  le  clergé.  Tel  eft  lufage  des  gens 
»  d'égîife ,  quand  ils  trouvent  un  empe- 
»  reur  puiffant ,  de:  fe  foumettre  humble* 
»  ment  à  ks  ordres  ,  &  de  Taccabler , 
»  quand  ils  le  voient  décheoir.  « 

C  etoit  le  tems  6ù  les  cris  s'élevoient 
cle  toutes  parts  contre  le  clergé,  contre 
la  cour  de  Rome  en  particulier,  où  les 
•exadions  de  Téglife  révoltoient  les  peu- 
ples ;  où  enfin  les  efprits  commençoienr 
a  croire  que  Tautorité  du  facerdoce  ne 
pouvoit  s'étendre  jufqu'à  confacrer  Tin- 
juflice  &  Toppreflion.  Cependant  la  har- 
diefïe  du  troubadour  étonne  encore, 
pour  peu  qu'on  réfléchiffe  fur  les  traite^ 
mens  que  venoient  d'eifuyer  les  Albi- 
geois. 

Nous  a^avons  point  le  Crvente\  cicé^ 


DE  y  Tr  O  UBTA  D  O  UR  s.     jp^ 

parNoflradamiis ,.  au  fujet  du  droit  fur 
le  fel  donc  notre  poète  avoit  été  dé- 
pouillé. Il  y  apoftrophoit  un»:  autre  trou- 
badour,  en  lui  demandant  lefquels  va- 
loient  le  mieux,  des  Catalans  ,. ou  des^ 
Franco is^,  des  Limoufins  ,  Auvergnats  :, 
Viennois ,  ou  des  fujets  des  deux  rois 
(. da  France  &  d'Angleterre).  »  Vous 
»  connoifTez ,  ajoutoit-il ,  le  earadère  de; 
M  toutes  ces  nations  :  je  veux  que  vous 
»  me  difîez  celle  qu'on  doit  eflimer  da- 
avantage.  Pour  moi,  je  fuis  dans  le 
5^  chagrin  depuis  que  le  fel  de  Provence 
33  ne  pafTe  plus  fur  mon  pont.  « 

Peut-être  fait^il  allufion  aux  défagré- 
mens  que  Fui  caufoit  !e  roi  de  Sicile,, 
dans  une  pièce  où  il  fe  dépeint  tourmen- 
té par  la  chicane.  »  Autrefois,  dit-il,  je: 
is  m'adonnois  au  chant ,  à  la  joie,  à  la 
»  chevalerie:,  à  la  courtoifie,  à  la  galan.- 
»  terie  auprès  des  beautés  qui  me  plai- 
»  foient.  Amour  efï  témoin  du  bonheur 
»  qp&  lY  trouvois  alors»  Mais  ce  qui  m^. 


'4oa  HisT.  LiTTéRArnS" 
w  fairoit  honneur  autems  paifé,  je  crauif 
>»^q:u*on  ne  me  le  reproche  au  tems 
3»  préfent.  Tout  eft  changé  ;  il  faut  chanv 
3>  ger  moi-même  :  il  faut  m*occuper  fans 
s»  cefTe  de  procès,  d'avocats,  demémoi- 
»  res  :  fans  cefTe  il  faut  être  à  obferver 
*»  s'il  n'arrivera  point  quelque  huiiïîer 
»  efToufflé ,  déhanché ,  que  la  cour  de 
»  juftice  mi'envoie  ,  pour  me  fommer 
»  de  comparoir  à  peine  de  perdre  ma 
53  caufe.  Tel  eft  mon  malheureux  état ,. 
»  pire  que  la  mort ,  &  qui  me  force  do: 
»  prendre  congé  des  affemblées  de  feir 
»  gneurs.  ce 

Si  cette  pièce  intérefle  médiocrement 
par  le  ftyle  ,.elle  eft  curieufe  par  la  pein- 
ture d'un  fléau,  dont  les  fiècles  de  la  che* 
Valérie  fembloient  devoir  être  exemts»- 
Des  procès,  des  huifîiers,  en  un  tems  ow 
Tépée  décidoit  prefque  de  tout  ! 

Trois  firventes  hiftoriques  ,  par  le(- 
quels  nous-finiffons,.  ofïrent  peu  de  traits? 
iiitéieirans,. 


i>Es  Troubadours^,    401* 
Dans  le  premier ,  Bertrand  d' Alama^* 
non   blâme   fon   feigneur  de  ne   pluy 
demander  les  villes  qu'il  réclamoit ,  8c 
d'avoir  terminé  pour  mille  marcs  une 
guerre  qu'il  avoit  conunencée.  »  Le  bruit 
»  court ,  ajoute-t-il ,  qiie  le  feigneur  3 
3»  pris  la  croix  de  dépit ,  &  veut  pafTer 
9x  en  Syrie.  Voyez  la  belle  conduite ,. 
vx  d'aller  demander  aux  Turcs  ce  qu'on 
33  lui  a  homeufement  enlevé  ici!  Il  eit 
30  près  d' Arles V  bien  fâché  de  ne  pas  fe- 
M  fervir  de  fon  écu.  Mais  s'il  attend  le- 
33  comte ,  il  fera  fans  doute  fort  trompé  r 
o>  car  le  comte  s'humilie ,  à  mefure  qu'oîa? 
j^rabaiffe.  «»^ 

Le  feigneur  dont  il  s'agit  étoit  vrai- 
fembîablement  Hugues  de  Baux  ,  vi- 
comte de  Marfeille  ,  qui  avoit  formé^ 
une  ligue  avec  les  autres  membres  de 
fa  maifon  ,  contre  Alphonfe ,  comte  de 
Provence  ,  pour  reprendre  des  terres 
qu'on  leur  avoit  enlevées.  Guillaume  Vf» 
comte,  de  Forcalquier,  entra  dans  cette? 


402      HiST.    LITTÉRAIRE 

ligue.  Elle  auroit  accablé  Alphonfe ,  fi 
Pierre  II  roi  d'Aragon ,  fon  frère ,  n'é- 
toit  venu  à  fon  fecours.  Les  confédérés 
furent  vaincus ,  &  forcés  de  faire  la  paix 
en  1202. 

Un  fécond  fîrvente  a  rapport  au 
même  fujet.Le  comte  de  Provence  y  eft 
loué  d'avoir  bien  défendu  fes  conquêtes, 
&  rétabli  Thonneur  de  fa  maifon.  Ala- 
manon  y  félicite  auiTî  le  comte  de  Toa- 
loufe  d'avoir  réparé  la  honte  &  le  dom- 
mage qu  avoit  fouifert  le  feigneur  de 
Baux.  Ce  comte  de  Touloufe  ,  Rai^ 
mond  VI ,  s'étoit  déclaré  pour  la  ligue. 
Apparemment  il  procura  quelque  fatis-î 
faélion  aux  vaincus. 

Dans  le  dernier  firvente ,  il  eft  queP- 
tion  du  mariage  de  Béatrix ,  héritière 
de  Provence,  qui  époufa  en  1245  Char- 
les d'Anjou  ,  frère  de  S.  Louis.  Rai- 
mond  VII  comte  de  Touloufe  ,  &  Jac- 
ques roi  d'Aragon  avoient  eu  en  Pro- 
vence des  partifans,  dont  les  intrigues 


DES  Troubadours.  40$ 
pour  empêcher  ce  mariage  furent  in- 
frudueufes.  Le  poète  exhorte  Charles 
d'Anjou  à  venir  dans  le  pays,  m  Venez 
3>  fans  délai.  Si  le  fils  du  roi  de  France 
w  fe  laifle  dépouiller  par  fes  voifîns  » 
»  quelle  apparence  qu'il  falïe  de  grandes 
»  conquêtes  outre-mer  fur  les  Turcs  ?  ce 
Le  prince  arriva  en  effet  avec  une  par^ 
tie  des  troupes  deftinées  pour  une  croi*^ 
fade.  Sa  préfence  arrêta  les  entreprife$ 
qu'on  craignoit  de  la  part  du  roi  d'Ara- 
gon &  du  comte  de  Touloufe. 

Ces  faits ,  quoique  réduits  au  pur  né- 
ceffaire ,  ennuieront  peut-être  un  grand 
nombre  de  ledeurs  ;  mais ,  en  les  fupprî- 
mant ,  je  déroberois  au  public  une  ma- 
tière d'inftrudion.  D'ailleurs,  il  me  pa- 
roît  curieux  d'obferver  comment  les 
poëtes  fe  mêloient  de  politique,  &  quels 
font  les  rapports  de  l'ancienne  poéCe 
avec  rhiftoire. 


404      HiST.    LITTÉRAIKE 

XXX  V. 

HUGUES  BRUNET. 

Vj  e  troubadour ,  né  à  Rodez ,  fut  def" 
tinéà  la  cléricature,  &  reçut  l'éducatiorï 
<îui  convenoit  à  cet  état.  Mais  ce  qu'il 
recueillit  de  fes  études ,  le  détourna  du 
but  que  Ton  s'étoit  propofé.  La  vivacité 
de  fon  imagination  ne  s'attacha  qu'aux 
fleurs  de  la  littérature ,  de  fa  focilité  d'ef- 
prit  ne  fe  porta  qu'aux  objets  féduifans^ 
qui  excitoient  le  goût  de  la  poéfîe.  Au 
lieu  de  chercher  la  fortune  par  les  routes 
du  miniftère  eccléfiaftique ,  il  la  chercha 
par  celles  des  talens  agréables.  Il  fe  fit 
jongleur;  il  compofa  beaucoup  de  jolies 
chanfops.  Les  cours  lui  furent  ouvertes. 
Alphonfe  roi  d'Aragon  ,  le  comte  de 
Touloufe ,  le  comte  de  Rodez ,  le  dau.- 
phin  d'Auvergne,  Bernard  d'Andufe, 
l'aecueillirent  fuccefîivemenu 


DES  Troubadours.    40;^; 

Madame  Galiana,  bouigeoife  d'Au- 
rîllac ,  captiva  Ton  cœur ,  mais  fans  Tai- 
mer.  Elle  aimoit  le  comte  de  Rodez  ;  & 
fi  elle  parut  flatter  la  palfion  de  Brunet.ce 
ne  fut  que  pour  être  l'objet  de  fes  p  oéfies. 

L'éloge  le  plus  remarquable  que  lui 
donne  le  poëte,  eft  de  plaire  atout  le 
monde,  en  difant  aux  fous  des  folies, 
aux  fots  des  fotifes ,  aux  gens  d'efprit 
des  chofes  fpirituelles.  Du  refle ,  il  fe 
plaint  toujours  de  fes  rigueurs.  Depuis 
qu^elle  lui  dit  un  jour  en  riant ,  qu'on 
n'obtenoit  rien  fans  hardieffe,  il  n'a  çeffé 
de  l'aimer  &  de  fouHrir. 

»  Quelle  perplexité  me  défoie  !  Je  ne 
»  puis  me  foyftraire  à  l'empire  de  l'a- 
»  mour ,  qui  toujours  me  promet  des 
»  plaifîrs,  &  toujours  m'accable  de  pei* 
»  nés.  Ce  dieu  ne  fe  laifle  voir  que  par 
»  Timagination  ;  il  prend  fon  doux  élan 
60  de  l'œil  au  cœur ,  du  cœur  dans  la 
»  penfée  ;  &  il  me  perce  de  fes  trait?. 

.^  Vginçu ,  fubjugué  par  la  beauté  qu  iJ 


''4:06      HiST.   LITTERAIRE 

»  a  choifie  pour  me  foumettre  ,  j'endure 
»  le  plus  cruel  martyre.  Elle  veut  qu'on 
»  lui  rende  grâces  du  mal  qu  elle  fait  ; 
39  qu'on  réponde  humblement  à  fon  or- 
»  gueil;  qu'on  foit  fatisfait  de  fes  rigueurs, 
a>  de  fes  menaces  &  de  fa  fierté.  Rien  ne 
a>  lui  plaît  que  la  candeur  &  la  foumif- 
p  fion.  Elle  fait  donner  à  la  joie  l'air  du 
»  chagrin  ;  diiïîmuler  ce  qu'elle  veut ,  & 
»  le  faire  fentir.  Puis  elle  vous  captive 
»  par  de  beaux  femblans  &  un  doux  fou- 
»  rire  ;  en  forte  que  les  apparences  arti- 
»  ficieufes  voilent  toujours  fes  fentimens, 
»  Ah  !  il  elle  me  veut  du  bien ,  qu'elle 
»  me  donne  fon  cœur  fans  détour.  Le 
»  peut-elle  refufer  à  un  loyal  &  iidelle 
V  amant ,  qui  ne  fonge  qu'à  lui  obéir  en 
»  tout  ? 

30  Ma  bouche  ne  fauroit  exprimer  l'a- 
»  mour  que  j'ai  pour  elle.  Je  lui  ai  livré 
»>  mon  cœur ,  &  l'ai  fermé  à  tout  autre 
»  objet.  PuifTe-t-elle  me  garder  une  place 
if  dans  fon  fo avenir  !  Mille  tourmens 


DES  Troubadours.  40*7 
4>  d'amour  méritent  bien  cette  foible  ré- 
3»  compenfe . .  •  •  « 

»  Pourvu  feulement  qu  elle  s'occupe 
3i  de  moi  ;  pourvu  que  par  de  tendres 
»  regards  elle  empêche  mes  défîrs  amou- 
»  reux  de  fe  dillîper ,  je  ferai  pour  elle 
î>  complaifant  &  foumis.  Car  telle  eft  la 
»  nourriture  des  loyaux  amans  :  amour 
»  ne  vit  que  de  la  joie  &  des  biens  qu'on 
»  kii  fait. 

»  Seroit-elle  retenue  par  la  crainte  des 
»  médifans  ?  J'ai  pris  la  précaution  de 
»  mettre  la  belle  que  j'adore  à  couvert 
»  de  leur  méchanceté.  Je  baiiTe  les  yeux, 
»  &  ne  la  regarde  que  du  cœur.  Je  cache 
»  mon  bonheur  à  tout  le  monde  ;  per- 
»  fonne  ne  fait  où  j'ai  placé  mon  amour, 
»  Si  l'on  me  demande  à  qui  mes  chants 
»  s'adreflent  ,  j'en  fais  myftère  à  mon 
»  meilleur  ami  ,  &  je  feins  que  c'eft  à 
»  telle ,  dont  il  n'en  eft  rien,  a 

Cette  réferve  ne  garantit  point  Bru- 
Aet  de  la  jaloufîe  du  comte  de  Rodez» 


5|08      HiST.    LITTÉRAIRE 

Sa  maîtrelTe  le  congédia,  pour  complaire 
à  celui  qu'elle  lui  avoir  toujours  préféré. 
Le  poëte  ,  facrifié  au  grand  feigneur , 
embrafla  de  chagrin  la  règle  auftère  des 
Chartreux, 

Le  recueil  de  fes  pièces  confîft^  en 
cinq  chanfons  &  deux  poëmes  en  partie 
moraux.  Il  déclame  contre  la  déprava- 
tion du  fiècle,  fujet  rebattu  dans  tous  les 
liècles,  dans  ceux  mêmes  qu'on  nous  cite 
fouvent  pour  modèles.  Il  dit  que  chacun 
apprend  ce  qu'il  devroit  oublier,  oublie 
ce  quil  devroit  favoir,  élève  ce  qu'il 
faudroit  rabaifTer,  méprife  ce  qu'il  fau- 
4droit  honorer,  m  J'ai  vu  que  les  joies , 
39  les  ris,  les  couplets,  les  airs  de  chan- 
M  fon ,  les  cordons  ,  lacets ,  anneaux  & 
3>  gants  ,  acquittoient  une  année  d'a- 
o>  mour:  de  maintenant  on  fe  croit  perdu 
33  lorfqu'on  n'ed:  pas  payé  comptant.  Il 
»  fut  un  temps  où  l'on  aimoit  mieux 
»  efpérer  qu'obtenir  les  fuprémes  faveurs 
9>  4e  l'amour.  C'eft  qu'on  favoit  que  les 

?3  défîrs , 


t)Es  Troubadours.  40^. 
35  défirs ,  dont  la  pointe  eft  11  douce , 
»  s'éteignent  dans  raccomplifTement. 
M  Oui ,  l'attente  du  bien  d'amour  vaut 
33  mieux  que  le  don  inde'cemment  accor^» 
33  dé.  Les  tourmens  font  précieux ,  les 
53  peines  agréables  ;  les  foupirs ,  les  cha- 
33  grins  même  ont  leur  douceur.  Mais 
?3  dès  qu'amour  eft  parvenu  ifî  loin ,  qu'il 
>3  n'y  a  plus  rien  au-delà ,  il  tombe  dans 
3î  la  langueur  ;  &  les  efpérances  de  l'a- 
03  mant  n'ayant  plus  d'objet,  il  méprife 
»3  ce  qui  excitoit  Tes  défïrs.  ce 

Selon  Nofcradamus ,  Hugues  Brunet 
fut  un  gentilhomme  de  Rodez;  il  aima 
madame  Jiàliaha,  de  l'ancienne  maiioa 
de  Montégli  ;  n'ayant  pu  réuflir  auprès 
d'elle  ,  il  fe  retira  auprès  du  comte ,  fon 
feigneur;  il  devint  amoureux  de  £a  fem- 
me ;  mais  le  comto  qui  goûtoit  fes  poé- 
fies,  qui  d'ailleurs  fe  repofoit  fur  la  vertu 
de  la  comteife  ,  ne  fit  pas  femblant  de 
remarquer  cette  paillon  du  troubadour; 
celui-ci  mourut  en  1223. 

Tomî  L  S, 


410       HiST.    LITTEIIAIRH 

NoPcradamus  eft  rarement  d'accord 
ôvec  nos  manufcrits  ;  &  il  débite  tant 
d'erreurs  groffières  ,  qu'on  ne  peut  ja- 
ïiiais  s'en  rapporter  à  fon  témoignage. 
Je  remarque  cependant  que  la  qualité 
de  madame  ne  fe  donnoit  pas  aux  bour- 
geoifes.  Le  manufcrit  peut  donc  être 
fautif  au  fujet  de  la  maîtrefTe  de  Brunet, 


DES  Troubadours.   411 

»>*  ==^'::i^- — .-      '      ?f: 

XXXVI. 

FERRARI  DE  FERRARE. 

IN  eus  traduirons  d*un  manufcrit  dé 
Modène  la  vie  de  ce  troubadour ,  que 
Noftradamus&Crefcimbéni  même  n'ont 
point  connu ,  &  dont  il  ne  refte  aucun 
ouvrage.  Elle  contient  des  particularités 
intérefTantes. 

Maître  Ferrari  (comme  l'appelle 
rhiftorien)  fut  un  jongleur  de  Ferrare* 
Perfonne  en  Lombardie  n'entendit  audî 
bien  que  lui  le  provençal,  &  ne  corn- 
pofa  aullî  bien  dans  cette  langue:  il  fk 
de  très-bons  &  de  très-beaux  livres.  Ce 
fut  un  perfonnage  fort  courtois  &  crai- 
gnant Dieu.  Il  fervit  volontiers  les  che- 
valiers &  les  barons,  &  fut  conftamment 
attaché  à  la  maifon  d'Efte. 

Ce  qui  fuit  eft  d  une  écriture  moderne, 
en  marge  du  manufcrit. 

Sij 


^Î2       HiST.    LiTTéRAtEê 

»  Il  florifToit  du  tems  d'Azzon  VII,' 
»  marquis  de  Ferrare,  en  1254.  Lorf- 
»  que  les  marquis  d'Efle  donnoient  des 
»  fêtes  3c  tenoient  cour ,  tous  les  jon- 
»  gleurs  qui  entendoient  bien  le  proven- 
âB  çai  y  accouroient.  Ils  alloient  tous  fe 
»  préfenter  à  Ferrari,  &  l'appeloient  leur 
»  m.aître.  S'il  en  venoit  quelqu'un  plus 
*>  habile  que  lés  autres,  qui  proposât  des 
»  queftions  de  fa  façon  ou  inventées  par 
»  d'autres  troubadours ,  maître  Ferrari 
»  leur  répondoit  fur  le  champ  ;  en  forte 
8ë»  qu'il  étoit  comme  un  champion  dans 
»  la  cour  du  marquis  d'Efte.  Il  ne  fit 
»  jamais  que  deux  chanfons  Se  une  re- 
»  trouange»  Mais  il  compofa  des  firventes 
»  &■  'des  couplets  fupérieurs  à  tout  ce 
»  qu'on  connoifToit  en  ce  genre.  De 
»  chaque  chanfon  ou  firvente  des  trou.- 
»  badours ,  il  tira  un ,  deux  ou  trois  cou- 
?>  plets ,  renfermant  les  penfées  les  plus 
»  ingénieufes  ,  &  dont  les  expreiîîons 
p  çtoiçnt  1^3  mieux  choiCes.  Dans  cet 


DES  Troubadours.  41^ 
^  extrait ,  il  n'inféra  aucun  couplet  de  fa 
»  compofîtion.  Celui  à  qui  le  recueil  eft 
»  refte'  en  fît  écrire  quelques  uns ,  afin 
?»  qu'il  fût  mémoire  -de  Ferrari.  « 

Le  manufcrit  ajoute  que  maître  Fer* 
rari  fut  amoureux  ,  dans  fa  jeuneffe  , 
d'une  dame  Curcha ,  pour  laquelle  il  fit 
de  fort  bonnes  chofes  ;  qu'étant  vieux , 
il  s'çloignoit  peu  de  Ferrare ,  finon  pour 
aller  à  Trévife  voir  mefîire  Giraud  du 
Camiro  ^  &  fes  fils ,  qui  lui  faifoient  de 
grands  honneurs,  le  voyoient  avec  pîai- 
lir,  l'accueilloient  parfaitement,  &  lui 
jdonnoient  volontiers  pour  fon  mérite  & 
pour  l'amour  du  marquis  d'Efte. 

On  voit  par  ce  récit  combien  la  Icin- 
gue  provençale  étoit  alors  en  honneur. 
Dans  le  douzième  ,  le  treizième  &  Iç 
quatorzième  fiècle  ,  elle  fut  parmi  les 
perfonnes  polies  ce  que  devint  enfuite  la 

"^  Maison  très  -  illuftre  du  Trévilàn  ;  royes 
yHlJîoirc  de  Venlfe. 

S  iii 


4^4     HiST.    LITTéRAlRl! 

langue  italienne ,  &  ce  que  la  françolfe 
eft  aujourd'hui.  La  réputation  &  les  ou- 
vrages des  troubadours  firent  fa  fortune. 
Rien  n'égaloit  ces  poètes.  Ils  infpiroient 
une  forte  d'enthoufîafme.  Chacun  s'em* 
preîToit  de  les  connoître  ,  de  chanter 
leurs  pièces.  C'étaient  comme  les  hérauts 
<le  la  chevalerie  &  de  la  galanterie ,  dont 
l'empire  embraffoit  toute  l'Europe  méri- 
dionale. Les  écrivains  qui  ont  l'art  de 
plaire  contribuent  beaucoup  au  fort  des 
langues.  Le  provençal  n'eft  retombé 
dans  l'oubli ,  que  parce  que  les  produc- 
tions italiennes  l'ont  effacé  par  leur  mé- 
rite. 

Le  rôle  que  jouoient  les  troubadours, 
ne  mérite  pas  moins  d'être  obfervé.  Lei 
cours  étoient  pour  eux  une  lice  où  ilt 
venoient  faire  affaut  d'efprit  &  de  talent» 
Ils  fe  déficient  les  uns  les  autres  ;  ils  fe 
propofoient  des  queftions  difficiles  à  ré- 
foudre ;  &  leurs  combats  intérefToient 
hs  fpsdateurs ,  auta'nt  que  les  joutes  de* 


r):Es   Troubadours.  415: 

tournois.  Les  princes  fe  glorifioient  d'a- 
voir un  de  ces  ingénieux  champions , 
capable  de  tenir  tere  à  tout  venant.  Sans 
doute  ,  les  marquis  d'Efi:e  fe  firent  un 
grand  honneur  de  trouver  un  tel  homme 
parmi  leurs  fujets  ',  &  Ferrari  ne  fut  p^ 
le  moindre  ornement  de  leur  cour. 

Ce  tableau  rappelle  les  .jeux  de  la 
Grèce ,  (i  propres  â  enflammer  l'émula- 
tion du  génie.  Mais  il  faut  au  génie  des 
modèles  de  bon  goût;  Les  troubadours 
n'en  connoiflbient  point  :  auffi  n  ont  ils 
pu  que  bégayer  en  comparaifon  de« 
Grecs. 


IV 


Sjîtf       HiST.    LITTÉRAIRE 

'îH    ■  ^^uE>—  •   '      '  ^>^ 

XXXVII. 

C  A  D  E  N  E  T. 

JL/  E  château  ^e  Cadénet  fur  la  t)u^àn-^ 
ce,  dans  le  comté  de  Forcalquier,  ap- 
partenoit  à  un  chevalier  indigent  &  mal- 
heureux ,  qui  fut  le  père  de  notre  trou- 
badour. Les  comtes  de  Touloufe  &  de 
ïrôv^rkie  s  étant  ligues,  éii  ti^j  ,  con- 
tre G  uilla um  e  VI  i  eoratte  d'é ■  Fôrtal^ 
quier  \  ce  château  efFuya  toutes  les  hor-f 
reurs  de  la  guerre  i  les  Touloufains  \é 
ruinèrent  de  fond  en  comble  [  i  ].  Ca- 
dénet étoit  encoire  enfant.  Un  che- 
vaiier  ^^»orîîmé^  Guillaume  TFÏtinaud  de 
Lantur  J'emm^na  prifonnier  à  Touloufe; 
mais  il  elit  la  générofîcé  de  luiTervir  de 
père  ;  &  rédùcation  qu'il  lui  donna  au- 
roit  produit  de  meilleurs  effets,  fi  le 
jeune  homme ,  en  fe  formant  l'efprit ,  ne 
k  fût  attaché  au  frivole  plutôt  qu  àTutile^ 


DES  Troubadours.  417 
«l'il  n'eût  préféré  un  goût  de  fantaifie  au 
vrai  mérite  de  fon  état. 

Selon  l'hiftorien  provençal ,  il  croif- 
foit  en  beauté  &  en  courtoifie  ;  il  favoit 
bien  chanter  &  bien  parler  ;  il  apprit  à 
compofer  des  couplets  &  des  firventes. 
Cétoit  un  avantage,  fans  doute.  Mal- 
heureufement ,  enivré  de  la  pafiion  des 
vers  ,  Cadenet  ne  vit  plus  rien  de  fi 
beau  que  la  profelïion  de  jongleur.  Il 
(quitta  le  chevalier  Touloufain;  &  fous 
le  nom  ignoble  de  Baguas,  qui  en  pro- 
vençal fignifie  garçon  ,  il  fe  mit  à  courir 
le  monde,  efpérant  de  percer  dans  les 
jçours  &  d'y  trouver  la  fortune  avec  la 
'gloire. 

Les  premières  tentatives  ne  lui  réuffi- 
rent  point.  Il  fut  long-tems  pauvre  ;  il 
erra  long-tems  à  pied.  Dès  ce  tems-là , 
un  mot,  le  hafard  ou  le  manège  déci- 
doient  fouvent  du  fuccè^  plus  que  le^ 
talent.  Notre  jongleur  languiiFoit  incon- 
Bu  >  même  dans  fa  patrie..  »  Enfin  ,  die 

Sv 


41 B       HiST.    tlTTÉRArRE 

i»  rhiilorien ,  il  prft  le  nom.  de  Cadenef  i 
3>  pour  fe  faire  connoître ,  &  parce  que- 
»  ce  nom  étoit  beau  à  porter.  Il  com- 
»  pofa  de  belles  &  bonnes  chahfons* 
»  Raimond  ,  le  cadet  des  deux  frères  de 
»  Tévéché  de  Nice ,  le  mit  en  équipage 
»  &  en  crédit  ;  Blaeas  lui  fit  beaucoup 
»  d'honneur,  &  lui  donna  du  bien ,  dont 
3>  il  jouit  plufieurs  années.  Après  quoi , 
3^  il  entra  dans  Tordre  des  Hofpitaliers , 
»  où  il  mourut.  Tout  ce  que  fal  raconté  , 
a»  je  Vai  fa  pour  falloir  oiii  dire  ^  pour 
P»  ravoir  vu*  « 

Ce  témoignage  d'un  contemporain 
doit  l'emporter  fur  celui  de  Noflrada- 
ïnus,  qui  rapporte  des  circonftances  plus 
que  douteufes.  Selon  lui  ,  Cadenet  fut 
amoureux  de  Marguerite  de  Riez,  la 
célébra  dans  fes  chanfons ,  &  n'en  reçut 
que  des  mépris.  Il  la  quitta  pour  fe  ren- 
<dre  à  la  cour  du  marquis  de  Montferrat. 
Mais,  quoique  traité  magnifiquement  par 
ce  prince  ,  il  revint  en  Provence ,  le 


te  ES  Troubadours.  41^' 
tcBur  plein  du  fouvenk  de  Marguerite  ^ 
&  réfolu  de  l\Â  renouveler  Tes  vœux  & 
fes  hommage».  Blacas  &  Raimond  d'A- 
goulr,  feigneur  de  Sauît ,  laccueillirenr 
avec  honneur  à  fon  retour.  En  vain  il 
chanta  fa  première  dame.  Défeipérant  do: 
la  toucher ,  il  pik  de  nouveaux  engage^ 
mens.  La  fœur  de  Blacas  ^  également 
belle  &  vertueufe  ,  devint  robjet  de  fa 
paffîon.  Mais  les  médifans  dirent  tant  de 
chofes  contre  lui,  &  même  contre  fa; 
maîtreiïè,  qu'il  fut  contraint  de  s'en  déta- 
cher. Le  chagrin  lui  diâra  un  traité  conr- 
tre  les  mauvais  plaifans  (  les  galicidoiirs% 
Il  aima  enfuite  une  religieufe  d'Aix  j, 
encore  novice;  &  n'ayant  pas  réuiîî  au^- 
près  d'elle,  il  fe  fit  templier  à  Saint-GilleSé- 
II  y  demeura  long-tems  ;  après  quoi  il' 
alla  en  Faleftine ,  où  il  fut  tué  en  com^ 
battant  làSarafinSjTan  1280.  »Le  moi-- 
»  ne  des  Iles  d'or,  ajoute  Noflradam us ^ 
»  dit  que  ce  poëcer  ne  mourut  point  m 

»  la  guerre ,  qu'il  revint  en  Provence  ^ 

Svji 


4^0      H  r  s  T.    LITTÉRAIRE 

»  qu'il  y  époufa  la  religieufe  d'Aix ,  dont 
»  il  eut  un  fils ,  &c.  a 

Peu  importe  qu'on  rejette,  ou  non  j 
ces  particularités.  Je  les  rapporte  unique-r 
ment,  parce  qu'elles  tiennent  aux  mœurs 
des  troubadours.  PalFons  aux  ouvrageç 
de  Cadenet.. 

La  plupart  de  fes  pièces ,  au  nombre 
de  vingt-quatre,  font  des  chanfons  tri- 
viales dû  galanterie.  Les  envois  s'adreC- 
fent  à  la  comtefTe  d'Auvergne  ,.  à  la 
camtefle  d'Angoulême  ,  au  comte  d^ 
Provence ,  &  à  la  reine  Eléonore,  Cell&- 
xi  étoit  fceur  de  Pierre  II  roi  d'Aragon  > 
iépoufe  de  Raimond  VI  comte  de  Tou- 
loufe.  Elle  confervoit  le  titre  de  reine» 
que  Tufage  donnoit  aux  filles  de  rois* 
.Voici  ceDe  des  chanfons  du  poëce ,  que 
nous  jugeons  la  plus  remarquable. 

»  Si  je  pouvois  forcer  ma  volonté  à 
3»  fuivre  ma  raifon ,  amour  ne  m'aiiroit 
^  pas  aifément  fournis  à  fon  empire.  Ce 
^  n  ell  pas  qu'on  foit  plus  vertueux  fans 


3D-ES  TrGUBADOUK^,  42^: 
»  amour  :  car  qui  aime  bien  ne  croit 
3E>  jamais  afTez  bien  faire  'y  q.ui  n'aima 
«■point  ignore  cette  noble  émulation, 
»  &  ne  s'attire  jamais  autant  d'eftime 
»  que  l'amant  heureux ,  ou  afpirant  à  le 
»  devenir^ 

»  Quelque  beau  qu'il  foit  d'aimer,  Jô 
»  n'y  reviens  que  malgré  moi  :  non  qu$ 
»  je  craigne  de  faire  des  actions  glorieu- 
»fes',.  mais  on  n'a  jamais  fervi  que.  par 
»  force  un  feigneur  ,  dont  il  n'y  a  point 
»  d'alîiftance  &:de  grâce  à  efpérer.  Tout 
»  feigTieur  qui. ,  fans  ceffe  exigeant  de  /es 
»  fuiets,  ne  cherche  qu'à  les  ruiner ,  ne 
»  doit  être  fervi  qu'autant  que  la  /e^zi^-t 
a>-  té  y  oblige;. 

»  Une  chofe  a  un  peu  foulage  ma 
»  peine  :  c'eft  qu'avec  la  déloyauté  on 
an  ne  profpère  jamais  long-tems.  On  ne 
»  peut  s'élever  par  fon  moyen  à  une 
39  gloire  éminente,  fans  tomber  à  la  lin 
»  dans  l'infamie.  Souvent  „  au  contraire  y 
p  j'ai  vu  la  loyauté  élever  des  hommea 


^HCt      HiST,    LTTTéRATRt 

»  de  bas  état.  Ainfi  c  efl:  folie  de  crain^ 
»  dre  la  peine  pour  acquérir  de  la  con- 
»  fidération  :  un  bonheur  arrive  bientôt^ 
»  quand  il  doit  arriver» 

»  Mon  bonheur  tarde  bien ,  il  eft  vrai,, 
3»  &  arrive  lentement.  Mais  les  grands^ 
»  honneurs  s'achètent  cher  ;  &  ce  quB 
^  vaut  peu  s'obtient  plus  aifément  que 
»  le  meilleyr.  Avec  plus  de  peine,  oit 
»  obtient  avec  plus  de  gloire.  Quand  onr. 
w  lîy  réullîroit  pas ,  toujours  eft-il  beai^ 
»  de  s'être  bien  comporté. 

»  Du  moins  je  vous  ai  aimé,  madame,- 
»  pour  un;  bien  qu'on  ne  fauroit  me  refc 
*fer  :  car  mon  coeur  eft  content  dès 
»que  je  puis  étendre  votre  gloire.: 
»  Quand  je  vois  tour  ou  château  ,  ou^ 
»  homme  du  pays  où  vous  régnez ,  je:: 
»  me  fens  comblé  de  joie  y  &  quand  je- 
»  vais  à  votre  demeure ,  je  crois ,  dans 
»  mon  impatience  ,  reculer  en  avair- 
»  çant,  jurquà  ce  que  je  fois*  auprès  dç: 
?y  vous,  et 


bEs  TiiouFADOirRS.  42-j 

Envoi, 

»Eléonore ,  reine  débonnaire ,  en  quE 
»  la  fine  gloire  abonde  de  plus  en  plus  ^ 
»  fait  fi  bien  dire  &  fi  bien  faire ,  que 
»  tout  ce  qu'elle  dit  eft  cru  en  tous^ 
»  lieux,  a 

Cadenet  avoit  du  goût  pour  îa  fatirp». 
Nous  avons  de  lui  une  pièce  contre  les 
ièigneurs  de  fon  tems ,  où  il  leur  repro- 
che les  brigandages  que  la  licence  de& 
guerres  rendoient  alors  Ci  communs. 

»  Je  voudrois  que  les  puiflàns  fuf- 
»fent  tels  que  je  ferois  moi-même*,  fi: 
»  j'avois  leur  pouvoir.  On  les  verroitr 
»  magnifiques  en  armes  &  en  habits;  ils. 
»  feroient  grande  chère  ;  ils  brilleroient 
»  dans  les  cours ,  verroient  les  dames ,  & 
»  donneroient  généreufement  leur  bien, 
»  Cela  vaudroit  mieux  que  la  pillerie  à 
»  laquelle  fe  livrent  nos  barons  ,  qui 
30  n  ont  que  des  cavaliers  armés  à  la 
»  légère,  pour  aller  plus  vite  butiner,. 
»  comme  auiîî  pour  fe  fauver  plus  vîteç 


4^4  HrST.  LITTÉRAIRE 
»  quand  on  leur  fait  tête.  Autrefois  Ï3 
»  magnificence  des  habits ,  les  préfens , 
PO  les  réceptions  honnêtes ,  &  d'autres 
3»  femblabJes  qualités  diftinguoient  les 
»  galans.  On  n^  fe  diUingue  plus  aujour- 
»  a  hui  qu  en  pillant  les  bœufs  &  les  boi> 
»  viers.  Encore  il  paroît  qu'on  n'en  eft 
5)  pas  mieux  vêtu,  os 

Les  fiècles  précédent  valoient-iîs  donc 
mieux  que  celui  de  Cadenet  ?  rien  n» 
donne  lieu  de  le  p enfer.  Comme  la  plu- 
part des  fatiriques ,  il  exagéroit  le  bien 
du  tems  pafTé ,  pour  faire  fentir  davan^- 
tage  le  mal  préfent. 

:*  Dans  uns  autre  pièce  ^  adrefTée  au 
•vicomte  de  Burlats  en  Albigeois ,  qu'oa 
difoit  dégénérer  de  fon  ancienne  valeur  > 
il  l'exhorte  à  prendre  en  bonne  part  fes 
remontrances  :  il  lui  cite  l'exemple  de 
Blacas  ,  de  Raimond  d'Agoult  &  d\i 
.marquis  de  Montferrat ,  qu  on  avertiC- 
foit  librement  de  leurs  fautes,  fans  qu'ife 
«a  fuilent  fâchés  >  6c  fans  qu'ils  cefTaifenc 


DES  Troubadours.  42^ 
de  faire  du  bien  à  leurs  propres  cen- 
feurs.  »  Peu  vous  aime ,  vicomte ,  celui 
»  qui  ne  vous  remontre  pas  votre  devoir. 
»  Si  vous  n'aviez  pas  des  amis  capables- 
»  de  vous  y  rappeler,  votre  mérite  feroit 
»  bientôt  déchu.  « 

Bonne  leçon  ,  dont  les  grands  ne  pro- 
fiteront guère.  Il  eft  fi  doux  de  regarder 
fes  flatteurs  comme  fes  amis  ! 

Ce  2èle  d'un  troubadour  eft  affuré'^ 
ment  très-louable.  Mais  il  le  poufTa  un 
peu  trop  loin ,  fur  le  point  d'embralTet 
Tétat  religieux,  en  exhortant  fon  ami 
Blaeas  à  prendre  le  même  parti,  comme 
néceflaire  au  falut.  Il  lui  dit  dans  une 
ch,anfQn^:  .^  .^  ,j^ 

.  ».  Si  je  .trou vois  mon  compère  Bla-, 
»  cas,  je  lui  confeillerois  ce  qu'il  fera 
»  peut- être  fans  mon  confeil ,  de  ne  pas 
»  attendre  la  mort ,  pour  renoncer  au 
»  monde  qiii'  h'eft  que  vanité.  Autre- 
»  ment  jecraindrois  pour  lui  les  fuppli- 
ç  ces  de  l'enfer»  Son  efprit  6c  fa  raifoti 


-J.25      HiST.    LITTÉRAIRE 

»  le  rendroient  plus  inexcufable  qu*iifi 
3t>  autre ,  s'il  avoit  la  folie  de  fe  précipi- 
»  ter  fur  un  écueil ,  qu'on  évite  dès  qu'on 
»  le  connoit  &  qu'on  le  craint.  «  (  Voyex 
l'article  de  B  l  a  c  a  s.  ) 

C'eft  ainfi  que  les  moines  attiroienc  ^ 
fouvent  de  la  meilleure  foi  du  monde , 
une  foule  de  proféiytes.  Mais  fî  le  rnoirref 
des  Iles  d'or  ;  cité  par  Naflradamus  ,. 
avoit  dit  vjai ,  &  que  Cadenet  eût  quitté 
le  froc  pour  époufer  une  religieufe  ;  cec 
exemple  feulne  rendroit  il  pas  fuipedes 
de  ferablables  vocations  ? 
>   Il  .1.111  II   I    1 1    I        < 

NOIE.        1^ 

1 1  ]  Raimond  Bércnger  III  comte  de  Pro« 
Vence ,  ayant  époufe  Richilde  ,  fille  de  rempe- 
retir  Frédéric  II ,  avoit  obtenu  de  ce  prince  l'in- 
Yeftiture  du  comté  de  Forcalquier ,  au  préju- 
dice ^e  Guillaume  VI ,  qui  avoit  manqué  de 
rendre  hommage  lors  de  Tavénement  de^ Frédé- 
ric à  l'empire.  Celui-ci  rempliiïbit  par  là  deux 
objets  ;  l'un  de  faire  revivre  Tautorité  des  em-^ 
pereurs  ittr  l'ancien  royaume  d'Arles  j  l'autre  % 


î)Es  Troubadours.    427Ç 

fîe  rendre  plus  confîdérable  rétablifTement  de  (a 
fille.  Muni  du  diplôme  impérial  ,  Raimond 
Bérenger  crut  avoir  befbin  de  (ècours  pour 
dépouiller  le  comte  de  Forcalquier.  Il  eut  recours 
à  Raimond  V  comte  de  Touloufè ,  &  lui  pro-. 
pofà  de  partager  la  dépouille.  Leur  accord  (è  fit 
à  Beaucalre  ,  où  ils  eurent  une  entrevue  en 
116^.  On  y  conclut  le  mariage  du  fils  aîné  du 
comte  de  Touloufè  ,  avec  Douce  ,  fille  unique 
du  comte  de  Provence.  Bientôt  après,  Raimond 
Bérenger  entra  Cur  les  terres  du  comte  de  For- 
calquier. Il  fut  joint  par  des  troupes  de  (on  allijé  j 
&  ce  fut  alors  que  le  château  de  Cadenet 
éprouva  le  dé(ailredont  Thillorien  contemporain 
de  notre  troubadour  fait  mention. 

Don  Vaiffete  parle  de  la  ligue  des  deux  com* 
tes,  »  Nous  ignorons,  ajoute-t-il ,  fi  Raimond  ^ 
»  comte  de  Touloufè  >  joignit  (es  armes  à  celles 
>xde  Raimond  Bérenger ,  contré  le  comte  de 
»  Forcalquier,  ainfi  qu'ils  en  étoient  convenus,  li 
(/ff/?.  du  Lani^udJoc  ,  /.  3,  />  13.  )  U  eu.  (îirpre- 
nant  qu'un  hiflorîen  fi  exaâ  ait  pu  s'exprimer 
de  la  (ôrte ,  ayant  connoiflànce  de  notre  manulr 
crit  dont  il  donne  un  extrait  fidelle  dans  l'enr 
droit  où  il  parle  de  Cadenet.  Le  château  de  Ca- 
denet, pillé  &  (àccagé  parles  gens  du  comte  de- 
Toulou(è  ,  proHve  que  les  deux  princes  avoient 
cffedivement  uni  leurs  forces» 


4^8     HiST.    LITTéRAïKlë 

XXXVIII. 
P  E  R  D  I  G  O  N. 

V-^  E  troubadour  eft  un  de  ceux  qiiî  ^ 
de  l'état  le  plus  abjed  ,  fe  font  élevés  le 
plus  haut  par  leurs  talens  ;  exemple  très- 
propre  à  encourager  le  génie,  mais  ca- 
pable aufîî  d'égarer  une  foule  d'efprits 
médiocres ,  toujours  empreiîes  à  fortir 
de  leur  fphère  pour  courir  après  la  for- 
tune. Le  talent  même  n*y  parvient  guère 
fans  le  fecours  de  l'intrigue. 

Perdigon  et  oit  fils  d'un  pauvre 
pêcheur  de  l'Efperon  ,  bourg  du  Gévau- 
dan.  Né  avec  de  l'efprit  &  avec  une 
agréable  figure ,  il  fe  livra  bientôt  à 
l'ambition  de  trouver  accès  dans  les 
cours.  Il  faifoit  bien  les  vers,  avoir  une 
belle  voix  ,  jouoit  parfaitement  du  vio- 
lon ,  ne  manquoit  ni  d'agrémens  ni  de 
foupleiTe,  Il  réuffit  au  delà  de  fes  efpé- 


ï>ES  Troubadours.  425? 
rances.  Le  dauphin  d'Auvergne ,  pour 
fe  l'attacher,  lui  donna  des  rentes  &  des 
terres.  Enfin ,  il  lui  conféra  la  dignité  de 
chevalier,  &  le  fit  fon  frère  d'armes  ;  c© 
qui  étoit  le  comble  de  la  faveur. 

Alors  Perdigon  devint  un  perfonnage 
dans  la  contrée.  Il  vifita  les  barons  ,  de 
fut  accueilli  par-tout  avec  honneur.  Les 
dames  fe  difputèrent  à  qui  lauroit  pour 
amant ,  ou  plutôt  pour  chantre  de  leut 
mérite.  Son  cœur  ne  le  portoit  que  trop 
à  l'amour.  On  voit  par  fes  pièces  qu'il 
eut  nombre  de  maîtrefifes,  &  qu'elles  nç 
le  rendirent  pas  heureux.  Voici  la  mçi!^ 
îeure  de  fes  chanfons ,  où  il  exprime 
vivement  fes  peines. 

M  Je  commence  ma  chanfon  avec  le 
5>  chant  des  oifeaux  ;  lorfque  j'entends  U 
33  tendre  ramage  du  roilignol  &  de  h 
05  fauvette  ;  que  je  vois  les  fleurs  s'épa^ 
03  nouir  dans  les  jardins ,  les  bluets  parej: 
>o  les  buifTons ,  les  ruifTeaux  couler  fuj: 
p  le  f^blg  leur  eau  limpide ,  &  leur$ 


430       HiST.    LITTéRAIRfi 

33  bords  embellis  par  la  blancheur  des 
»i  lis. 

a>  Héias!  je  me  rappelle  tous  les  maux 
a»  que  j  ai  foufiferts  en  amour  ,  par  la 
35  rigueur  d'une  beauté  perfide ,  qui  n*a 
9>  pas  craint  de  me  tromper  &  de  me 
93  trahir.  J'ai  eu  beau  lui  crier  merci  : 
»  elle  a  été  cruelle  jufqu  à  me  donner  le 
»>  coup  de  la  mort. 

>>  Ceft  aimer  bien  peu  que  d'aimer 
»>  fans  jaloufie.  On  aime  peu ,  quand  on 
»>  ne  fe  fâche  jamais  ;  on  aime  peu  , 
93  quand  on  n'a  jamais  de  faute  à  fe 
»  reprocher.  Mais  quand  on  eft  bien 
»  amoureux ,  une  larme  d'amour  vaut 
»  mieux  que  quatorze  ris. 

»  Lorfqu  à  genoux  je  demande  par- 
»  don  à  celle  que  j'adore ,  elle  m'accufe , 
»  elle  en  trouve  des  prétextes.  Les  lar- 
»9  mes  coulent  de  mes  yeux  en  abon- 
»  dance.  Alors  quelquefois  elle  me  lance 
9J  un  amoureux  regard.  Je  lui  baife  les 
»>  yeux  &  la  bouche  :  &  j'en  reflens  un<ç 
^  joie  de  paradis. 


DES  Troubadours.  431* 
»  Ah  !  fa  main"  a  cueilli  les  verges 
3»  dont  me  frappe  la  plus  belle  dame  qui 
»  fut  jamais.  J'ai  fait  tant  de  pourfuites 
»  pour  avoir  le  bonheur  de  la  fervir  ! 
i3  elle  m'a  fait  pafTer  par  tant  de  rudes 
95  épreuves  ;  foupirs  pleins  d'angoifles  , 
33  défirs  fans  efpérances  ,  récompenfes 
»  toujours  au-deflbus  des  fer  vices  !  tout 
»  m'oblige  à  m*éloigner  d'elle.  « 

Le  dauphin  d'Auvergne  étant  mort, 
&  n'ayant  laiflTé  qu'un  fils  très-jeune , 
Perdigon  quitta  une  cour  où  il  avoit 
perdu  fon  protedeur.  Il  alla  fe  produire 
à  celle  du  roi  d'Aragon ,  Pierre  IL  Com- 
blé de  préfens  par  ce  prince  ,  il  repafTa 
le§  monts ,  &  s'attacha  particulièrement 
à  Guillaume  de  Baux.  Selon  Noftrada- 
mus ,  il  fut  attaché  au  comte  de  Proven- 
ce ,  Raimond-Bérenger ,  dont  il  célébra 
les  conquêtes  par  un  poëme ,  lorfque  le 
comte  eut  réuni  à  fon  domaine  Vinti- 
mille ,  Nice ,  Gènes  &  le  Piémont  ;  il  fut 
enrichi  en  récompenfe  de  fes  vers  ;  il 


452      MrST.    LlTTÉRÂIKg 

époufa  mademoifelle  Saure,  de  la  maî- 
fon  de  Sabran  ;  tous  deux  moururent  en 
'126^ ,  &  firent  le  comte  de  Provence 
leur  héritier. 

Nos  hiftoires  manufcrltes  nous  repré^ 
fentent  Perdigon  fur  une  fcène  toute 
différente.  Il  participa  au  fanatifme  qui 
iufcita  -au  comte  de  Touloufe  tant  d'im- 
placables ennemis.  Avec  le  prince  d'O- 
range, le  feigneur  Guillaume  de  Baux, 
Tévêque  de  Touloufe  Folquet,  &  Tabbé 
de  Cîteaux ,  il  alla  exciter  à  Rome  lé 
zèle ,  ou  plutôt  la  haine  d'Innocent  III  ; 
êc  la  croifade  contre  les  Albigeois  fut 
le  fruit  de  leurs  conférences.  Le  roi  d'A- 
ragon ,  défenfeur  du  comte  de  Toulou- 
fe ,  ayant  péri  à  la  fangîànte  bataille  de 
Muret  en  î  2 1 5  ,  Perdigon  fit  un  poëme 
pour  célébrer  fa  défaite  &  le  triomplie 
rde  la  croifade.  L'hiftorien  obferve  que 
fon  animofité  contre  ce  roi ,  qui  avoit 
été  fon  bienfaiteur,  le  déshonora  telle- 
«lent ,  que  fes  amis  même  ne  voulurent 

plus 


DES  Troubadours.  453 
plus  le  voir  ni  l'entendre ,  &  qu  il  ne  put 
jamais  fe  relever  du  mépris  que  lui  atti- 
ra Ton  ingratitude.  Exemple  digne  d'être 
médité  par  les  adorateurs  de  la  fortune. 
Un  ingrat  ambitieux  fe  confoleroit 
peut-être  du  mépris  des  honnêtes  gens , 
s'il  recueilloit  d'un  autre  côté  les  fruits 
de  fon  injuftice.  Perdigon  n'eut  pas  mê- 
me cette  refTource.  Le  comte  de  Mont- 
fort,  Guillaume  de  Baux,  &  les  autres 
feigneurs  dont  il  efpéroit  des  récompen- 
fes  ,  périrent  dans  la  croifade  où  ils 
avoient  commis  tant  de  barbaries.  Le 
fils  du  dauphin  d'Auvergne  retira  les 
bienfaits  de  fon  père ,  en  haine  de  la 
perfidie  de  Perdigon.  Celui-ci ,  n'ofant 
fe  montrer,  expofé  aux  derniers  befoins, 
fut  réduit  à  chercher  un  afyle  dans  le 
cloître.  Encore  ne  fût-ce  que  par  la  pro- 
tedion  de  Lambert  de  Montai ,  gendre 
de  Guillaume  de  Baux ,  qu'il  fut  reçu 
dans  l'abbaye  de  Silvebelle  :  il  y  mou- 
rut. Crefcimbéni  cite  le  manufcrit,  où 
Toms  I.  T 


434       HiST.    LITTÉRAIRE 

fa  mort  dans  l'ordre  de  Cîteaux  eft  attef- 
tée  ;  mais  il  ne  dit  point  par  quel  motif 
il  fe  fit  moine. 

Nous  avons  de  ce  troubadour  onze 
chanfons,  dont  quelques-unes  attribuées 
à  d'autres  auteurs  ;  &  une  prière  à  la 
Vierge ,  remarquable  par  ce  trait  de  fu- 
perftition  :  le  pocte  afîure  qu'en  la  priant 
quarante  jours,  on  obtient  le  pardon  da 
fes  péchés. 


^^ 


©ES  Troc7BAdours.    435*] 

^'^        ■-     <S^ — '       '^-^ '^ 

XXXIX. 

GUI  ou  GUIGO. 

iN  o  u  s  avons  un  nombre  de  pièces 
fous  le  nom  de  Gui,  peut-être  du  même 
troubadour ,  peut-être  auflî  de  plufieurs 
qu'il  efl:  impolîîble  de  diftinguer,  aucun 
écrivain  ne  donnant  de  lumières  fur  cet 
objet.  Il  fuffira  donc  d'extraire  ce  que 
\qs  pièces  peuvent  avoir  d'intéreffant» 
L'auteur  des  premières  eft  nommé  Gui 
ou  Guigo.  Il  étoit  contemporain  de  Ber- 
trand d'Alamanon.  Voici  une  tenfon  en- 
tre  eux. 

Gui. 
53  J'ai  vu  dans  le  Gévaudan  madame 
>>  Saure  Raimonde  ,  dame  de  Roque- 
33  feuille,  &  la  comteffe  de  ''''\  Elles 
»  m'ont  demandé  de  vos  nouvelles  ;  à 
>3  quoi  j'ai  répondu  que  dans  la  guerre 
9i  terrible  des  deux  comtes  (de  Toubu- 

Tii 


43 <^    HisT.  riTTéRAiRië 
w  Te  de  de  Provence ,  )  j'ai  laiflTé  votrô 
»  écu  bien  fain,  votre  lance  bien  entière, 
»  de  votre  perfonne  tout  auiîî  flafque 
3»  &  aulîî  nonchalante  qu  elle  l'a  jamais 

Oi  été.  a 

,  Bertrand. 

33  Guigo ,  je  vous  en  aime  mille  fois 
30  davantage ,  d'avoir  mal  parlé  de  moi  à 
w  de  fi  honnêtes  dames.  Je  vous  en  fais 
0»  bon  gré  ;  car  entre  honnêtes  gens ,  les 
33  médifances  d'un  méchant  homme  font 
»  le  même  effet  que  les  louanges  d'un 
M  homme  de  bien  ;  &  vous  êtes  de  ces 
33  vilains  dont  les  médifances  font  des 
M  éloges,  a 

Ce  trait  fi  piquant  peut -il  être  déco*^ 
ché  ou  publié  par  un  poète  contre  lui- 
même  ?  Les  troubadours  s'attaquoient , 
fe  répondoient  mutuellement  dans  les 
tenfons.  On  a  recueilli  fans  doute  leurs 
couplets  comme  formant  une  feule  pièce  ; 
&  voilà  pourquoi  ils  fe  trouvent  réunis 
ipus  le  nom  d'un  feul, 


DES  Troubadours.    437 

Dans  un  firvente  fatirique  contre  le 
même  Bertrand  :  o»  Si  Ton  proclame  les 
»  braves ,  dit  le  troubadour ,  je  ne  m'é- 
»  chaufferai  pas  à  crier  Alamanon  ;  car 
»  je  l'ai  vu  long  -  tems  fuivre  la  cour 
95  de  Provence ,  fans  faire  ni  préfens  ni 
93  feflins ,  mais  beaucoup  de  méchans  ^ 
a  ennuyeux  vers ,  dont  je  ne  le  corrige- 
ai rai  point.  «  Il  lui  reproche  d'être  dé- 
pouillé de  tout  mérite  ,  de  toute  vertu , 
avec  fon  corps  flafque  fans  force  de  fans 
valeur. 

Une  tenfon  avec  Falco,  moine  dé- 
froqué ,  eft  d'un  genre  particulier.  On  y 
voit  que  le  moine,  chafTé  de  fon  ordre , 
étoit  devenu  jongleur ,  qu'il  avoit  eu  la 
lèvre  fendue  pour  des  médifances ,  fans 
doute  très-criminelles ,  &  qu'on  puniffoit 
de  la  forte  les  médifans. 
Gui. 

»  Falco  ,  je  vois  que  vous  avez  fait 
33  métier  de  médire  ;  vous  en  avez  été 
33  accufé,  Ôc  vous  en  portez  les  marques» 

Tiij 


43  s     H  I  ST.    LITTÉRAIRE 

»3  Dites-moi  pourquoi  vous  fûtes  chafTé 
«0  du  cloître?  car  quand  un  moine  profes 
33  quitte  fon  ordre  ,  on  ne  fait  point 
a»  d'eilime  de  fa  foi  :  j'en  ai  oiii  murmu- 
53  ter.  «c 

F  A  L  c  o. 

»  De  quoi  vous  fert ,  feigneur ,  de 
»>  dire  des  injures  &  des  folies  ?  Vous  n'y 
33  gagnez  rien,,  &  je  puis  vous  répondre 
33  fur  le  même  ton.  « 

Gui. 

33  Un  jongleur  qui  a  la  lèvre  fendue , 
w  ne  vaut  pas  un  vieil  habit  jeté  au  re- 
w  but.  Celui-là  vous  donna  un  terrible 
93  coup,  qui  vous  dit,  Ouvrez  la  boucha 
9i  pour  qu  on  vous  fende  la  lèvre.  Parce 
93  que  vous  parliez  trop ,  on  vous  brida 
»3  de  la  forte.  En  quoi  le  marquis  a  biem 
»>  fait  ;  car  on  doit  corriger  ainfi  par  le 
»  rafoir  un  infenfé  troubadour ,  qui  It 
^>  mérite  par  fes  propo's.  « 

F  A   L   c   o. 

«  J*aime  mieux  être  coupé  par  ua 


1>ÊS    TKOtTÉADOUKS.      43 j? 

»  f  afoir  que  touché  de  votre  main . . . . , 
>3  d'un  homme  qui  ne  tint  jamais  fa  foi 
35  ni  à  foi  ni  aux  fiens. . . .  •  .Vous  avez 
s»  été  le  pire  ennemi  de  tous  vos  parens; 
3>  jamais  vous  ne  les  avez  défendus , 
»  quoique  vous  fuilîez  bien  équipé  6c 
»  ceint  d'épée.  « 

Encore  une  fois ,  un  poëte ,  un  cheva- 
lier ceint  d'épée  j  ne  fe  déshonoreroit  pas 
de  la  force  ;  &  fans  doute  on  aura  mis 
faufTement  des  tenfons ,  fous  le  nom  de 
tel  ou  tel  troubadour ,  parce  qu'ils  en 
étoient  interlocuteurs.  Je  n'imagine  qu'un 
moyen  de  réfoudre  la  difficulté  :  c'eft  de 
fuppofer  les  reproches  il  évidemment 
calomnieux,  qu'ils  ne  puflent  tou'uer 
qu'à  la  honte  de  fadverfaire. 

Tout  étoit  matière  de  tenfon.  En  voi- 
ci une  où  il  ne  s'agit  ni  d'injures  ni  d& 
galanterie.  Lequel  eft  préférable  ,  de 
deux  chevaliers  également  généreux  & 
magnifiques ,  dont  l'un ,  deux  fois  plus 
puiiTant  que  l'autre  en  terre ,  n'a  point 

Tiv 


440      HiST.    LITXéRAIRE 

recours  au  brigandage  pour  fournir  à  fa 
dépenfe;  Se  l'autre  exerce  fa  libéralité 
aux  dépens  de  ceux  qu'il  vexe  &  qu'il 
pille  ?  Ceft  la  queftion  propofée  à  Mai- 
nard. 

Mainard  décide  en  faveur  du  dernier, 
par  une  raifon  extravagante  :  c'efl:  qu'il 
témoigne  une  plus  forte  inclination  à  la 
générofîté  ,  en  s'attirant  la  colère  de 
Dieu  par  fes  brigandages.  Gui  foutieût 
le  contraire ,  &  dit  que  fhojnme  qui  ufe 
de  brigandage  pour  être  généreux,  ne 
jncrite  aucune  eilime  ;  parce  que  ,  pour 
deux  perfonnes  quil  enrichit,  il  en  aura 
peut-être  ruiné  cent. 

Mais  s'il  n'en  avoit  ruiné  qu'un  pour 
en  enrichir  dix ,  quel  feroit  le  jugement 
du  troubadour  ?  En  vérité ,  la  morale 
de  ces  tems-là  ne  fe  conçoit  point: 
mille  exemples  pareils  en  découvrent 
les  faux  principes.  On  parle  cependant 
beaucoup  de  la  probité  de  nos  ancê- 
tres des  tems  héroïques  !  Si  nous  ne 


DES    TllpUBADOURS.     44,! 

Valons  pas  mieux  au  fond ,  qu'on  ne 
nous  contefte  pas  du  moins  l'avantage 
de  connoître  les  devoirs.  Malheur  à  qui 
emploie  au  mal  les  lumières  qui  dirisr 
gent  au  bien  ! 


Tv 


^4^      HrST.    EITTéRAlRE 

X  L. 
BÉRENGEKDE  PALASOL. 

XiÉRENGEK  DE  P  A  LAS  O  L  fut  ,  fé- 
lon nos  vies  manufcrites ,  un  chevalier 
catalan,  du  comté  de  Rouffillon ,  pau- 
vre ,  mais  diftingué  par  fa  figure  &  par 
fes  manières ,  joignant  aux  travaux  de  la 
chevalerie  les  plaifirs  de  l'amour  &  le 
goût  des  vers.  Erméfine ,  femme  d'Ar- 
naud d'Avignon  &  fille  de  Marie  de 
Pierrelatte ,  captiva  fon  cœur  &  devint 
l'objet  de  ks  chanfons.  L'hiftorien  du 
î^anguedoc  le  compte  parmi  les  trou- 
badours qui  florifToient  fous  Raimond  V, 
mort  en  1 1^4.  Nous  pourrions  établir 
ce  point  d'hiftoire  par  des  conjedures 
plus  que  probables  ;  mais  dont  il  réful- 
teroit  de  Tennui  fans  utilité. 

Il  fera  plus  utile  d'obferver  quelques 
"erreurs  de  Noftradamus.  Si  on  l'en  croit 


Res  Tkotjsa'ùgvks.  44^ 
Palafol  étoit  de  Sifteron  en  Provence ,. 
fils  d'un  médecin  attaché  à  la  reine 
Jeanne.  Cinq  magnifiques  tragédies,  qu'il 
dédia  au  pape  Clément  VII ,  lui  méritè- 
rent une  gloire  immortelle.  Les  quatre^ 
premières  avoient  pour  titres  Andrealla^ 
Tarentaluj  Maillorquina^  Aihmanna: ;  par" 
allufîon  aux  quatre  maris  de^  la  reine- 
Jeanne,  André  de  Hongrie,  Louis  de^ 
Tarente,  Jacques  de  Majorque  &  Ortore 
de  Brunfwick.  La  dernière  étoit  inrtu-^ 
lée  Jehannella  j  du  nom  de  la  princeÏÏe»^ 
Toutes  les  cinq  formoient  un  tableau'- 
de  fa  conduite ,  depuis  l'enfance  jufqu'à 
fa  mort.  L'auteur  les  offiit  fecrètement- 
au  pape,  dont  il  reçut  en  récompenfe^ 
un  canonicat  de  Sifteron. 

Ces  ouvrages  bizarres  auroient  affer 
convenus  au  goût  regnant#>  Mais  l'art: 
dramatique  fut  toujours  ignoré  des  trou-^ 
badours.  Environ  quatre  mille  pièces  a, 
que  nous  avons  raffemblées  d'eux ,  rap- 
gellent  une.  infinité  d'ufages    de   leuîj' 


444*      HlST.    LITTÉRAIRE 

tems  ;  Se  aucune ,  l'idée  de  tragédie  ni 
de  comédie.  Quoi  cependant  de  plus 
capable  d'intérefTer  des  poètes ,  de  leur 
fournir  des  images  ou  des  réflexions  ? 
Leur  filence  démontre  que  le  théâtre 
n'exiftoit  point. 

En  un  mot  ,  Bérenger  de  Palafol , 
dans  Noftradamus  ,  diffère  en  tout  du 
troubadour  dont  nous  parlons  dans  cet 
article.  On  ne  peut  admettre  fon  récit , 
qu'en  fuppofant  un  autre  poëte  du  même 
nom ,  &  beaucoup  moins  ancien. 

Les  pièces  de  Palafol  font  harmonieu- 
fes,  tendres  &  naturelles.  En  voici  les 
traits  les  plus  remarquables  : 

»  Si  toujours  je  vivois ,  toujt)urs  je 
»  vous  aimerois.  Cefb  folie  de  s'attacher 
»  à  vous ,  malgré  la  défenfe  que  vous 
»  m'en  faites  ;  mais  je  ne  puis  me  déli- 
»  vrer  de  cette  folie.  Je  fuis  votre  efcla- 
»  ve  :  je  ne  payerai  jamais  ma  rançon, 
»  car  je  ne  veux  point  ravoir  ma  liber- 
2?  tét .  •  • .  •  Celle  que  j'aime  m'enchaîne 


~  ï)Es  Troubadours.  445^ 
»  par  un  baifer.  Je  ne  conçois  rien  à  cet 
»  amour  :  qu  elle  me  traite  bien  ou  mal , 
»  je  Taime  toujours  également.  « 

La  jaloufîe  a  cependant  didé  une  au- 
tre pièce  ,  qui  eft  ou  l'original  ou  la 
copie  de  celle  de  Pierre  de  Baxjac. 
(  Voyez  fon  article.)  Le  poëte  veut  re- 
noncer à  fa  maîtrefle,  puifquelle  choifit 
un  autre  amant.  Il  lui  propofe  d'aller 
demander  l'abfolution  à  un  prêtre ,  pour 
le  repos  de  leur  confcience.  Il  £nit  par 
lui  demander  pardon  à  elle-même  de  fa 
jaloufîe ,  en  peignant  la  douloureufe  dé- 
mence d'un  jaloux. 

Revenu  aux  pieds  de  fa  dame  ,  il 
parle  des  peines  que  lui  a  caufées  l'éloi- 
gnement  ;  il  auroit  bien  voulu  donner 
fon  cœur  à  une  autre  ,  mais  il  ne  Ta  ja- 
mais pu. 

Sa  maîtrefTe  étoit  donc  vraifemblabîe* 
ment  une  coquette  fort  habile  ,  à  en 
juger  par  cette  peinture  :  »  Elle  ne  pro- 
»  met  ni  n'accorde  j  çlle  refufe  pourtant 


^4(f  HrST.  LTTTéRAîR^ 
»  de  manière  qu'on  fe  flatte  de  tout 
39  obtenir.  Elle  fait  fi  bien ,  qu'au  lieu  de 
»  reproches,  elle  s'attire  la  reconnoiflan^ 
»  ce.  Il  faut  qu  elle  ait  un  fecret  uni- 
»  que  :  perfonne  ne  peut  fe  défendre  de: 
3»  fes  artifices.  « 

Crefcimbéni; ,  dans  fes  additions ,  a 
fait  un  petit  article  fur  ce  troubadour  ^ 
Ke  pouvant  le  confondre  avec  celui  de: 
Noftradamus. 


ȔJL^ 


f 


©55  TrotjïïAdotjrs.    447^ 

X  L  I. 
BLACAS  &  BLACASSET.. 

U  N  père  &  un  fils  illuftres  font  le  fujet 
de  cet  article  ;  phénomène  rare  dans 
l'hiftoire  littéraire- 

B  L  A  c  A  s ,  félon  nos  manufcrits ,  étoîr 
de  Provence  ,  33  noble  baron  ,  riche , 
«généreux ,  bien  fait,  qui  fe  plaifoit  à- 
»  faire  l'amour  &  la  guerre,  à  dépenfer, 
9»  à  tenir  des  cours  pienières ,  qui  aimoit 
35  la  magnificence,  la  gloire ,  le  chanta», 
33  le  plaifir ,  &  tout  ce  qui  donne  de. 
3>  l'honneur  &  de  la  confidération  dans; 
33  le  monde.  Perfonne  n'eut  jamais  autanr 
»  de  plaifir  à  recevoir  que  lui  à  donner* 
33  II  nourrit  toujours  les  nécefiiteux  ;  il 
33  fut  le  protedreur  des  délaiffés  ;  &  plus 
3>  il  avança  en  âge ,  plus  on  le  vit  croître 
33  en  générofité,  en  courtoifie,  en  valeur,, 
»  en  terres,  en  rentes  3l  en  gloire. j  plu&: 


i|48  HiST.  LITTÉRAIRE 
»5  aufîî  fe  fit- il  aimer  de  fes  amis  &  re- 
9>  douter  de  fes  ennemis.  Il  fit  les  mêmes 
33  progrès  en  efprit,  en  favoir,  en  habi- 
»  leté  à  compofer ,  &  en  galanterie.  « 
L'hiftorien  femble  avoir  peint  le  pro- 
dige de  fon  fiècle. 

L'auteur  de  l'hiftoire  de  Provence , 
Bouche ,  ne  parle  point  d'un  fi  grand 
homme  ;  Se  nous  n'avons  pu  découvrir 
de  quelle  maifon  il  fortoit.  Noftradamus 
le  dit  originaire  d'Aragon.  Ce  qu'il  y  a 
de  certain ,  c'eft  que  Blacas  n'efi:  point 
un  nom  de  fief  en  Provence ,  &  que 
notre  poëte  fut  un  perfonnage  très-dif- 
tinguépar  fa  naiffance,  ainfi  que  par  fon 
courage.  Il  ne  nous  refte  qu'un  petit 
nombre  de  fes  pièces ,  la  plupart  muti- 
lées ,  &  qui  n'annoncent  pas  un  talent 
extraordinaire. 

Dans  une  chanfon ,  il  dit  à  fa  maîtrefïè 
que  ,  fi  elle  trouve  un  autre  homme , 
dont  le  courage  à  la  guerre  foit  fupé- 
rieur  ou  égal  au  fien  j  qui  avec  aufîî  p^ij 


CES  Troubadours.  445» 
de  revenu  (dît  aufïi  généreux  ;  &  qui 
fâche  parler  avec  autant  de  grâce  &  de 
fineflTe  que  lui  ;  il  la  prie  de  donner  la 
préférence  à  celui-là.  »  Car  celui  qui 
»i  remporte  en  mérite  ,  a  droit  d'être 
w  aimé  de  la  plus  belle  des  dames.  Qu  el- 
»  le  ne  regarde  point  ce  difcours  comme 
»  une  fanfaronade.  Il  n'y  a  rien  que  je 
w  ne  fois  prêt  à  entreprendre  pour  elle. 
>3  Mais  puifqu'il  eft  impolîible  d'agir  fans 
33  cœur,  je  la  prie  de  tirer  de  fort  cœur  le 
93  mien  qu^  fy  ai  laijje  ^  Or  de  me  le  pré-. 
»  ter  feulement.  Après  quoi  elle  peut  me 
33  laifTer  courre  fur  tous  ceux  qui  oferont 
w  me  difputer  cette  belle.  « 

Autant  ce  galimatias  efl  ridicule ,  au* 
tant  eft  obfcène  un  couplet ,  où  Blacas 
parle  de  quelques  débauchés,  célèbres 
par  leurs  exploits  avec  les  femmes.  La 
tenfon  fuivante  eft  plus  curieufe  :  il  y; 
difpute  avec  Pierre  Vidal. 
Blacas. 

?>  Pierre  Vidal ,  puifque  j'ai  à  fairçl 


'4S0    HisT.  LiT-rÉRAfïigr 

»>  une  tenfon ,  qu'il  ne  vola  déplaife  qxxé 
9>  je  vous  faffe  une  queftion  importante* 
»  Pourquoi ,  ayant  de  refprit  &  du  fa- 
»  voir  pour  compofer  des  vei's ,  avez- 
»  vous  refprit  fi  borné  pour  beaucoup 
M  d'affaires  qui  vous  tournent  fi  mal  ^ 
»  Celui  qui  demeure  ,  étant  vieux ,  a\x 
»  même  point  où  il  a  paffe  fa  jeunefTe,. 
»  a  vécu  très-inutilement.  « 
Vidal. 

r>  Blacas ,  vous  avez  tort ,  &  jamais 
»  vous  ne  proposâtes  un  jeu-parti  moin^ 
»  fenfé.  J'ai  le  fens  droit  &  fubtil  en  tou- 
»  tes  fortes  d'affaires  ;  on  y  reconnoît 
»  bien  qu^l  homme  je  fuis.  Dès  ma  jeu- 
»  nefTe ,  j'ai  donné  mon  amour  à  la  meil- 
s»  leure  dame  &  la  plus  eilimable.  Je  ne 
•3  veux  en  perdre  ni  le  fruit  ni  la  récon> 
»  penfe  ;  car  qui  fe  rebute  efl  lâche  ôc 
9>  infâme.  «« 

Blacas. 

»  Je  ne  voudrois  pas  avoir  votre  fort^ 
#►  avec  une  dame  fi  pleine  de  mérite*  Je: 


DES  Troubadours,  ^^iff 
^  veux  toujours  fervir  à  jeu  égal,  &  ûiis^^ 
»  bien  aife  qu'on  me  récompenfe.  Je 
3>  vous  abandonne  le  bonheur  d'atten- 
»  dre  ;  pour  moi,  je  prétends  jouir.  Car 
a»  fâchez  qu'attendre  toujours  eft  un  fer- 
33  vice  perdu ,  dont  il  ne  réfulte  aucu» 
»  bienrcc 

Vida  l. 

9»  Blacas  ,  je  fuis  bien  différent  da 
»  vous  autres ,  qui  ne  vous  fouciez  pas: 
»  de  Tamour.  Je  veux  faire  une  grande 
»  journée  pour  avoir  bon  gîte ,  fervir 
?>  long-tems  pour  obtenir  bon  falaire^ 
»  Celui-là  neft  pas  un  vrai  amoureux». 
»  qui  change  fbuvent  ;  ni  celle-là  une 
»  bonne  dame,  qui  fè  donne  facilement,. 
»  Ce  n'eft  point  aimer ,  c'eft  abufer ,  fî 
»  vous  demandez  aujourd'hui,  èc  quitter 
aï  demain  la  partie,  «c 

Dans  une  autre  tenfon  cfe  Blacas  j,, 
avec  Péliflîer ,  il  s  agit  de  décider  lequel 
fut  puni  plus  févérement  d.e  trois  voleurs», 
dont  lun  perdit  le  pied  &  la  main  droite: 


1^5*^      HiST.    LiTTéRAiRE 

pour  avoir  volé  des  chapons  ;  le  fécond 
fut  pendu  ,  pour  avoir  dérobé  deux 
deniers;  &  le  troifîème  brûlé, pour  avoir 
pris  dans  un  monaftère  une  lance  &  un 
chaperon.  Ce  bizarre  fujet  pourroit  four- 
nir des  réflexions  fur  la  jurifprudence 
criminelle. 

Un  morceau  fupérieur  aux  pièces  de 
Blacas ,  &  très-intéreflant  pour  l'hifloire, 
c'eft  l'éloge  funèbre  du  même  trouba- 
dour par  Sordel  fon  contemporain.  Cha- 
que trait  de  Téloge  fait  la  fatire  de  quel- 
que prince. 

»  Je  veux  pleurer  Blacas  dans  cette 
»  chanfon  facile ,  infpirée  par  une  jufte 
»  aiflidion  :  car  j'ai  perdu  en  lui  un 
»  ami  &  un  bon  feigneur.  Toutes  les 
30  vertus  font  perdues  en  fa  perfonne.  Ce 
»  malheur  eft  Ci  grand ,  que  je  n'y  vois 
»  de  reiïburce  que  de  prendre  fon  cœur, 
»  pour  le  donner  à  manger  aux  barons 
»  qui  en  manquent  j  &  dès  lors  ils  en  au* 
»  ront  affez. 


toEs  Troubadours,  ^yj) 
»  Que  l'empereur  de  Rome  (  Frédé- 
»  rie  II  )  en  mange  le  premier  :  il  en  a 
»  befoin  ,  s'il  veut  recouvrer  fur  les 
»  Milanois  les  pays  qu'ils  lui  ont  enlevés 
TD  en  dépit  de  fes  Allemands  ^, 

»  Après  lui  en  mangera  le  noble  roi 
»  de  France  (  S.  Louis  ) ,  pour  reprendre 
»  la  Caftille  qu'il  perd  par  fa  fotife. 
»  Mais  fi  fa  mère  le  fait ,  il  n'en  man- 
»  géra  point  :  car  on  voit  par  fa  con- 
»  duite  qu'il  craint  en  tout  de  lui  dé- 
»  plaire  ^\ 

*  Frédéric  II  en  1135'  déclara  la  guerre  aux 
villes  de  Lombardie,  qui  étoient  confédérées 
pour  (êcouer  le  joug  de  Tempire.  Blacas  étoifc 
donc  mort  avant  cette  époque. 
.  *  '*"  Le  mariage  de  Bérengère  avec  Alphon- 
(e  IX ,  père  de  Ferdinand  III  roi  de  Caftille  & 
4e  Léon  ,  avoit  été  cafle  pour  caufe  de  parenté. 
Ainfî  la  couronne  de  Caftille  fèmbloit  appar- 
tenir à  S,  Louis ,  du  chef  de  Blanche  (à  mere^ 
fœur  puînée  de  Bérengère.  La  reine  Blanche,' 
(jui  avoit  beaucoup  d'empire  fiir  Ion  fils ,  encore 
piineur,  ne  vouloit  pas  fôutenir  ces  préten^ 


45*4      HiST.    LTTTÊKAIRE 

»  Le  roi  d'Angleterre  (  Henri  III  ) 
^  en  doit  manger  un  bon  morceau.  Il 
»  a  peu  de  cœur  ;  il  en  aura  beaucoup 
»  alors,  &  reprendra  la  terre  qu'il  a  laiiTé 
■»  honteufement  ufurper  au  roi  de  Fran- 
»  ce ,  qui  profite  de  fa  négligence  &  de 
»  fa  lâcheté  ^ 

»  Il  faut  que  le  roi  de  Caftille  (  Fer- 
»  dinand  III)  en  mange  pour  deux  ;  cat 
»  il  a  deux  royaumes ,  &  n'efl  pas  bon 
A  pour  en  gouverner  un  feul.  Mais  s'il 
»  en  mange,  qu'il  fe  cache  de  fa  mère; 

tions ,  au  préjudice  de  Ferdinand  fôn  neveu; 
Fn  quoi  elle  fe  montroit  d'autant  plus  (âge  ,' 
^ue  les  mariages  des  princes  fê  cafFoient  alors 
plus  légèrement. 

*  Henri  III ,  fils  &  fiicceiïèur  de  Jean  Sans-: 
terre,  auroit  pu  profiter  des  troubles  qui  agi- 
tèrent la  France  fous  la  minorité  de  S.  Louis." 
Les  Normands ,  les  Poitevins ,  les  Gafcons  Tin-* 
^Itèrent  à  reprendre  l'héritage  de  fês  pères,  dont 
Jean  avoit  été  dépouillé.  Sordel ,  ne  refpirant 
^ue  la  guerre  i  lui  reproche  fôn  indolence  à  ceÇ 
fégard. 


DES  Troubadours.    35* /| 

*  autrement  elle  lui  donneroit  des  coups 
a>  de  bâton  ^. 

»  Je  veux  auffi  que  le  roi  d'Aragon 
»  (  Jacques  I  )  en  mange  pour  laver  Tin- 
»  fuite  qu'il  reçut  à  Marfeille  ;  car  il  a 
»  beau  faire  &  beau  dire  :  il  n'y  a  que 
»  ce  moyen  de  réparer  fon  honneur. 

»  Je  veux  qu'après  lui  en  mange  le 
»  roi  de  Navarre,  (Thibaut,  comte  de 
»  Champagne ,  )  qui ,  félon  ce  que  j'en- 
»  tends  dire  ,  valoir  mieux  comte  que 
»  roi.  C'eft  grand  malheur ,  quand  le  dé- 
»  faut  de  courage  fait  déchoir  celui  que 
»  Dieu  éleva  en  dignité. 

»  Le  comte  de  Touloufe  (  Raimond 
»  VII  )  a  bien  befoin  auflî  d'en  manger, 
»  s'il  fe  rappelle  ce  qu'il  pofTédoit  autre- 
»  fois  ,  &  ce  qui  lui  refte  maintenant. 
»  A  moins  de  prendre  un  autre  cœur , 

*  Ferdinand  III  refpedoit  efFedivement  (à 
mère ,  comme  S.  Louis  la  fîenne.  Mais  il  ne 
jîiéritoit  point  Içs  reproches  cjue  lui  fait  le  poêfce^ 
fàûri^uç. 


^^6     HiST.    LITTÉRÀIRB 
»  pour  recouvrer  ce  qu'il  a  perdu  ,  ]e 
30  ne  crois  pas  qu'il  le  recouvre  jamais 
»  avec  le  fien"*'. 

»  Le  comte  de  Provence  (  Ralmond 
»  Bérenger  V)  fera  bien  encore  d'en  man- 
»  ger  ,  s'il  fonge  au  peu  que  vaut  un 
»  comte  dépouillé  de  Tes  terres.  Car  quoi- 
»  qu'il  agiffe  &  fe  défende  vigoureufe- 
»  ment ,  il  a  grand  befoin  de  manger 
»  de  C€  cœur ,  pour  foutenir  un  tel  faFç 


»  deau  ^  ^ 


30  Les  barons  me  voudront  du  mal 
a»  de  m'entendre  fi  bien  parler.  Mais  je 
9  leur  déclare  que  je  fais  d'eux  auiîi  peu 

»  de  cas  qu'ils  en  font  de  moi.  a 

■ ■'  -  - l '^ 

?  Là  croifàde  contre  les  Albigeois  avoît 
'démembré  Phérltage  des  comtes  de  Touloufê. 
Raimond  VU  travaillolt  avec  ardeur  à  en  réu- 
nir les  parties.  Malheureufêment  fês  ennemis 
étoîent  trop  puiflans. 

*  *  Ralmond  Bérenger  V,  dernier  comte  de 
Provence  de  la  malfbn  de  Barcelone ,  vint  à 
l>out  de  fbumettre  beaucoup  de  villes  qui  s'é^ 
{oient  formées  en  républiques. 

Cette 


3DES  Troubadours,    ^jj 

Cette  pièce  originale  a  eu  des  copies, 
que  nous  verrons  dans  un  autre  article, 

B  L  A  c  A  s  s  E  T  fut  le  fils  du  trou- 
badour dont  Sordel  exalta  le  grand 
cœur.  Nos  manufcrits  le  reprérentent 
digne  d'un  tel  père,  par  fon  courage, 
fa  bonté  &  fa  ge'nérofeé  ;  fort  dévoué 
au  fervice  des  dames ,  bon  troubadour , 
&;  qui  fit  nomb^re  de  bonnes  chanfons» 
De  cinq  pièces  que  nous  avons  de  lui , 
voici  la  feule  remarquable  : 

»  Si  jamais  le  mal  d'amour  me  tour- 
»  mente ,  je  ne  fais  plus  à  qui  demander 
30  fecours  ;  puifqu'elles  font  entrées  dans 
»  le  cloître  ,  les  deux  perfonnes  pour 
»  qui  le  comte  de  Provence  ôc  moi  nous 
35  chantions.  Sans  leur  afiîftance ,  il  y  a 
>  un  an  ou  deux  que  je  ferois  mort.  Que 
33  deviendront  les  beaux  yeux  &  les  dents 
»  blanches  ?  Que  deviendront  les  vertus 
»  &  l'honneur  ,  dont  elles  faifoient  la 
3P  gloire  &  le  foutien  ?  Huguette  &  fa 
Tome  L  V 


'^yS       HîST.    LITTéKATKE 

»  fœur  chantent  leurs  leçons  dans  ufl[ 
»  monaftère  ,  tandk  que  nous  verfom 
so  des  larmes.  Il  me  prend  quelquefois 
8»  envie  d'aîler  la  nuit  mettre  le  feu  au 
«  couvent ,  &  y  brûler  toutes  les  noneç. 
»  Peu  s^'.en  faut  que  je  ne  blafphéme 
»  contre  S.  Pons ,  qui  a  enlevé  toute  la 
»  joie  de  la  Provence.  Hélas  !  que  de 
3»  biens  nous  avo y  perdus  en  vous  per- 
»  dant,  belle  Huguette,  charmante  Etien- 


1»  nette  !  « 


Ces  deux  religieufes  étoient  de  la 
maifon  de  Baux,  La  preuve  s'en  trouve 
dans  quelques  vers  dun  autre  trouba- 
dour ,  nommé  Pojols  ,  où  il  loue  îa 
piété  d*Huguette  de  Baux  &  de  fa  fœur, 
religieufes  à  Saint-Pons ,  qui  toutes  deux 
porteront  une  couronne  dans  le  ciel.  Il 
déplore  en  même  tems  la  perte  que  le 
monde  a  faite  en  les  perdant.  C  eft  une 
répétition  prefque  littérale  de  la  pièce  de 
piacaffet. 

S$lon  Noftcfidamus,  BlacafTet  accçm-- 


i>Es  Troubadours^.  45^^, 
Çagna  Charles  d'Anjou  à  la  conq^ucte  d«? 
Naples ,  3c  s  y  diftinguà  par  fes  faits  d'ar- 
mes,  doTit  il  fur  magmiiGfuement  récon^ 
penfé  ;  le  roi  Charles ,  &  Robert  duc  de 
Calabre;  Ton  fîîs,  îui  donnèrent  plufieurs 
fiefs  en  ProverKie.  Peu  de  teais  avant  fa 
mort ,  qui  arriva  en  1^00  ,  il  compofa 
un  livre  intitulé,  La  n-'amère  de  tien  guer" 
royer;  &  en  fit  préfent  au  duc  de  Cala- 
bre. 

Le  térïïoignag©  de  cet  hiflorîen  eft 
d'autant  plus  foible  lei ,  qu'il  fe  trompe. 
évidemment  au  iujet  de  Blacas.  Tl  place: 
fa  mort  en  12.81  5  il  lui  attriba^  un© 
chanfon,  dans  laquelle  les  Prov^rçaux: 
font  blâmés  de  s'être  fournis  à  la  maifom 
d*Anjou,  après  avoir  vécu  £  h4:ureux: 
fous  celle  d'Aragon  ;  &  il  en  tire  une 
preuve  de  Torigine  aragonoife  du  trou- 
badour. La  pièce  de  Sordel  fur  Blacas 
démontre  qu'il  étoit  mort  plulreurs  an- 
nées avant  le  mariage  de  Charles  d'An>r 
jou  avec  l'héritière  de  Provence. 

Vij 


4<^0      HiST.    LITTÉ.RATRE 

X  L  I  I. 
FOLQUET  DE  ROMANS. 

J-  OUT  ce  que  nos  manufcrits  nous 
apprennent  de  ce  poëte,  c*eft  qui!  na- 
quit à  Romans  ,  bourg  du  Viennois  ; 
qu'il  fut  bon  jongleur,  &  plut  dans  les 
cours  ;  que  les  nobles  le  comblèrent 
d'honneur  ;  &  qu'il  compofa  des  fîrven- 
tes  pour  louer  les  bons  &  pour  blâmer 
les  médians.  Nous  apprenons  de  fes 
pièces  3  qu'après  avoir  chanté  quelque 
tems  en  Dauphiné  fes  amours  avec  une 
comtelTe ,  il  pafia  en  Italie ,  où  il  fit  fa 
cour  au  roi  Frédéric  ,  au  marquis  de 
Montferrat,  &  s'attacha  particulièrement 
au  feigneur  de  Carret  près  de  Savone. 

Frédéric  II ,  fils  de  l'empereur  Hen-» 
ri  VI,  eft  certainement  le  roi  dont  il 
s'agit.  Il  avoit  reçu  dans  Ton  enfance 
l'ihveftiture  du  royaume  de  Sicile  j  l'Ita- 


DES  Troubadours.  ^6t 
lie  fut  long-temps  fon  féjour:  on  Télut 
empereur  en  12 12. 

Après  le  couronnement  de  ce  prince; 
Folquet  le  cenfura  dans  un  firvente  où 
il  s'élève  contre  le  peu  de  générofité  de 
fon  fîècle.  »  Je  ne  veux  pas  que  mon  fei- 
»  gneur  Frédéric  s'enrichiiTe  davantage  : 
»  car ,  je  Tentends  dire  à  tous  ceux  qui 
3a  viennent  de  fon  pays,  lui  qu'on  voyoit 
a>  fi  généreux  avant  d'être  riche ,  il  ne 
y>  penfe  plus  qu'à  avoir  des  terres  &  de 
53  l'argent.  «  Le  poëte  lui  rappelle  cette 
maxime.  Pour  vouloir  trop  avoir ^  on  perâ 
fouvent  tout.  II  l'exhorte  à  la  libéralité  > 
de  peur  que  (î  la  roue  de  fortune  tour- 
noit  contre  lui ,  il  ne  devînt  la  rifée  de 
fes  ennemis.  Il  bénit  Dieu  qui  lui  a  don- 
né une  couronne ,  Se  qui  a  élevé  foi5 
eoufin  le  marquis  (C'eft  Guillaume  le 
Jeune ,  marquis  de  Montferrat  ,  dont 
l'aïeule  paternelle  étoit  fœur  de  l'empe- 
reur Conrad  III  ,  bifaïeul  de  Frédé* 
rie  II.) 

Yii| 


'4S-2      HiST.    LITTHRArKF 

Dans  une  autre. pièce ,  il  parle  du  nri-i- 
me  feigmur  de  Montfenat  ^,  louant  (os^ 
vertus  fupérieures  à  celles  de  fon  père; 
"M  dit  cependant  que  ce  feigneur  a  bienr 
manqué  aux  Lombards ,  en  paflant  en 
Romanie  ;  &  il  maudit  Salonique  qui  a 
été  pour  la  Lombardie  la  ruine  d  una 
foule  de  gens. 

On  a  vu  un  autre  troubadour»  Elias 
Cairels  ,  faire  un  crime  au  marquis  de» 
Montferrat  de  différer  cette  expéditioa 
de  Salonique,  C'efI:  ainfî  que  les  hommes 
ont  coutume  de  juger  :  la  guerre  ne  fa 
fait-elle  pas  quand  ils  la  défirent  ?  leâ\ 
princes  font  des  lâches-:  a  t- elle  des  fuites 
jnalheureufes?  les  princes  ont  eu  tort  dô 
l'entreprendre.  Les  opinions  du  vulgaire 
varient  fansceffe  au  gré  des  événemens» 

Nous  en  trouvons  une  nouvelle  preu-^ 
ve  dans^  deux  pièces  de  Foîquet  fur  la 
croifade.  Oubliant  hs  calamités  que  ces 
guerres  av.oient  produites,  il  s'efforce  de 
ranimer  remhoufîâfni^.  Il  invedlve  co«f 


©SS  TROUBA»OTaR5.  j^S'^, 
tire  les  rois  &  les  grands  qui  combattent 
pour  dépouiller  leurs  inférieurs ,  au  lieui 
d'aller  outre  mer  venger  le  chriftlanifmeo- 

»  Le  monde  eft  tout  perverti.  Les^ 
yy  clercs,  qui  devroient  donner  Texem- 
»  pie ,  font  pires  que  les  autres.  Les  fei- 
»  gneurs ,  emportés  par  Tavarice,.  ont: 
X  écrafé  la  noblefTe.  Que  ne  nous  vient-- 
»  il  un  prince  aflez  puifTant  &  afïez  fage^ 
a»  pour  enlever  leurs  biens  à  ces  raé=- 
»  chans  ,.&  en-  revêtir  tout  autre  dont  le? 
9»  feul  titre  feroit  le  mérite  ?  Que  n© 
9»  change-t-on  les  mauvais  princes,  com?- 
»  me  les  abbés  changent  les  prieurs  ?  c«^ 
Suit  une  exhortation  au  bon  empereur,, 
qui  a  pris  la  croix,  à  s*armer  de  courage 
afin  de  venger  les  fàints  lieux. 

Le  troubadour,  charge  fon  firvente  dfe 
pafièr  le-  mont  Cénis ,  pour  dire. au  fei^ 
gneur  de  Cai^ret,.  qu'il  aille  dans  le  payjs: 
où.  eft  né  notre,  fauveur ,.  ôc  qu'il  coui- 
jponne  toute  fa  gloire •.p:ar  cette:  exçéHîi- 


4^4      HiST.     LITTéRÂlRE 

Prêcher  avec  chaleur  &  fe  démentir 
en  agifTant,  n'étok  pas  un  phénomène 
réfervé  à  notre  fiècle.  Folquet  avoit  be- 
foin  lui-même  d^être  exhorté  ;  le  vœu  de 
la  croifade  faifoit  peu  d'impreflîon  fur 
fon  ame.  Hugues  de  Berfie,  troubadour, 
connu  par  un  feul  fîrvente ,  lui  dit  dans 
cette  pièce ,  pour  l'exciter  à  prendre  la 
croix  : 

»  L'homme  fage  ne  doit  pas  épuifer 
33  tout  fon  efprit  à  des  folies.  Nous  avons 
*>  Tun  &  l'autre  pafTé  en  débauches  une 
»  grande  partie  de  nos  jours.  L'expé- 
»  rience  nous  apprend  aflez  que  la  part 
»  que  nous  avons  eue  eft  la  plus  mau- 
iy  vaife.  Ainfi  il  faut  réformer  notre  con-r 
»  duite  ;  car  à  la  fin  on  fort  de  jongle* 
*>  rie.  Mais  il  y  a  tel  qui ,  lorfqu'il  fe  voit 
D>  à  fon  aife  ,  en  maifon  bien  meublée  & 
î»  bien  fournie  de  tout ,  ne  penfe  pas 
»  qu'il  y  ait  un  autre  paradis.  Folquet , 
»  mon  doux  ami ,  vous  n'y  penfez  pas. 
»  Ffiites-îious  donc,  compagnie  pour  al-; 


DES  Troubadours.  ^6^^ 
55 1er  outre  mer.  Dieu  eft  grand  5  il  ne 
«  nous  abandonnera  point.  « 

Une  note  du  manufcrit  porte  qu'il 
s'agit  de  la  croifade  où  alla  le  marquis 
de  Montferrat  ;  c  eft- à- dire ,  de  l'expédi- 
tion de  1224  pour  recouvrer  le  royau- 
me de  Salonique.  La  manière  dont 
Folquet  de  Romans  en  parie  ,  donne 
lieu  de  croire  qu'il  ne  s'étoit  pas  croifé; 
&  Crefcimbéni  fe  trompe  en  concluant 
le  contraire  du  Crvente  d'Hugues  de 
Berfie. 

Nous  avons  trois  tenfons  d'un  Fol- 
quet ,  fans  favoir  lequel.  Deux  de  ces 
pièces  roulent  fur  des  queftions  que  les 
bonnes  mœurs  doivent  profcrire.  La  der- 
nière eft  de  pure  galanterie,  &  donnera 
quelque  ide'e  de  ces  fortes  de  difputes, 
Folquet  demande  à  Toftemps;  Lequel  il 
préféreroit ,  d'aimer  une  maîtrelTe  qui 
n'auroit  point  d'autre  amant  que  lui  , 
mais  qui  ne  feroit  pas  femblant  de  l'ai- 
mer j  ou  d'en  aimer  une  qui  auroit  poux 


'^66      HiST.    LTTTÉRArRE^ 

lai  autant  d'amour ,  &  qui  lui  accorde^ 
roit  tous  les  plaifirs  que  loyale  amie- 
doit  faire  à  fon  ami ,  mais  qui  auroit  un 
ou.  deux  autres  amans  > 

T  o  s  T  E  M  p  s. 

M  Vous  me  jetez  dans  un  grand  cm- 
iï  barras ,  &  la  proportion  eH:  difficile  à 
9>réroudre*  De  part  &  d'autre  il  y  a 
33  beaucoup  à  fouffrir.  Je  ne  tais  guère 
»  de  cas  d'une  maîtrelTe  y  des  que  je  lut 
»fais  plufîeurs  amans  ,  quelc|,ues  fem- 
3>  blans  d'amour  qu'elle  me  fafle.  J'aime 
9>  mieux,  que  la  dame  au  cœur  loyal  me 
»  cache  Tes  fentimens ,  que  d'obtenir  des: 
»  faveurs  que  d'autres  partageroientu  t« 
F  o  L  Q  u   E  T. 

35  Vous  avez  bien  peu  de  canir ,  de 
n  VOUS  contenter  de  l'amour  d'une  maî- 
sjtrelTe,  qui  fe  croiroit  déshonorée  en 
»>  vous  eareffant.  Moi ,  je  ne  voudrois- 
«  de  la  fille  d'un  roi  à  cette  condition*. 
»  J'aime  mieux  celle  qui  vous  fait  d'à- 
»  moureux  fe.mblans,qUjoiquelleeR  fafle: 
V- autant  à  d'autres.  « 


m  ES  Troubadours.    ^€% 
T  o  s  T  E  M  p  s. 

3>  Vous  parlez  comme  un  fou.  Une 
«3  maîtrefle  qui  trahit  fon  ami  perd  pour 
«5  jamais  toute  eftinie ,  fans  que  des  ca- 
»  reffes  extérieures  qu'elle  lui  fait  puif- 
M  fent  rétablir  fon  honneur.  Mais  les  fa- 
33  veurs  d  une  amie  vertueufe  font  d'ua 
9»  prix  ineftimable.Que  m'importe  qu'elle 
»  ne  paroiflfe  pas  m'aimer ,  fi  je  fuis  sûr 
9>  d'être  le  feul  qui  poflede  fon  cœur,  ce 

F   O   L   Q   U   E   T. 

33  Les  fots  troubadours  décrient  les 
a»  dons  de  l'amour ,  comme  gens  qui  ne 
30  s*en  foucient  point.  Pour  moi ,  je  ne 
91  comprends  pas  quel  bien  peut  faire 
33  une  amie  qui  afFe(3:e  des  airs  de  hau- 
»>  teur.  J'aime  mieux  foufFrir  d'agréables 
39  tromperies,  ce 

TOSTEMPS. 

»  Prenons  pour  juge  madame  Gau- 
î>  celine.  Quoiqu'elle  couche  avec  bien 
33  des  amans ,  je  ne  doutç  pas  qu'elle  ne 
w  décide  avec  équités  « 


^6îlîisr.  LîTTéRAlRE,&C. 

A  en  jugçr  par  de  telles  pièces ,  ce$ 
fameux  combats  d'efprit  où  les  trou- 
badours brûloient  de  fe  fîgnaler  ,  ne 
produifoient  rien  de  merveilleux.  Un 
poëte  médiocre  réuffiroit  mieux  aujour- 
d'hui. Mais  les  foibles  eflais  de  l'art  font 
utiles  à  obferver ,  ne  fût-ce  que  pour 
ie  convaincre ,  que  l'ignorance  admira 
long-tems  ce  qui  eft  depuis  méprifé  par 
le  goût  &  la  raifon. 


Fin  du  premier  Volume, 


¥9' 

ŒUVRES  complettes  de  M.  VAhhà 
M  z  L  L  o  T^  des  Académies  de  Lyon  65" 
de  Nancy  ^.  que  Von  trouvé  chei  le  même 
Libraire. 

Flémens  de  THiftoire  de  France  ,  depuis  Cîov's 
jufqu'à  Louis  XV ,  troinéme  édition  corrigée 
&  augmentée,  1774,  3  voi.  in-12,  7  1.  10  C 

Elémens  de  l'Hiftoire  d'Angleterre,  depuis  la 
conquête  des  Romains  jufqu'au  règne  de 
Georges  II,  nouvelle  édition  corrigée  &  aug- 
mentée ,  1773  »  3  vol. //z-ii,  P  im 

Elémens  d'Hitloire  générale ,  première  Partie  ,' 
contenant  i'Hiftoire  ancienne  ,  4  vol,  in- 1  %m 
1772.  lil» 


__— ^- ^ — ^  féconde  Partie  ,' 

contenant  l'Hifîoire  moderne,  depuis  la  fon- 
dation de  la  Monarchie  Françoi[èju^u*à  pre- 
fènt ,  1773  ,  5  vol. /«-li,  15Ϋ 

Mémoires  critiques  &  hiiloriques  fîir  pluSeurs 
poinis  d'Antiquités  militaires  ,  par  Charles 
Guifcard ,  nommé  Quintus  Tcilius ,  Coionet 
d'Infanterie  au  fervice  du  Roi  de  PraiTo  ,  & 
Membre  de  rAcadémie  Royale  des  Science? 
&  Belles-Lettres  de  Berlin,  enrichis  de  beau^- 
coup  de  figures ,  1 7  7  4  ^  4  vof.  in-S  «» .     if  \f 


Tams^  K  X 


470 


APPROBATION. 


J  'a  I  lu  ,  par  Tordre  de  Monfèîgneur  le  Chan- 
celier ,  un  MaBufcrit  ayant  pour  titre  :  Hifîoire 
t.ittéraire  des  Irouhadours  ^  compofee  d'après 
les  manufcrits  de  M.  d£  Saint  e-Pal  a  ye. 
Cet  Ouvrage  eu  bien  fupérieur  aux  Vies  ^q% 
Poètes  provençaux  de  Noflradamus  ,  remplies 
de  bf^vues  ^  d'erreurs.  Le  fàvant  Académicien 
&  l'habile  Rédadeur  '*  de  Tes  recherches  me 
paroiiTent  mériter  ,  chacun  à  de  bons  titres  , 
toute  la  faveur  du  Public.  Fait  à  Paris  ce  17 
Février  1774. 

CAPPERONNIER» 

Cenjeur  KçyaU 

^  M»  l'Abbé  M  H  I  o  T ,  des  Académies  de  lyo» 
<8r  de  Nancy. 

PRIVILÈGE  DU  ROI. 

LOUIS,  par  la  grâce  de  Dieu  ,  Roî  de 
France  &  de  Navarre  :  A  nos  amés  & 
féaux  Conleiilers  les  Gens  tenans  nos  Cours  de 
Parlement  &  Confèiis  Supérieurs  ,  Maîtres  des 
Requêtes  ordinaires  de  notre  Hôtel ,  Prévôt  de 
Paris  ,  Baillifs  ,  Sénéchaux ,  leurs  Lieutenans 
Civils ,  &  autres  nos  Jufticîers  qu'il  appartien- 
dra ,  S  A  L  u,  T.  Notre  amé  le  fieur  Durand 
neveu ,  Libraire  à  Paris ,  Nous  a  fait  expo.fèr 
qu'il  déiîreroit  faire  imprimer  &  donner  au  Pu- 
blic ,  un  Ouvrage  intitulé  YHi/loire  Littéraire 
des  Troubadours  ;  s'il  Nous  plaifbit  lui  accorder 
Hos  Lettres  de  Privilège  pour  ce  nécefTaires.  A 
«ES  CAUSES,  Touknt  fayorablenient  traittr 


47» 

rExpofant,  Nous  lui  avons  permis  8c  permettons^ 
par  ces  Préfentes  ,  de  faire  imprimer  ledit  Ou- 
vrage autant  de  fois  que  bon  lui  femblera ,  8C 
de  le  vendre,  faire  vendre  &  débiter  par  tout 
notre  Royaume,  pendant  le  temps  dejïx  année» 
consécutives ,  à  compter  du  jour  de  la  date  de«^ 
Préfentes:  Faifons  défenfes  à  tous  Imprimeurs^ 
Libraires  &  autres  personnes,  de  quelque  qua- 
lité &  condition  qu'elles  fbient ,  d'en  introduire 
d'impreflion  étrangère  dans  aucun  lieu  de  notr© 
obéiiîànce  :  Comme  aufli  d'imprimer  ou  faire 
imprimer  ,  vendre  ,  faire  vendre  ,  débiter  nî 
contrefaire  ledit  Ouvrage ,  ni  d'en  faire  aucun» 
Extraits ,  fous  quelque  prétexte  que  ce  puifle 
être,  (ans  la  permifllon  exprefTe  &  par  écrit 
dudit  Expofant ,  ou  de  ceux  qui  auront  droit  de 
lui  ,  à  peine  de  con  fi  (cation  des  Exemplaires, 
contrefaits ,  de  trois  mille  livres  d'amende  con- 
tre  chacun  des  Contrevenans ,  dont  un  tiers  à 
Nous ,  un  tiers  à  l'Hôtel  Dieu  de  Paris ,  &  l'au- 
tre tiers  audit  Expofant ,  ou  à  celui  qui  aura 
droit  de  lui ,  &  de  toiîs  dépens  ,  dommages  dc 
intérêts  ;  à  la  charge  qu^  ces  Pré(èntes  feront 
enregifîrées  tout  au  long  (lir  le  Regiflre  de  la 
Communauté  des  Imprimeurs  &  Libraires  de 
Paris ,  dans  trois  mois  de  la  date  d'icelles  ;  que 
Timpreflion  dudit  Ouvrage  fera  faite  dans  notre 
Royaume  &  non  ailleurs ,  en  beau  papier  & 
beaux  caraâeres,  que  l'Impétrant  fe  conformera 
en  tout  auxRéglemens  de  la  Librairie,  &  notam- 
noent  à  celui  du  lo  Avril  171^,  à  peine  de 
déchéance  du  pré(ênt  Privilège  ;  qu*avant  de 
Texpcfèr  en  vente  ,  le  Manufcrit  qui  aura  (êrvi 
de  copie  àrimpreflfîon  dudit  Ouvrage, £èra  remis 
dans  le  même  état  où  l'Approbation  y  aura  été- 
donnée,  es  mains  de  notre  très  cher  &  féal  Che^. 


472 

valier,  Chancelier  Garde  des  Sceaux  de  FrancCf 
le  fleur  de  M  a  u  p  e  o  u  ;  qu'il  en  fera  enîuite 
remis  deux  Exemplaires  dans  notre  Bibliotlieque 
publique  ,  un  dans  celle  de  notre  Château  du 
Louvre ,  &  un  dans  celle  dudit  iieur  d  e  M  a  u- 
ïEOU,  le  tout  à  peine  de  nullité  des  Préfèn- 
tes  :  Du  contenu  defquel'es  vous  mandons  & 
enjoignons  de  faire  jouir  ledit  Expo(ànt  &  Ces 
ayans  caufè  ,  pleinement  &  pailîblement ,  ians 
fpuffrir  qu'il  leur  (bit  fait  aucun  trouble  ou^ 
empêchement  :  Voulons  que  la  copie  des  Pré- 
fentes., qui  fera  imprimée  tout  au  long  au  corn- 
Biencement  ou  à  la  fin  dudit  Ouvrage,  (bit  tenue 
pour  dûement  (îgnifice ,  &  qu'aux  copies  coUa- 
tionnées  par  l'un  de  nos  amés  &  féaux  Coufèil- 
lers-Secrétaires ,  foi  (bif  ajoutée  comme  à  l'ori- 
ginal :  Commandons  au  premier  notre  Huiffier 
ou  Sergent  fur  ce  requis ,  de  faire ,  pour  l'exé- 
cution d'icelles,  tous  ades  requis  &  néceffaires, 
uns  demander  autre  permiffion,  ^  nonobflant 
clameur  de  haro  ,  charte  Normande,  &  Lettres 
à  ce  contraires  :  C  a  r  tel  efl  notre  plaifîr». 
Donné  à  Compiegne  le  dix-fepriéme  jour  du 
mois  d'Août,ran  de  gracemil  (èpt  cent  (bixante- 
quatorze  ,  &  de  notre  Régne  le  premier.  Par  le 
Roi  en  (on  Corrfèil.  Stg/jé ,  le  Bègue, 

Ke^i/tré  fur  le  Regijîre  XlX,  de  la-  CLirz- 
hre  Royale  6*  Syndicale  des  hibraires  G*  Impri^ 
meurs  de  Paris  ^  n° ,  1914.  for,  196,  conjot" 
mémern  au  Règlement  de  1715..  A  Paris  ce  %m 
Août  1774,- 

Saillant,  Syndic, 


D«  rimprlmerie  de  Pr  au  et.  Imprimeur  du  Ror^ 
Qiiai  de  Gévres, 


O 


PC  Sainte-Palaye,  Jean  Baptiste 

3304  de  La  Cume  de 

S3       Histoire  littéraire  des 

1802  troubadours 

t.l 


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